LES VREGENS

Qu’est-ce qui se cache derrière les choses?

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morte ou vivante, la bibliothèque des frères Collyer?

Ces jours-ci, par des détours de hasard, je m’interroge sur la valeur des objets. Car depuis que j’ai commencé à lire des petits textes de Voltairine de Cleyre, ils me sautent tous aux yeux. Cette petite étoile filante de l’anarchisme américain (1866-1912), en effet, était tout sauf matérialiste, plutôt un peu mystique même, éducation au couvent oblige, peut-être. Lutter seulement contre les circonstances matérielles de l’oppression lui semblait voué à l’échec.

Ainsi, dans L’idée dominante (1910), elle écrit : « Dans tout ce qui vit, en cherchant bien, on discerne l’ombre portée d’une idée, morte ou vivante, parfois plus forte parce que morte. (…) Ce qu’il nous faut (nous, ce sont les socialistes et les anarchistes) c’est mesurer vraiment le pouvoir et le rôle de cette Idée. »

Et elle enchaîne sur un résumé des grandes civilisations, jusqu’à la nôtre : « On ne peut pas regarder les monuments égyptiens sans comprendre que l’idée dominante des gens de cette époque était de se perpétuer, sous l’immobilité de leur grand ciel pur, les yeux fixés sur le désert. (…) On ne peut pas regarder les marbres grecs sans sans comprendre que l’âme qu’ils figurent est toujours sur le point de s’élancer, de s’envoler. (…) Et là, l’idée dominante, c’est l’activité, le changement. (…) Et si l’on veut comprendre quelle pensée maîtresse dominait la vie des hommes du Moyen-Age, il suffit de regarder un village anglais : partout sautent aux yeux la grandeur de Dieu et la petitesse de l’Homme, l’église est si imposante, la maisonnette si modeste. (…) Et si nous regardons autour de nous pour voir quelle idée domine notre civilisation : nous touchons un peu à tout, mais la seule vraie grande idée de notre époque qui ne soit pas une pièce rapportée, une pose, un artifice, c’est la fabrication d’objets en grande quantité. Pourquoi faire ? On n’en sait rien, mais on en ajoute chaque jour de nouvelles piles (…) et les hommes, pressés, terrifiés, mutilés, continuent à s’activer et à se jeter contre ces montagnes de richesses. (…) Et bien-sûr, l’abondance d’objets, vides, vulgaires, absurdes, mais aussi pratiques et utiles, fait naître l’envie d’en posséder. »

Et je découvre aujourd’hui, à travers le roman Homer and Langley, de Doctorow, l’apogée de cette folie de l’objet en masse en la personne des frères Collyer, nés dans les années 1880, morts à quelques jours d’écart en 1947, dans leur grande maison de Manhattan, d’où ils ne sortaient plus depuis les années 20. Quand les policiers pénétrèrent dans la bâtisse qui commençait à empester, ils découvrirent ceci, du sol au plafond et de la cave au grenier :

Et pourtant, parfois, les objets parlent !

Dans un superbe article, dont voici quelques passages résumés-traduits, le critique Geoff Dyer se remémore les couvertures des livres de poche des années 70 de la collection Penguin Classics par lesquels il est entré en littérature. La plupart des classiques s’ornaient alors d’un détail d’une oeuvre du peintre victorien Atkinson Grimshaw, toujours une scène de rue un peu vague avec, en arrière-plan, presque floutée par la pluie ou des branchages, des fenêtres éclairées, et ces petites lumières en vinrent à figurer pour l’adolescent tout l’attrait, toutes les promesses de la littérature, inconnue dans son foyer très working class.

Et l’esprit de chaque livre, même ceux qu’il n’a jamais terminés, s’est trouvé à jamais lié à l’esprit de ces tableaux. Il lui est impossible de les relire dans une autre édition.

C’est en se mettant à lire des romans plus contemporains qu’il a vu ensuite son premier morceau de Hopper ou de Chirico, par exemple, et en reconnaissant ces vignettes, bien plus tard, dans des musées, intégrées aux tableaux entiers, il a toujours eu l’impression d’une formidable dilatation, comme l’aboutissement d’un pèlerinage fortuit.

Je terminerai par un objet à l’impénétrable agressivité, vu hier au service des étrangers de la préfecture, curieusement désert, car désormais on ne reçoit que sur rendez-vous. Munie de mon précieux laissez-passer, je pénètre dans cette grande salle vide, que j’ai déjà connue bondée, et m’avise qu’un mur, le seul qui n’est pas nu, s’orne de quelque chose qui ressemble à ça :

Qu’est-ce que ça veut dire, de mettre ça devant le nez des usagers de ce service ? Est-ce de l’ironie, de la moquerie, une maladroite tentative d’accueil, une franche insulte ? Le message n’était pas très clair, mais les objets parlent, c’est sûr, car j’en ai eu des larmes de colère.

Voltairine de Cleyre

en anglais:

https://www.amazon.fr/Voltairine-Cleyre-Reader-J-Brigati/dp/1902593871/ref=sr_1_1?s=english-books&ie=UTF8&qid=1321057004&sr=1-1

en français:

https://www.amazon.fr/Despoir-raison-%C3%A9crits-dune-insoumise/dp/2895960666/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1321057113&sr=1-1

Doctorow (non-traduit semble-t-il):

https://www.amazon.fr/Homer-Langley-Edgar-L-Doctorow/dp/0349122598/ref=sr_1_1?s=english-books&ie=UTF8&qid=1321057198&sr=1-1

L’article de Geoff Dyer, dans le New York Times du 3 novembre:

http://www.nytimes.com/2011/11/06/books/review/the-oldest-new-experiences.html?ref=booksandliterature

D’autres belles couvertures des Penguin Modern Classics:

http://www.flickr.com/photos/wire-frame/page5/

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Written by florence

12 novembre 2011 à 1 h 32 min

Publié dans humeur, Tout et rien

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2 Réponses

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  1. Tu n’as pas osé le demander à quelqu’un à la pref ? Du coup ça m’intrigue.
    Sinon merci une fois de plus pour ce billet sympa.
    Et tiens, cet été je me suis régalé à l’expo sur Odilon Redon dont des oeuvres ont aussi fait la couverture de bouquins comme nous l’expliquait AK il y a peu http://www.arretsurimages.net/media/article/s39/id3821/original.35002.jpg

    alainbu

    12 novembre 2011 at 11 h 49 min

  2. Maintenant que j’ai vu la photo de la bibliothèque des frères Collyer, je ne laisserai plus personne dire que ma bibliothèque est mal rangée.

    ********************************
    Cette propension à nous entourer d’objets a quelque chose d’aliénant, même lorsqu’il s’agit de livres ; on en mesure d’autant plus l’attraction lorsque vient le moment de choisir : je garde ou je jette ? J’ai lu cet embarras et parfois cette souffrance, dans les yeux de ma femme, confrontée à la nécessité de vider la maison de sa mère.

    julesansjim

    16 novembre 2011 at 22 h 37 min


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