LES VREGENS

De quelques anniversaires …

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Cette nouvelle année devait être le plus bel âge de ma vie.

Songez donc, on n’a pas toujours 20 ans, et ce serait bientôt mon cas.

Heureux ? A vrai dire, pas exactement car je ne serai pas chez moi pour cet anniversaire.

Chaque jour je pouvais voir dans le regard de ma mère cette inquiétude qui ne la quittait pas.

Jamais.

En Algérie, c’était toujours la guerre, même si on parlait beaucoup de pourparlers pour la finir.

A Paris, l’OAS frappait encore et toujours, à l’aveugle.

Alors, avec le parti communiste, les organisations de gauche et les syndicats organisèrent une manifestation de protestation, pacifique. Mais rien à faire, le pouvoir gaulliste ( Papon, préfet de police !) interdit celle-ci. Il fut décidé, dans la journée, de la maintenir. Il y avait beaucoup de policiers ou autres CRS aux points stratégiques de la rive droite de Paris. Il y eut ainsi cinq cortèges entre République et la gare de Lyon, personne ne pouvant accéder à La Bastille.

Avec deux copains de la SNCF, j’étais dans celui du Boulevard Voltaire. On ne pouvait pas déboucher sur la Bastille : c’était noir de flics. Alors, à l’angle de la rue de Charonne, il y eut un bref discours avec une consigne de dispersion. On écoutait tous, la tête du cortège tournant le dos au barrage policier. Moi avec mes copains, devant l’escalier du métro.

On n’a rien vu venir, juste senti quelque chose de pas normal, puis une poussée brutale dans mon dos par ceux qui étaient près de moi, les cris, bizarres, inhumains, et ce bruit un peu mat mais sonore aussi, que je ne peux oublier aujourd’hui : celui du « bidule » sur un crâne, partout autour de moi … et pas sur moi ? Pourquoi ? Je me suis cramponné au pilier de l’escalier pour ne pas tomber avec plein d’autres dans l’escalier, j’ai lutté de toute mes forces pour revenir sur le trottoir, je me suis retrouvé collé à la vitrine d’un magasin de télé, je crois. Je suis tombé à l’intérieur quand la vitre a explosé et aucun éclat ne m’a blessé, c’était pas mon jour, décidemment.

Ce ne fut pas le cas pour neuf de mes camarades, camarades de coeur, inconnus à ce moment et unis pour que cesse l’injustice, et la guerre.Je n’ai jamais oublié le nom de cette jeune mère de famille, Fanny Dewerpe, je ne sais pas pourquoi, je pense que trop souvent les femmes sont un peu plus victimes que les hommes.

Je suis rentré à la maison, troublé, mais sans savoir la gravité de ce qui venait de se passer à la station de métro Charonne, ce 8 février 1962, il y a tout juste un demi-siècle.

Ce fut un crime d’état.

Le 1er Mars, je suis parti faire mon service militaire de 18 mois, le moral dans les chaussettes.

Le 19 Mars fut signé le cessez-le-feu en Algérie, à Evian.

Ce fut le plus cadeau d’anniversaire que reçut ma mère, pupille de la nation, née le 19 Mars 1914.

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Written by randal

9 février 2012 à 0 h 59 min

Publié dans histoire

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4 Réponses

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  1. Je reçois ton récit comme un coup au cœur, ce matin (même si je savais déjà). Et je me dis que j’aurais pu ne jamais te rencontrer.

    Décidément, certains d’entre nous ont la baraka, d’autres pas.

    *********************************
    Une collègue, ex-directrice de notre école maternelle, longtemps militante communiste, était aussi à Charonne. A l’époque elle s’appelait Dany Erhsam.

    julesansjim

    10 février 2012 at 9 h 21 min

    • eh oui, à quoi ça tient …
      mais c’est pas facile d’en parler, après si longtemps, je comprend le silence de ceux qui ont vécu des drames, voire l’horreur, partout dans le monde. il faut entendre ce que dit ce silence …

      randal

      10 février 2012 at 14 h 31 min

  2. Trop silencieux… notre Randal. Tu y étais donc !
    Merci pour ce témoignage…
    Comme quoi ce que l’on ne voit pas et qui est caché est mille fois plus signifiant que ce que l’on voit.
    Et je compare le « presque silence » médiatique sur ce jour noir au battage occasionné par l’itw du nabot sur le Figaro.
    Indécent ! ;o((

    clomani

    11 février 2012 at 8 h 57 min

  3. Je savais que tu y étais, mais je ne t’avais jamais entendu le raconter…
    C’est important de le faire.
    Et heureusement que ce n’était pas ton heure, je ne serais pas là pour te lire…

    FlodeLaCiotat

    7 janvier 2014 at 15 h 35 min


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