LES VREGENS

C’est où qu’on en est ?

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Vous avez dû le remarquer, notre mètre-et-talons fait rien qu’à réécrire l’Histoire. Et croyez-moi, ce n’est pas par hasard. 

Il y a d’abord eu le plateau des Glières, haut lieu de la Résistance, et Jaurès repris en boucle dans les discours… Puis le bon vieux temps des colonies, l’Afrique « pas entrée dans l’Histoire »…

Puis la lettre de Guy Môquet, jeune, très jeune militant communiste, mort en 1941, à 17 ans..

Puis le « parrainage » des enfants morts dans les camps par les écoliers de France…

Et puis, tout récemment, la « décision » du big boss de célébrer « tous les militaires morts pour la France », allez hop, tout ça le même jour : le 11 novembre… Il paraît que les Zétazunis le font déjà, alors, on va faire pareil.

Moi, je pleure sur le sort des malheureux poilus, dont les noms fleurissent par millions sur les monuments aux morts de nos villages, tous morts pour rien, dans une guerre atroce, où ils n’avaient rien à défendre que les intérêts impérialistes des puissants…

Je pleure sur les résistants à l’occupant nazi. Je pleure sur Jean Moulin. Je pleure sur les millions de morts civils de la guerre.

Mais je ne pleure pas sur les militaires de carrière qui ont choisi d’aller en Afghanistan. Ni sur les paras tortionnaires en Algérie. Ni sur les militaires de l’Indochine.

Mais moi, je connais un peu l’Histoire. Et j’ai de la chance.

Alors, en France, tout comme la philosophie se réduit à des Béhachelle et des Onfray-n’importe-quoi-pour-passer-à-la-télé-et-faire-croire-qu’on-est-de-gauche, comme la littérature se réduit à Houellebecq et à Marc Nabe, bien réacs et fachos (mais il paraît que c’est à la mode, c’est « décalé », ça fait « auteur-maudit-vachement-à-la-marge-et-pas-politiquement-correct », la nouvelle histoire, c’est le pouvoir qui la donne à voir…

Tout en réduisant l’enseignement de cette discipline, qui devient de plus en plus souvent une option, notamment dans les filières scientifiques ou techniques. C’est vrai, ça, pour devenir plombier ou ouvrier agricole, pas besoin de savoir d’où on vient, et par voie de conséquence, où on va… Le tout, c’est d’acquérir des « compétences », utiles à un patron, sur le marché du travail. On en revient toujours à la même antienne : un bon ouvrier est un ouvrier ignorant. Il subit et se tait. Il a oublié.

Dès 1999, Jean-Claude Michéa écrivait, dans l’enseignement de l’ignorance :

Il est devenu difficile aujourd’hui, de continuer à dissimuler le déclin continu de l’intelligence critique et du sens de la langue auxquels ont conduit les réformes scolaires imposées, depuis trente ans, par la classe dominante et ses experts en « sciences de l’éducation ».

Mais qu’est-ce donc que « l’intelligence critique » ?

C’est cette aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale.

Le grand public est cependant tenté de voir dans ce déclin un simple échec des réformes mises en œuvre. L’idée lui vient assez peu que la production de ces réformes est devenue progressivement la fonction première des réformes, et que celles-ci sont donc en passe d’atteindre leur objectif véritable : la formation des individus qui, à un titre ou à un autre, devront être engagés dans la grande guerre économique mondiale du XXIe siècle.

La crise de « l’Ecole républicaine » participe du même mouvement historique qui défait les familles, décompose l’existence matérielle et sociale des villages et des quartiers.

Bref, il y a bel et bien une logique dans tout ça, les « progrès de l’ignorance » ne sont pas seulement un « dysfonctionnement », mais une condition nécessaire de l’expansion de notre société moderne.

Nos gouvernants n’arrêtent pas de nous déclarer la main sur le cœur que « le niveau monte », ce serait le triomphe de l’école de masse, et du baccalauréat pour tous … Sauf qu’il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre les textes écrits autres que rudimentaires.

Le bon salarié doit accepter la vulgate libérale. Il doit accepter, au nom de sa « liberté », la mobilité géographique (on le voit quand les patrons proposent – sans rire – aux ouvriers d’une usine délocalisée, des postes en Hongrie ou au Maroc…) et rompre, sur le champ et sans regrets, tous les liens qui peuvent l’unir à un lieu, une culture, et d’autres êtres humains. Et on présente cette incapacité d’aimer et ces dispositions à l’ingratitude comme l’essence même de la liberté… Le libéralisme n’a pas de famille, ni de patrie. Le bon ouvrier est seul.

D'ailleurs, parfois, il est remplacé par des robots...

Et depuis quelques jours, dans le silence complaisant des médias (et surtout de la direction du PS) la Grèce est dirigée par un gouvernement « d’union nationale », composé de quatorze ministres « socialistes », de la droite, mais aussi de deux ministres d’extrême droite. Seule l’extrême gauche a refusé de participer à ce qu’il faut bien appeler le dépeçage en règle du pays.

Les « socialistes » ont donc accepté de s’unir avec l’avocat Makis Voridis (ministre des infrastructures et des transports) considéré comme proche de Jean-Marie Le Pen et avec l’antisémite Adonis Georgiadis (ministre adjoint du Développement, de la Compétivité et des Affaires maritimes) …

Le président du Laos, le député Georgios Karatzaferis (un charmant personnage, antisémite, l’anti-américain, et partisan des théories du complot sur les attentats du 11 Septembre) reste à la tête du parti, qui dispose déjà de quinze députés et deux élus européens …

A ce sujet, d’ailleurs, il faudrait demander son avis à La Pen sur les accointances de ses copains grecs avec un banquier comme Papademos, qui a été vice-président de la Banque centrale auropéenne. Elle qui tape joyeusement sur la finance à longueur d’interview, essayant de convaincre le petit peuple qu’elle a la solution à leurs malheurs… Elle qui faisait remarquer l’autre soir au jité de la 3 (on aurait aimé entendre ces paroles dans la bouche des « socialistes ») que partout en Europe, ce sont d’anciens cadres de Goldman Sachs qui sont aujourd’hui aux manettes : Draghi à la tête de la BCE, Mario Monti en Italie, et maintenant Papademos en Grèce…

Apparemment, aucun journaliste ne lui a posé la question.

Parce qu’il va de soi que chez nous, l’extrême droite jubile… Pensez, des ministres fascistes en Grèce.

L’amie Zoze nous racontait que là-bas, en Grèce, les gens n’étaient finalement pas si désespérés de voir revenir le bon vieux temps des colonels. « A cette époque, on avait du travail », disent-ils…

Ben oui, en 1933, Hitler a été élu strictement sur les mêmes bases. Sur fond de crise économique majeure, de misère et de désespoir. Sur les mêmes critiques des « banquiers », responsables de tous les maux. Dans le même climat haineux contre les « étrangers ».

Aujourd’hui, les « socialistes » et la gauche en général ont abandonné le peuple à l’extrême droite.

En 2004, Serge Halimi, dans Le Grand bond en arrière, écrivait :

… si vouloir s’adresser à la majorité du peuple devient gage de populisme – et à ce titre marque d’infamie –, mieux vaudrait sans doute en revenir au suffrage censitaire, ou même ne plus soumettre les questions importantes qu’à l’arbitrage des élites éduquées.

On en est là, aujourd’hui. Et à propos de la Grèce, même si le référendum proposé par Papandreou n’était qu’une manœuvre de basse politique, et clairement, un chantage, les réactions des « grands éditorialistes » et des politiques européens sont malgré tout révélateurs.

Parce que le peuple a beau être de moins en moins informé, les jeunes de moins en moins intéressés par leur histoire, il reste dangereux.

Mais, le peuple,d’ailleurs, c’est qui ?

Sont-ce les indignés ? Apolitiques et non-violents, qui font des bisous aux CRS ?

Dans cet article,Chomsky, qui est intervenu le 2 novembre dernier, à la conférence de Sydney Peace Prize, « Pacifisme Révolutionnaire : Choix et Perspectives », devant 2000 personnes, écrit, citant le militant socialiste (au sens noble du terme) Abraham Johannes Muste :

Muste méprisait la lutte pour la paix si elle n’était pas accompagnée de la lutte pour la justice. Il disait qu’il faut être un révolutionnaire avant de pouvoir être un pacifiste. Il voulait dire qu’il faut arrêter d’’accepter aussi facilement des conditions de vie si détestables, et qu’il faut ouvrir les yeux avec honnêteté et de manière claire, sur ce qui représente 90% de notre problème : c’est à dire la violence sur laquelle est basée le système actuel, et tout le mal – matériel et spirituel – qui en résulte pour les masses à travers le monde … Si non, disait-il, il y a quelque chose de ridicule, et peut-être d’hypocrite, à nous préoccuper seulement des 10% de violence exercée par les rebelles contre l’oppression, et cela quel que soit le niveau de cette violence.

Le peuple, c’est aussi (et surtout)les ouvriers d’Arcelor Mittal ,par exemple.Ceux qui n’ont droit qu’à des brèves dans les jités.

Pourquoi les pauvres votent-ils à droite, d’ailleurs ? Pourquoi en Espagne, notamment, la droite est-elle donnée gagnante ce dimanche, alors qu’elle a promis encore plus de serrage de ceinture ? Y-a-t-il vraiment une différence entre la « gauche » et la droite ?

Vous trouverez des réponses dans ce livre, mais aussi dans tous ceux de Jean-Claude Michéa.

Le sink-sank « socialiste » Terra Nova écrit, dans cet article : 

En France, comme partout en Europe et en Amérique du Nord, l’électorat de la gauche est en mutation. La coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière est en déclin. Une nouvelle coalition émerge : « la France de demain », plus jeune, plus diverse, plus féminisée. Un électorat progressiste sur le plan culturel. Une population d’outsiders sur le plan économique, variable d’ajustement face à la crise d’une société qui a décidé de sacrifier ses nouveaux entrants.

Le modèle de société porté par la social-démocratie – l’économie sociale de marché, autour de la construction de l’Etat-providence – n’est plus compatible en l’état avec le nouveau monde globalisé. Il doit être refondé.

On comprend pourquoi Jospin disait en 2002 « mon programme n’est pas socialiste » et pourquoi on a eu Le Pen au deuxième tour…

Et comment, le lâchage de la classe ouvrière étant consommé, il est maintenant théorisé. 

Rappelez-vous, c’était en 1984 :

le chômage grimpait de 25% en douze mois. Les premiers contrats précaires, dits TUC – Travaux d’Utilité Collective – sont votés en décembre. L’ouverture des Restos du Cœur ne tardera plus. Les sidérurgistes lorrains sont liquidés, eux s’attaquent au château du « maître des forges » et affrontent les CRS dans les rues de Paris. Que fait alors le nouveau Premier ministre, Laurent Fabius ? Défend-il cette classe ouvrière qui, à 74%, a voté pour le candidat socialiste au second tour de la présidentielle ? Tout le contraire, il enfile les habits de la gauche moderne et sermonne les rétrogrades : « La dénonciation systématique du profit est désormais à ranger au magasin des accessoires ». Après la « lutte des classes », refrain du Mitterrand de la décennie 70, succédait une autre bataille : « la bataille de la compétitivité et de l’emploi ». Le lâchage, alors, est manifeste. Il démarre ce jour-là.

Je sais, cet article est foutraque. Il parle de tout et n’importe quoi, et surtout de mon humeur morose. L’approche de l’hiver, sans doute. 

Mais pour vous redonner du cœur à l’ouvrage, regardez ça :

Et ça :

Du coup, tiens, je relis Kazantzaki…

Un grand bonhomme et un magnifique écrivain, mort de la grippe asiatique en 1957. L’année où je suis née. Son plus beau livre s’appelle « La liberté ou la mort ». Tout un programme. Et sur sa tombe, à Heraklion, il y a écrit :  » Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre. »

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8 Réponses

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  1. Ça décape. J’aime beaucoup les tags et le «mètre-et-talon» m’a fait hurler de rire. Le reste, moins.

    gemp

    20 novembre 2011 at 15 h 35 min

  2. A propos (un peu) de révolte violente ou non-violente, je découvre aujourd’hui la fin originale du Déserteur de Vian: non pas « dites aux gendarmes que je n’aurai pas d’arme et qu’ils pourront tirer » mais « dites aux gendarmes que j’ai gardé une arme et que je sais tirer »…

    florence

    20 novembre 2011 at 17 h 18 min

  3. Il est très bien ton article.
    Juste une petite précision, Hitler n’a pas été élu mais nommé chancelier en sa qualité de chef du premier parti, et encore il a fallu qu’il bataille avec le président. J’ai découvert tout un tas de précisions de ce genre dans ce doc http://www.youtube.com/watch?v=tLLb2UweeUE (notamment les saloperies qu’ont faites les français entre les deux guerres en Allemagne et qui ont favorisées d’une certaine manière la montée du fou furieux).
    Sinon ce matin j’ai écouté cette « interception » qui ne présage rien de bon, bien au contraire, pour la vraie gauche http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=202033

    Des bises et des pensées à Zoze qui se fait bien rare.

    alainbu

    20 novembre 2011 at 18 h 59 min

  4. Disons qu’Hitler est arrivé légalement au pouvoir.

    Il est effectivement nommé chancelier en janvier 1933, par Hindenburg.

    Mais le parti nazi est déjà le plus puissant d’Allemagne. Et ça va se confirmer aux législatives en mars, peu de temps après l’incendie du Reichtstag (février) dont les communistes ont été accusés… C’était pratique pour s’en débarrasser. Les nazis ont alors une très large majorité au Parlement allemand.

    Hitler prend les pleins pouvoirs après ces élections, et devient le « Führer » à la mort d’Hindenburg, en 1934.

    Gavroche

    20 novembre 2011 at 19 h 27 min

    • On est bien d’accord. Mais après le coup d’état manqué de 23 son accession au pouvoir est beaucoup plus « forcée » je dirais qu’une simple élection. Le docu le montre très bien, il montre également à quel point tous les dirigeants, y compris français savaient que ce type en tenait une couche mais pensaient qu’il n’arriverait pas à s’installer au pouvoir.

      alainbu

      20 novembre 2011 at 20 h 08 min

      • En tous cas, ça prouve que les puissants, face à une révolte populaire, n’hésiteront pas une seconde à utiliser les fascistes d’aujourd’hui… Et en face, si on n’a que « des bisous » à leur opposer, ça va pas « le faire »…

        Comme on disait à l’époque « plutôt Hitler que le Front populaire. »

        Et Kassowitz comme historien, ça m’inspire autant que Kassowitz metteur en scène.
        Peut-on être « fils de » et filmer la banlieue « esthétisée » comme il l’a fait dans la Haine … ?
        Mais non, je ne m’énerve pas… ;-))

        Gavroche

        20 novembre 2011 at 21 h 27 min

      • t’énerve pas, il n’est que narrateur ;-))

        alainbu

        20 novembre 2011 at 22 h 19 min

  5. […] Dans sa dernière contribution,  l’amie Gavroche pose une question pertinente et douloureuse quand on est de gauche : « Pourquoi les pauvres votent-ils à droite ? » demande-t-elle. Robert Guédiguian en pose une toute aussi pertinente mais carrément cruelle : « Pourquoi des pauvres en viennent-ils à voler d’autres pauvres ? » Face au désarroi de Michel et Marie-Claire, face à la colère de leurs proches et des amis, on ne peut qu’être profondément émus. Mais il me semble que le but recherché par le réalisateur n’est pas de nous émouvoir, il s’agit surtout de nous faire réfléchir. « Les Neiges du Kilimandjaro » nous parle de déclassement, du travail de sape et de fracture sociale qu’opère insidieusement la mondialisation dans de multiples secteurs (l’économie, l’industrie, la finance mais aussi nos modes de vie) depuis trop longtemps. Comme si, après avoir installé la division du travail, observé le profit qu’en tiraient les nantis sur le dos des plus pauvres, il fallait désormais étendre le processus à la planète entière sous le mot d’ordre meurtrier et cynique : « Divisons pour régner ! » Diviser pour régner […]


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