LES VREGENS

« Cessons d’être courtois! »

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Non, ce n’est pas un mot d’ordre lancé par Mélenchon, que d’aucuns qualifient d’aboyeur. C’est le titre d’une ancienne chronique (avril 2011) du très respecté prix Nobel d’économie 2008 Paul Krugman. Depuis quelques temps, chaque fois que je suis un lien vers un texte ou une intervention de Mélenchon, je suis frappée par l’effet d’écho par rapport aux écrits de Krugman, que personne ne traite pourtant d’excité.

Il y a certes une différence : Krugman est un universitaire, vulgarisateur aussi au bon sens du terme, mais ne recherche aucun mandat électif ; il n’a donc pas besoin de passer par des coups d’éclat médiatiques pour se faire entendre. Mais cela ne l’empêche pas de choisir parfois des formules bien senties et d’exprimer une vraie colère.

Je me suis donc amusée à chercher des correspondances un peu précises, à partir d’une intervention de Mélenchon, et elles s’avèrent profondes, même si Krugman s’intéresse plutôt au contexte de la politique américaine. Elles transparaissent aussi bien sur le diagnostic de la crise économique, que sur les solutions, et sur la méthode.

Diagnostic

Krugman conteste régulièrement la soi-disant responsabilité du peuple, ce ramassis d’assistés, dans la crise de la dette, et le déficit : « Ce que j’entends de plus en plus souvent de la part des membres de l’élite politique – les sages auto-proclamés, les responsables politiques et les experts en vue – est l’affirmation que c’est surtout la faute du public. L’idée est que nous nous sommes mis dans ce pétrin parce que les électeurs voulaient des choses gratuitement, et les hommes politiques trop faibles ont satisfait les demandes idiotes de l’électorat. » La suite de cet article de mai 2011 pointe au contraire les baisses d’impôts massives accordées aux plus riches sous Bush, entre autres causes.

Ensuite, Krugman pointe régulièrement que pour que cette illusion quant aux causes de la crise se maintienne, elle doit être appuyée par un discours d’ « experts », ce que Mélenchon appelle « l’illusion technicienne », si je comprends bien. Selon Krugman, ce discours est une escroquerie car il ne s’adosse pas à un examen des faits, comme il le prétend : « Je m’inscris en faux. Je connais les technocrates ; j’en suis moi-même un parfois. Et ces gens là – ceux qui ont forcé l’Europe à adopter une monnaie unique, ceux qui forcent l’Europe et les Etats-Unis à adopter des mesures d’austérité – ne sont pas des technocrates. Ce sont plutôt des romantiques profondément irréalistes. (…) Et ce qu’ils demandent au nom de leurs visions romantiques est souvent cruel, impliquant de gigantesques sacrifices de la part du travailleur lambda et de sa famille. Cependant, il n’en reste pas moins que leurs visions sont motivées par leurs rêves de ce que les choses devraient être plutôt que par une froide constatation de ce que sont véritablement les faits. » (novembre 2011)

Méthode

On rejoint là ce que Mélenchon appelle les « bases objectives de la pensée » qui seules permettent de développer un « argumentaire à l’opposé du péremptoire ». Ce que Krugman appelle de ses voeux quand il dénonce le statut des « ploutocrates », le respect des super-riches : « Ce traitement de faveur ne résiste pas à un examen minutieux – et c’est pour cela, de leur point de vue, qu’il ne doit pas y avoir d’examen minutieux. » Krugman nous explique ici pourquoi Mélenchon (dont il ne connaît peut-être pas l’existence) se retrouve souvent traité de roquet : « Quiconque montrant l’évidence, même de manière calme et mesurée, doit être diabolisé et mis hors-jeu. En fait, plus une personne est raisonnable et mesurée dans ses critiques, plus il est urgent de la diaboliser. » (octobre 2011)

Par ailleurs, Krugman dénonce l’erreur récurrente des Républicains obsédés par la question de la dette : il ne cesse de marteler que « L’Amérique n’est pas une entreprise » (titre d’un livre et d’une chronique de la semaine dernière), et que les termes du raisonnement des « experts » sont donc faussés quand ils se basent régulièrement sur cette analogie. Ce qui s’applique à n’importe quel pays.

Solutions

Enfin, Krugman critique la méthode Obama de « bi-partisanship », ce à quoi Mélenchon faisait allusion quand il évoquait la méthode anglo-saxonne de « triangulation. »

C’est exactement le même argument : « De nombreux experts voient le placement au centre de l’échiquier politique comme une vertu en soi. Pas moi. Le milieu de la route n’est pas forcément la position la plus sage, et je veux des dirigeants qui prennent la bonne décision, pas la décision du milieu. » (juillet 2011)

Vocabulaire

Forcément, cette convergence sur l’importance de la rationalité, de la « méthode intelligente » prônée par Mélenchon,  saute aux yeux dans le choix du vocabulaire, quand on regarde les titres des chroniques de Krugman, par exemple « La déraison des élites » ou « Panique chez les ploutocrates », « La folie des Républicains », « Faites entrer les ignorants »…

Par ailleurs, Krugman aborde aussi parfois la question de la planification écologique, même s’il n’emploie pas ce terme, inaudible aux Etats-Unis, lui substituant celui de « protection », mais il s’agit bien de la même chose, puisqu’il lie directement cette « protection » à la lutte contre le chômage, explique que les questions écologiques sont à intégrer à une résolution globale de la crise.

Toutes les traductions françaises de Krugman viennent d’ici :
http://www.rtbf.be/info/chroniques/archive_billets-paul-krugman?chroniqueurId=5032403&page=1

À noter que ce site vient de gagner un procès contre les journaux papier, et pourra donc continuer à mettre en ligne ces textes.

http://www.rtbf.be/info/medias/detail_la-rtbf-gagne-son-proces-contre-les-editeurs-de-presse-ecrite?id=7312853

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Written by florence

22 janvier 2012 à 16 h 43 min

10 Réponses

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  1. Flo, tu deviens vraiment gauchiste… :-))

    Un seul bémol, non pas à ton article, mais à l’avis de Krugman : si au départ, il s’agissait (peut-être, et même ça, j’en doute) de « rêve » de la part de technocrates « romantiques » – car à mon avis, c’est ce qu’ils sont, même s’ils s’affichent comme « intellectuels réfléchissant sur le monde » – aujourd’hui, les choses sont beaucoup moins évidentes. Il s’agit à mon sens, et depuis le début (je daterais ça de l’époque Reagan/Thatcher et… Mitterrand hélas, d’une politique globale, mondiale, et volontaire.

    Création de l’OMC, du FMI, du Codex Alimentarius, mise en coupe réglée des pays du sud par l’Occident, mise en place de dictateurs ou de présidents fantoches, et guerres soudainement passées du statut « d’impérialistes » à « humanitaires ». Ça s’appelle le libéralisme, et ça consacre la victoire des idées du « romantique » Milton Friedman.

    Gavroche

    22 janvier 2012 at 17 h 01 min

    • Je pense que c’est bien ce que Krugman dénonce: un soi-disant réalisme qui est en fait la construction d’un idéal néo-libéral.

      florence

      22 janvier 2012 at 17 h 12 min

  2. Si être gauchiste consiste à avoir du génie je veux bien (re)devenir gauchiste moi !
    😉
    Flo, c’est une lumineuse idée cette mise en parallèle des propos d’un Krugman et d’un Mélenchon ! En fait ce qui les différencie c’est juste que l’un est américain, l’autre français, l’un est économiste/éditorialiste l’autre homme politique/leader d’opinion.
    J’aime bien l’expression de Krugman que tu as traduite par « experts en vue ». Chez nous aussi nous devons distinguer en permanence « les experts en vue » et ceux que les médias ont « perdu de vue ».

    julesansjim

    22 janvier 2012 at 17 h 31 min

  3. Merci Flo.
    Rapprochemet très pertinent.

    asinuserectus

    22 janvier 2012 at 19 h 21 min

  4. Tiens tiens tiens, mais c’est très intéressant! Merci Flo!

    elihah5

    22 janvier 2012 at 19 h 36 min

  5. Flo, tu es une perle. Je n’avais jamais pensé à ce rapprochement…

    gemp

    22 janvier 2012 at 20 h 24 min

  6. Très bien vu, merci à toi !

    alainbu

    22 janvier 2012 at 21 h 19 min

  7. Génial parallèle ! + 10. Merci Flo.

    bysonne

    22 janvier 2012 at 22 h 51 min

  8. pour lire la transcription de la conférence de mélenchon,
    https://cafemusique.wordpress.com/?attachment_id=5098

    zozefine

    23 janvier 2012 at 9 h 05 min

  9. j’ai enfin lu ce très intéressant article. J’aime beaucoup la pertinence de ton regard comparé des 2 côté de la manche ou de l’atlantique.
    regard externe auquel on devrait s’attacher plus souvent. merci 🙂

    kakophone

    29 janvier 2012 at 14 h 33 min


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