LES VREGENS

J’ai regardé « Les hommes de l’ombre » sur fr.2

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Oui, bon, ça va, pas la peine de ricaner, ou même de m’engueuler, je l’ai fait pour des raisons hautement civiques et, je dirais même plus, politiques ! Alors pouet pouet camembert les ricaneurs !
D’ailleurs, si j’écris ce billet avant la fin de cette série en six épisodes (j’en ai vu quatre à ce jour) c’est bien que l’histoire et son épilogue ne me préoccupent pas plus que cela. Non, ce qui me préoccupe d’avantage c’est l’impact citoyen que cette fiction peut, ou pourrait avoir sur les générations d’électeurs potentiellement « client » de ce type de programme (je pense notamment à des couples de trentenaires ou de quadragénaires).
Or, qui sont-ils et où sont-ils les 30-40 ans d’aujourd’hui ? Si l’on excepte les geeks compulsifs (leurs doigts courant sur le clavier et les yeux furetant sur la nébuleuse numérique) et les adulescents  (aux pouces rivés sur le joystick de la console ou agitant avec plus ou moins de grâce ou de dextérité la manette de leur wii), ces « nolife » pour qui la télévision est bel et bien « l’ancêtre de l’ordinateur »,  comment cette génération des 30-40 dans sa grande hétérogénéité reçoit-elle l’image de la politique lorsqu’elle est diffusée par  ce thriller politique, ce storytelling si efficacement élaboré et raconté, où fiction et réalité sont si bien assemblés qu’il devient impossible d’en discerner les points de collage ?

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J’ai soumis la question à mon moteur de recherche habituel et l’une des rares réponses proposées n’incite pas à l’optimisme. Voyez plutôt.
Voici le portrait qu’en fait un certain Cristobal, un blogueur qui s’essaie à l’éveil des consciences pour la politique et la critique sociale. Un bien louable projet !

« Où sont les 30-40 ans ? »

« Ils sont comme moi : paumés, en déclassement, occupés à “survivre” ! Ou bien ils sont en famille à lutter pour maintenir leur niveau de vie ! Ou bien encore ils sont “planqués”, pépères, ou, enfin, ils sont engagés dans une carrière qui leur laisse peu de répit ! Une partie d’entre eux pensent comme leurs aînés. Les soixante-huitards ont fait des petits… Certains profitent même beaucoup de l’époque actuelle, mais je ne les crois pas très nombreux à s’enrichir.
Le confort de l’assistanat et de l’État providence, désormais financé à crédit, contribue, par ailleurs, à l’anesthésie générale. De plus, la politisation, dans le sens où elle consiste au développement d’une conscience de classe, a reculé ! L’analyse et l’action politique ont été remplacées par les faux-débats et par une espèce de salmigondis qui mélange compassion, morale chrétienne, thématiques creuses (diversité, parité, etc.) et manichéisme. »

Pas très enthousiasmant n’est-ce pas ? A lire ça on se demande où trouver l’énergie, l’envie, la motivation, l’intérêt qui poussent à se déplacer aux urnes lors d’une échéance électorale ?
Mais là où ça devient carrément inquiétant c’est lorsqu’on écoute parler les auteurs du script et du scénario de la série « Les hommes de l’ombre ». Ils sont deux, l’un est l’écrivain Dan Franck, l’autre est un « communiquant », un publiciste, un certain Régis Lefebvre, un quadra d’une autre espèce, celle des cyniques. Lisez plutôt ceci :

Régis Lefebvre

 » La politique n’est rien d’autre qu’un sport d’élimination. Notre héros, Simon Capita, agit par fidélité mais aussi par désir de vengeance, comme dans tous les bons westerns… En politique, pour gagner, il ne suffit pas d’être bon, il faut abattre l’autre. Et si votre main tremble au moment de tirer, même si c’est votre meilleur copain, changez de métier ! C’est le jeu. » (Régis Lefebvre, interrogé pour Le Nouvel Observateur)

Ça fait envie hein ?

Voyons maintenant ce que dit de ce projet celui qui a mis en mots le récit de cette campagne présidentielle, ce combat sans pitié entre un homme et une femme de même tendance politique, la droite :
« L’idée de départ est celle d’une élection présidentielle vue par des conseillers en communication. Si le langage des politiciens m’intéresse, l’univers de ces hommes, à l’inverse, m’était méconnu. L’intérêt pour moi était qu’à partir de ce point de vue, j’avais la possibilité de montrer le fonctionnement du monde politique sans chercher à donner de leçons ou de conseils aux gens. La vie politique est un terreau d’une grande richesse sur laquelle on peut construire un cadre dramatique. Si la noirceur de l’histoire est comparable à celle des débats ou de la situation politique actuelle, n’y cherchez rien de plus, nous ne faisons pas de campagne électorale.
L’intérêt ici est de pouvoir montrer l’envers du décor.
La plupart d’entre nous ignorons ce qui se passe dans ces « arrière-boutiques » ; la manière dont se déroule une présidentielle, avec ce que cela suppose de tensions, de jalousies, de rancoeurs, de discussions ou d’oppositions entre les acteurs, qu’ils appartiennent ou non à un même camp..
Cela fait partie du quotidien politique ; pour preuve, dans la série, nous faisons référence à certaines situations historiques vécues il n’y a pas si longtemps en France… »(Dan Franck)

Dan Franck

D’une façon moins brutale, parce dépourvue de cynisme et d’ironie, l’écrivain (de sensibilité politique de gauche) nous confirme, au final, les propos de son acolyte, homme de droite qu’est Régis Lefebvre. Mais alors quelle différence avec le sport, la guerre ou le commerce, s’il s’agit, non pas d’être le meilleur par ses propositions, sa force de conviction ou l’efficacité de son action, mais d’être le plus fort au prix de toutes les roueries, les tricheries, les mensonges et les coups bas ?
Si l’engagement et l’action politique n’ont plus pour seul code de valeur que l’ensemble des principes qui régissent la communication, le spectacle et le management entreprenarial alors on peut se demander jusqu’à quand nos concitoyens seront assez nombreux pour continuer à cautionner un système politique qui n’aura plus de démocratique et de représentatif que le nom. D’ailleurs, n’en sommes-nous pas déjà là ?


Ne risque-t-on pas de voir progressivement se développer des postures idéologiques analogues à celle qu’exprime Yann Barthès, le leader du Petit Journal de Canal+, qui affiche lui aussi l’intention de « montrer l’envers du décor » ? Sauf que l’on peut douter de l’authenticité de la conscience politique d’un Yann Barthès lorsqu’on lit ceci (dans Le Monde magazine) :
« Q : On a du mal à saisir votre caryotype idéologique…
R : Je ne suis pas militant. Je n’ai jamais été encarté, si ce n’est à un cours de judo. J’ai défilé lors de quelques grèves estudiantines en 1992, je crois, et je me demande encore si j’ai manifesté pour de bonnes raisons. La politique m’a toujours intéressé. J’adore ce petit théâtre. La vie de tous ces personnages m’excite. »
Précisons que le jeune homme se revendique « journaliste » pas « humoriste » ni « bouffon du roi ». Selon Barthès, la politique est un « théâtre ». Du théâtre à la télévision, ou au cinéma, il n’y a qu’une différence de registre, pas de nature. Son métier ? montreur des dessous du spectacle politique. Sa responsabilité citoyenne ? où la voit-il, lorsqu’il s’appuie systématiquement sur les aspects risibles, mensongers ou crapoteux de la vie politique, avec l’unique but de faire rire ou de divertir ? Ah ben c’est pas son problème… puisqu’il est journaliste ! A chacun son métier n’est-ce pas ! Mais alors il faudrait savoir : il informe ou il divertit ? Et que cherchent les téléspectateurs qui regardent le Petit Journal ? à s’informer ou à se divertir ? Et que vaut cette « information » lorsque les sujets sont à l’évidence quasiment tous montés, arrangés, formatés, manipulés dans le seul et unique but de faire rire ?


Résumons-nous. D’un côté un thriller politique qui fait du combat politique une guerre sans merci entre « communiquants ». De l’autre, une nouvelle race de journalistes qui prélèvent dans la vie politique les éléments susceptibles d’en faire un spectacle divertissant. Et bien je ne sais pas vous, mais moi, je ressens comme un léger malaise là…
Retournons voir Cristobal et ses 30-40 ans. Cette fois, il a zoomé, le portrait est plus serré mais encore plus désespérant :

« Alors tu vois, pour répondre à ta question, où sont les 30-40 ans ? je dirais qu’ils sont dispersés, tandis que les plus jeunes sont, eux, aliénés à leurs aînés. Je laisse de côté les “racailles de cités” qui, pour beaucoup, s’en fichent, pensent au fric et à la domination physique. Dans les banlieues, une partie de la jeunesse d’origine immigrée est cependant extrêmement battante, dynamique, valeureuse, travailleuse, mais aucun parti ne parvient à la mobiliser. Le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) va chercher des “rappeurs-branleurs” ou bien, parmi les jeunes d’origine immigrée ayant réussi à rentrer dans la fonction publique, ceux qui raisonnent comme des syndiqués protégés… qu’ils sont devenus.
Bref, rien de bien réjouissant en perspective ! Les changements nous seront sans doute dictés de l’extérieur. Il n’y aura pas en France de “printemps arabe”. »

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Les deux premiers épisodes de la série « Les hommes de l’ombre » ont réuni une audience plus qu’honorable sur fr.2 (5 millions de téléspectateurs soit 17% de parts de marché), un peu moins pour les deux suivants. La presse n’a pas manqué de souligner la qualité du produit qui suffit à en justifier la réussite. Ainsi Le Monde :

« La série « Les Hommes de l’ombre » doit encore sa réussite à la mise en oeuvre d’une exigence collective qu’ont défendue tout au long de l’entreprise les producteurs Thierry Sorel, Olivier Prieur, Carole Le Berre et les équipes de la fiction de France 2. Ainsi que les comédiens et le réalisateur Frédéric Tellier, qui sait servir un scénario par l’image, en tirer des émotions par la mise en scène et la direction d’acteurs. Frédéric Tellier (Les Robins des pauvres, Obsessions…) donne du sens aux plans. »
Bien, bien, bien…
J’ai eu beau chercher, je n’ai guère trouvé d’articles qui reprennent ma propre préoccupation sur l’impact éventuellement négatif  visant la vie citoyenne et démocratique d’un tel parti-pris démobilisateur touchant à la réalité du combat politique.
Malgré tout, j’en ai trouvé un ! C’est le billet d‘un blogueur, encore, hébergé sur Mediapart, dont voici l’extrait le plus significatif :

« Ces téléfilms, conventionnels et de facture « série française », ne vaudraient pas que l’on s’y attarde s’ils ne posaient pas un problème fondamental, à un petit trimestre d’une élection présidentielle : à quoi sert la démocratie ?
En effet, tout est réuni dans cette série dite « événement » pour que le sujet même de cette entreprise remette en cause radicalement le principe du suffrage universel et de la libre expression des citoyens. Sous prétexte de dévoiler les coulisses d’une compétition électorale, les auteurs nous montrent des spécialistes de la com, démiurges tout puissants, faisant ou défaisant les candidats. Tout est dit et démontré au sujet de cette « cuisine électorale » indispensable à toute élection.
Dans cette affaire où la sacré-sainte COM est l’arme de destruction massive, on fait naturellement fi des idées et des programmes, ainsi que de tous les problèmes sociétaux ou internationaux. La conquête du pouvoir se limite, comme dans le film écrit par Dan Franck sur Sarkozy), à un match ou à une partie de poker…
Alors pourquoi aller voter ? C’est à se demander si la télévision publique n’inaugure pas une grande campagne pour inciter la population à s’abstenir…
Elections, piège à cons ? »

Merci Vingtras ! je plussoie !

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Dernière minute : au moment où je termine le présent billet, je découvre dans la dernière livraison du Monde magazine un nouvel article sur le thème de la fiction en politique (ou de la politique en fiction ?). Son titre : « La fiction prend le pouvoir »

Euh… La fiction ? Vous êtes sûr ?

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Written by Juléjim

4 février 2012 à 21 h 56 min

5 Réponses

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  1. Je regarde cette série. Dans le dernier épisode, j’ai loupé une révélation en raison d’un appel téléphonique et ça m’a contrariée grave…
    Mais je suis sexagénaire (avez-vous remarqué qu’on dit maintenant les cinquantenaires au lieu des « quinqua » et soixantenaires au lieu des « sexa » ?) et je la prends pour ce qu’elle est : une série française à la sauce politique/thriller. Je sais depuis longtemps comment sont les cuisines et arrière-cuisine (à Europe N° 1, j’étais aux 1ères loges). Tout ce petit monde politique se côtoie en se tutoyant, se faisant l’accolade, rigole entre soi… et se déchire dès le « top départ » donné.
    Si Mélenchon n’avait pas parlé de cette éventualité de passer à une VIe République, je serais peut-être allée voter, mais pour personne ;o(… Et ce, avant d’avoir vu le premier épisode de la série…

    Ma conclusion : c’est que, si en 2002, Le Pen s’est trouvé au 2e tour, ça signifiait que beaucoup de Français de tous âges croient ce que leur raconte le F.N. en les lissant dans le sens du poil. Pour 2012, rien n’a changé : mêmes leaders politiques, mêmes appareils d’état, mêmes partis politiques (à part le FdG), mêmes mensonges devenus des mensonges économiques. Rien n’a changé à part ce gouffre entre les politiques et le peuple qui va en s’élargissant…

    Séries télé ou autres émissions sont faites pour faire de l’audience. En cela, oui, elles transforment les spectateurs en consommateurs… de produits en tous genres, d’absence de conscience politique aussi.
    Alors je ne sais pas si je suis d’accord avec toi ou pas, mon cher Jules …

    clomani

    5 février 2012 at 9 h 08 min

  2. Si la politique est un théatre, il ne faut pas s’étonner qu’on engage des figurants autour des vedettes.
    Très intéressant billet Jules. J’ai plus ou moins regardé cette série (je fais toujours autre chose en même temps) et j’oscillais en permanence entre « oh les salauds » à propos des initiateurs de la série et « oh les salauds » à propos des hommes politiques représentés dans cette fiction.

    asinuserectus

    5 février 2012 at 10 h 33 min

    • Je réponds en même temps à l’un et l’autre, Clo et Asinus.

      En effet, face à ce spectacle on est en permanence partagé entre un certain plaisir (parce que c’est bien foutu) et une certaine rage ou gêne de voir ainsi spoliée l’image de la politique. Cette série en est un exemple parmi d’autres, il y en a eu d’autres et ça va s’amplifier au-delà de la période électorale qui s’annonce. Accrochons-nous, ça va tanguer !

      Clo, tu penses bien que lorsque je m’inquiète de l’influence néfaste que pourrait avoir ce genre de « fiction » sur certaines consciences politiques, je ne pense pas à toi ! Tu fais partie, comme moi et d’autres, des citoyens immunisés contre la rengaine « tous pourris » et ce qui nous protège c’est en gros notre culture politique et nos convictions civiques.

      Si je m’inquiète c’est que cette façon de représenter la politique en banalise l’importance et d’une certaine manière en dénature la portée. L’action politique, prendre des responsabilités politiques, ça ne peut pas se réduire à la volonté d’être élu et de jouir du pouvoir parce qu’un tel angle de vue, en plus d’être réducteur, c’est extrêmement dangereux pour la démocratie. Tous ceux qui nous présentent la politique comme un jeu jouent eux-mêmes avec le feu.
      En disant cela je pense tout particulièrement aux enseignants, à qui la société demande d’assurer l’éducation et l’instruction civique des jeunes. Ce sont des éducateurs, pas des pompiers socioculturels à qui on demanderait d’éteindre des incendies allumés par des journalistes/écrivains/communicants pyromanes.

      julesansjim

      5 février 2012 at 11 h 39 min

  3. Assez terrifiant le Cristobal: « confort de l’assistanat », « raisonnement de syndiqués protégés »… Le matraquage par éléments de langage officiels fonctionne bien!

    florence

    5 février 2012 at 11 h 38 min

    • Moui… attention quand même à ne pas attribuer trop vite des propos à celui qui tient la plume (Cristobal ?) pour faire exister ce dialogue entre deux personnages. Lequel est Cristobal ? Jean la Niaque ou Petit Prince ? les deux ? Il y a un travail formel d’écriture qui brouille les pistes et peut laisser place à une possible mise à distance entre ce qui s’écrit et ce que pense l’auteur lui-même.

      Plusieurs autres billets sont d’ailleurs écrits selon le même format dialogué.

      julesansjim

      5 février 2012 at 14 h 37 min


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