LES VREGENS

Nick Hunt rebat les cartes

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Je vous ai déjà parlé du journaliste Nick Hunt qui refait en ce moment le voyage à pied entrepris par Patrick Leigh-Fermor en 1934. Ses premiers billets de voyage parlaient beaucoup d’ampoules et de tendinites, s’étonnant que son prédécesseur ait encore trouvé à l’étape l’énergie de culbuter les filles d’auberges dans les foins, mais là, je crois qu’il a trouvé le ton. Traduction:

WANDERWEG

Depuis quelques semaines, je prends peu à peu conscience d’autres itinéraires qui s’entrecroisent avec le mien. Je suis le chemin foulé par un homme en 1934 en me repérant à partir de son livre, mais je m’aperçois de plus en plus que d’autres l’ont parcouru. Les gens qui m’hébergent témoignent des hôtes qui m’ont précédé : « L’an dernier, nous avons reçu quelques jours quelqu’un qui allait à pied d’Allemagne au Maroc » ou « qui traversait les Alpes en Vespa » ou « qui allait de la Mer Baltique à la Méditerranée à vélo »… Je commence à entrevoir un continent sillonné par des voyageurs solitaires et leurs quêtes, lancés dans des missions mystérieuses. Parfois, ils laissent des traces.

 
Un après-midi le fait de marcher un peu ivre (j’avais voulu transvaser du whisky dans ma gourde mais il y en avait trop) agit comme un charme étrange : d’une brusque averse émergea un homme aux yeux fous et au grand sourire édenté, flanqué d’un énorme chien gris infernal. « Allons, venez vous mettre au sec, » me dit-il en me faisant signe de le rejoindre à l’abri d’un garage qui n’était pas le sien. Puis il se lança dans un monologue bizarre : « Je m’appelle Harry, comme votre deuxième prince. Mais je ne suis pas royaliste, pas du tout ! Je suis libre. Je hais la hiérarchie ! Savez-vous que ce système de classes, avec les rois, les ducs, les comtes, a été apporté ici par les Romains ? Avant que les Romains ne viennent dans cette contrée, les Germains étaient libres, nous étions tous égaux, personne ne valait plus ou moins qu’un autre. Nous n’avons pas encore renversé cette mentalité romaine, pour redevenir libres… »

 
Il continua dans la même veine jusqu’à ce que la pluie cesse, puis je repartis. Ce n’est que plus tard dans l’après-midi que je tombai sur un petit panneau, avec un casque de centurion et le mot limes.


Et je compris que par hasard, je suivais l’ancienne limite de l’Empire Romain de la Hollande à la Mer Noire. Les Romains contrôlaient la rive ouest du Rhin mais ils ne vainquirent jamais les féroces tribus plus à l’est. Incroyable, mille ans plus tard, de rencontrer quelqu’un qui entretenait avec tant de passion la très ancienne mémoire collective des libertés tribales contre l’oppression impériale (même si c’était de façon vague et confuse), et qui en parlait, de sa bouche édentée, à l’endroit même de la frontière.

Il y a une autre route que je passe mon temps à croiser, suivre un peu, quitter à nouveau, retrouver quelques jours plus tard : c’est le Pilgerweg (le chemin des pèlerins) qui se déploie à travers toute l’Europe avant de devenir le Camino de Santiago.


Jusque là, je n’avais pas réalisé que ces routes étaient toutes reliées : elles bifurquent, se séparent, se rejoignent comme la carte d’un système nerveux, jusqu’à converger, au bout de milliers de kilomètres, dans une petite bourgade poussiéreuse du nord de l’Espagne. Moi je vais vers l’est, pas l’ouest, mais ce sont bien ces chemins là que j’emprunte. Je n’ai pas encore rencontré d’autres marcheurs, mais j’ai parfois l’impression que quelqu’un voyage sur mes talons, ou moi sur les talons d’un autre, peut-être un kilomètre en retard ou en avance sur moi ; peut-être même qu’il s’arrête aux mêmes moments que moi, qu’il traverse la route aux mêmes endroits que moi, qu’il se repose contre le même muret, qu’il va discrètement pisser derrière le même bosquet.

Cette semaine, pendant deux jours, je rencontrai partout des petits panneaux marron et blanc avec une silhouette de femme au volant d’une vieille voiture, et les mots « Route historique de Bertha Benz ».


Cela ne me parut pas bien palpitant, mais j’appris ensuite qu’ils commémorent un voyage d’une importance presque inimaginable, qui mena, dans le monde entier, à des changements de culture et de paysages si profonds, qu’il s’agit presque d’un basculement. En 1888, Bertha Benz, la femme de l’ingénieur Karl Benz, testa le prototype automobile de son mari sur cette route de Bruchsal à Pforzheim. Cette balade apparemment modeste fut le baptême du feu de la toute première voiture, la voiture d’où toutes les autres, de la Ford T aux 4X4, descendent. Karl Benz lui-même était un peu sceptique, mais en reliant ces deux villes en voiture, sa femme prouva que l’automobile était un moyen de transport valable. Elle ne pouvait pas savoir à quel point. Une cinquantaine d’années plus tard, l’Allemagne offrit aux descendantes de cette première voiture les premières autoroutes, qui allaient bientôt dominer le paysage. Ici, un piéton se sent comme un Indien des Caraïbes (s’il en restait) qui referait la traversée que Christophe Colomb avait entreprise sur la Niña, la Pinta et la Santa Maria. Esquissant ainsi un voyage qui allait entraîner la destruction d’un monde.

Quand on regarde aujourd’hui une carte d’Europe, la conséquence directe de ce voyage se retrouve dans le réseau de lignes rouges et jaunes qui divisent et subdivisent le continent : les autoroutes et leurs affluents, qui partagent cette grande étendue informe en cases géométriques.

Encore un système nerveux plein de bifurcations, comme celui du Camino de Santiago, mais sans arrivée, sans destination finale. Quand je suis ces routes, ce que parfois je ne peux éviter, je vois, j’entends, je sens, je ressens cette conséquence chaque jour. Et pourtant, je commence à le découvrir, ce n’est pas là la seule route, ni la seule carte. Il y a des routes entre les routes, du limes au chemin des pèlerins, aux pistes cyclables, aux bordures de champs, aux sentiers de randonnée, aux couloirs d’arbres que la déforestation a épargnés, avec aussi les rivières et les ruisseaux qui furent les premières routes d’Europe. Voilà la carte que je commence à entrevoir, poursuivi par les fantômes de voyageurs du passé. Parfois, ils laissent des traces.

http://afterthewoodsandthewater.wordpress.com/

 

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Written by florence

30 janvier 2012 à 21 h 13 min

3 Réponses

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  1. C’est vraiment passionnant, de découvrir tous ces « conduits nerveux » que sont les diverses routes de l’Europe actuelle, de celle d’avant…
    Et tous ces voyageurs solitaires à travers le témoignage d’un seul.
    Merci. J’adore.

    clomani

    31 janvier 2012 at 9 h 00 min

  2. Il y a quelques années, une route a disparu.
    C’était celle qui me conduisait, enfant, jusqu’à la maison de ma grand-mère, une toute petite route qui sinuait à travers les champs.
    Cette route me manque, c’est celle des vacances d’été, des courses dans les champs de blé fraîchement coupés, des cache-cache derrière les ballots de paille, des cabanes dans la cour aux poules, de la petite mare où je péchais.
    Les routes appartiennent autant à la tête qu’aux pieds.

    lenombrildupeuple

    2 février 2012 at 18 h 10 min

    • Joli, tu me fais penser aux Songlines des Australiens.

      florence

      2 février 2012 at 18 h 51 min


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