LES VREGENS

Du bleu au noir, pour retrouver la lumière.

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Dans la catégorie « roman qui vous prend à la gorge et aux tripes dès la 1ère phrase » je crois que j’ai tiré le gros lot lorsque j’ai ouvert le dernier roman de Delphine de Vigan « Rien ne s’oppose à la nuit » (titre emprunté à la célèbre chanson de Bashung « Osez Joséphine »).

Pour ceux qui n’iront peut-être pas au-delà de ce billet, je leur propose deux indices de ce que j’avance pour les dissuader d’en rester là. Pas besoin de très longs discours, comme dirait un autre chanteur à textes, voici, reproduites ci-dessous les premières lignes du roman et ensuite, sous le clip vidéo de la chanson de Bashung, un extrait des paroles (*).

« Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges.
Ma mère était morte depuis plusieurs jours. »

« marcher sur l’eau
éviter les péages
jamais souffrir
juste faire hennir
les chevaux du plaisir
osez, osez Joséphine
osez, osez Joséphine
plus rien ne s’oppose à la nuit
rien ne justifie »

Delphine raconte sa mère et au travers de son itinéraire tourmenté, tendu  entre extase et douleurs extrêmes, c’est un roman familial qu’elle écrit. « Son » roman familial.

C’est sans doute le fait d’être l’un des personnages obligés de notre propre « roman familial » qui peut expliquer que ce type de récit nous parle si intensément. Un sujet fort certes, mais finalement assez souvent traité par la littérature pour ne pas être considéré des plus originaux.

Malgré tout Delphine de Vigan parvient à dépasser toutes les difficultés auxquelles un écrivain doit faire face devant un tel projet. Ce livre est son sixième publié. Son premier « Jours sans faim », qui date de 2001 (réédité en 2009), était très autobiographique.  Il racontait son épisode anorexique au cours de sa crise adolescente. Quasiment tous les romanciers passent par la case « autobiographie ». Ce qui donne de la densité et permet à « Rien ne s’oppose à la nuit » de sortir du lot c’est sans doute l’écriture de son auteur, maîtrisant parfaitement son art, à la fois narratrice et personnage essentiel du roman. Ainsi, régulièrement, Delphine, fille de Lucile, fait une pause dans le récit, mais De Vigan continue à écrire pour dire les difficultés de l’écrivain à recueillir les témoignages familiaux, l’émotion à l’écoute de cassettes, la projection de films super 8, la lecture de textes et de lettres de sa mère, l’évocation des crises, des drames, des tragédies de la vie, le trouble de l’entourage familial, les doutes quant au bien-fondé de sa démarche et de son projet de livre.
Et le voyage se poursuit, mot après mot, phrase après phrase, du bleu au noir en passant par toutes les couleurs de la vie arc-en-ciel. Jusqu’au bout de la nuit.

 » Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens au plus récents, histoire de me prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier. »

Depuis sa parution, « Rien ne s’oppose à la nuit » s’est progressivement imposé comme l’un des livres français de l’année . Ce qui est amplement justifié à mes yeux en effet. Depuis cette émission d’Arrêt sur images, où j’avais découvert l’auteure des « Heures souterraines », un roman sur le harcèlement au travail, l’idée que je me fais de cet écrivain a évolué, s’est précisée. Il y a eu « No et moi »,  puis « Les jolies garçons ». J’aime cette façon d’écrire, à la fois précise, minutieuse, sensible et souple. J’aime les sujets de ses romans, toujours au coeur de l’humaine condition, à la fois si fragile et si forte.
Avec ce dernier texte je découvre derrière l’écrivain une femme qui semble désormais indestructible, insubmersible.  » Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » écrit Nietzsche dans « Le crépuscule des idoles » . Ici, Delphine fabrique de la lumière avec du noir, à l’instar du peintre Soulages qu’elle cite en exergue : « cette lumière secrète venue du noir ».

******************

Et puis, et puis, et puis… il y a cette phrase au tout début, qui dit : » Ma mère était morte depuis plusieurs jours. »
C’était un 25 janvier 2008. Trois ans plus tard, presque jour pour jour, c’est « notre » Sylvaine que l’on retrouvait « morte depuis plusieurs jours », dans la minuscule piaule qui lui servait d’appartement, en plein Paris. Ce n’était pas notre mère, non, elle avait 40 ans, c’était une petite soeur du ouèbe, une comète dans la galaxie numérique,  une étoile filante, plus virtuelle que réelle, plus irréelle que virtuelle. Une personne de la « famille » qui nous était chère. Janvier, nous y sommes. Hello, petite soeur !

(*) Paroles : Alain Bashung & Jean Fauque – Musique : Alain Bashung   1991 © Polygram Editions

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Written by Juléjim

20 janvier 2012 à 15 h 03 min

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