LES VREGENS

On a toujours besoin d’un plus grand lecteur que soi

with 3 comments

Pierre Dumayet était un très grand lecteur. il vient de nous quitter à 88 ans. Son nom est à jamais associé à l’histoire de la télévision française. « Cinq colonnes à la Une », « Lectures pour tous », « Lire c’est vivre », sont, à mes yeux, la fierté et l’idéal inégalé d’une télévision au service du public et de la culture pour tous.

Pierre Dumayet était aussi un écrivain, ce qui est moins connu. Ses romans eurent peu de succès (« Brossard et moi », « La Nonchalance », « La Maison vide ») à l’exception de son dernier livre, paru en 2000, intitulé « Autobiographie d’un lecteur ».

 

Moi, le fils d’ouvriers, devenu instituteur, qui n’ai jamais vu mon père ouvrir un roman (mais il lisait quotidiennement le journal et Le Chasseur français), ni ma mère (qui lisait Nous Deux et des fiches de couture ou de tricot), je suis touché par la disparition de cet homme aussi discret que précieux. L’ayant regardé et écouté souvent en noir et blanc après le dîner, je suis convaincu qu’il a fait partie de ceux qui m’ont inoculé le virus de la lecture, l’amour des mots et de l’écriture. Pierre Dumayet avait acquis un art de la lecture qui faisait de ses émissions littéraires des moments d’intelligence et de grâce absolue. Sa capacité à laisser s’installer des plages de silence entre les questions et les réponses ont fait de ses entretiens des modèles du genre.

Dans « Brossard et moi » il fait dire à l’un des personnages cette phrase qu’il s’appliquait sans nul doute à lui-même : « Le silence est un atout. »

Il n’apprécierait d’ailleurs pas que l’on « bavarde » longuement au sujet de sa disparition. Son « Autobiographie d’un lecteur », que je vais m’empresser de lire en urgence, a donné lieu à une fiche de lecture à la fois brève et élogieuse, rédigée en 2000 par Samuel Holder, à la sortie du livre. Je vous la soumets avant de me taire.(*)

********************

« Autobiographie d’un lecteur »

-Pierre Dumayet –

Éditions Pauvert
223 pages

  • Lecture facile (à condition de ne pas le lire trop vite ce qui serait dommage).

« Pierre Dumayet n’aime pas le pouvoir et les hommes de pouvoir. C’est déjà une bonne raison pour lire ce livre. Ce point étant établi, nous pouvons nous plonger dans ses rencontres, ses souvenirs d’homme de télévision (“ Cinq colonnes à la une ”, “ Lecture pour tous ”, etc) et ses souvenirs de lecteur acharné et malicieux de textes littéraires. Tout cela fait bon ménage avec quelques calembours de haute volée qui se sont fichés dans sa mémoire. Disons même que tout cela fait bon manège pour faire allusion à l’émission qu’il consacra au roman de Raymond Queneau “ Pierrot mon ami ” où il est question de fête foraine .

Pierre Dumayet mesure au plus court la longueur de ses phrases. Exemple : “ Je garde un bon souvenir de Mai 68. Presque tout le monde avait le même âge. Presque tout le monde avait raison. Finalement, tout le monde a eu tort. Les arbitres nous ont sanctionnés : nous étions hors jeu. Définitivement : le ballon était perdu. Pour avoir joué avec le ballon, je fus puni : privé d’antenne pendant un an. Interdit d’antenne, plus exactement. ” Pas d’amertume ni de nostalgie, ce serait trop bête. Le lecteur Dumayet va au texte, retourne au texte, le compare à un autre et débusque des réalités insoupçonnées derrière les mots. C’est une enquête sans fin qui passe par des personnes vivantes de diverses conditions sociales qui découvrent un livre, des auteurs (vivants ou morts peu importe) et des personnages de romans qui ne finiront jamais de vivre. Cette enquête suppose une grande exigence. Il écrit page 74 : “ Décidément, il ne m’est pas facile d’être d’accord avec ce que j’écris ”. En fait il n’existe pas de lecture fautive ou neutre d’écrivains comme Flaubert, Kafka ou Proust. Leurs œuvres portent en elles une infinité de significations. C’est l’avis de Dumayet. Nous le partageons. Chemin faisant il nous donne envie de découvrir des auteurs peu connus ou pas assez connus comme Amos Tutuola ou Martin Buber, des poètes comme Dotremont, Tardieu ou Follain. Mais il n’insiste pas. Il sait bien que personne ne veut recevoir de conseils en cette matière comme dans bien d’autres : “ Tu devrais lire ceci, tu devrais voir cela… ”

En reposant ce livre, nous découvrons sur l’étiquette indiquant le prix et le code barre, cette mention étrange : roman francophone. Bien, comme dirait Dumayet avec un sourire intérieur, avant de passer à autre chose. »

                                                                                                          Samuel Holder, le 3 novembre 2000

 ******************

(*) je signale également le texte de Jean Belot, proposé par télérama, en hommage à la mémoire de Pierre Dumayet.

Publicités

Written by Juléjim

18 novembre 2011 à 16 h 52 min

3 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Je ne sais pas si on a besoin d’un lecteur « plus grand » que soi, mais certainement d’un lecteur en avance sur soi, qui sache guider un peu les premiers défrichages: si tu as aimé ça, tu devrais essayer ça, ou: lis-donc ça qui raconte le même genre d’histoire mais dans un style tout opposé, ou: oui, c’est bien, mais en fait c’est une variation sur cet autre auteur, etc etc…

    florence

    18 novembre 2011 at 19 h 10 min

    • C’est vrai que j’ai un peu voulu jouer avec les mots en titrant ainsi mon billet mais, au-delà du jeu de mots, il y a une réalité : Dumayet était un « grand » lecteur, comme Pivot l’a été par la suite. Et pour cela, il leur a fallu lire beaucoup, beaucoup, beaucoup plus que je ne lirai jamais. Pivot raconte même qu’il a mis parfois sa famille en déséquilibre pour faire le job et que c’est la raison principale qui a motivé sa décision d’arrêter. Ils ont aussi été les passeurs que tu décris en tissant des liens de texte en texte, de livre en livre, d’auteur en auteur. Et sans jamais se transformer en vendeur, même s’ils ont participé au commerce des livres en le stimulant, voire en l’orientant.
      Parmi les passeurs, j’ai aussi eu un prof de Lettres, il s’appelait Georges Jean ; il était énorme , à tous les sens du terme. C’était à la fois un pédagogue, un érudit, un linguiste et un poète. On n’oublie pas des êtres comme cela et l’on demeure éternellement reconnaissant.

      julesansjim

      18 novembre 2011 at 21 h 12 min

  2. Bonsoir. C’est un très joli hommage à la mémoire de Pierre Dumayet.

    murielle

    21 novembre 2011 at 19 h 08 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :