LES VREGENS

Demain, on mord

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J’ai lu ce soir cet article sur le site de Reporterre, ce cri en direct de Grèce, et j’ai pleuré …

Athènes, 13 février 2012

Salut mes chers de loin,

Je viens de finir une traduction (une préface d’un bouquin visiblement bien communiste de l’ancien temps, pfff…), et je devrais aller me coucher, mais j’ai trop de tension encore. Les émotions fortes et l’effet, encore sensible, des produits chimiques divers dont on nous a aspergés hier, j’imagine…

La manif d’hier n’était en fait pas vraiment une manif, c’était plutôt comme si beaucoup, beaucoup de Grecs avaient décidé de se déplacer de leur boulot, de leur cuisine, d’où ils se trouvaient, pour aller se camper autour du Parlement… il y avait des vieux, des mémés (pas beaucoup mais quand même), beaucoup de couples, cools…

On s’est retrouvés avec Yorgos Mitralias (fondateur de l’ELE, le comité pour l’audit de la dette grecque), dans une galerie historique, en contrebas de Syntagma (au Starbuck, j’ai dit que j’aimais pas ça… dix heures après, il était réduit en cendres. Faudrait que je fasse gaffe à ce que je dis…). A cinq heures piles, on était à l’angle gauche du parlement, au coin de l’hôtel Grande Bretagne. Les forces de l’ordre, style Ninja carapacés jusqu’aux oreilles, avaient bloqué l’accès à plusieurs rues, et formé un cordon impressionnant devant le Parlement. Là, ils ont balancé les premiers lacrymogènes, et ça n’a pas cessé, ensuite, pendant des heures.

On a battu en retraite, fait le tour de la place (en courant, trébuchant, …) pour filer aussi vite que la foule le permettait rue Filellinon (la rue qui part du bas de la place et va jusqu’à Plaka). La foule, dense, partout. Les Ninja nous repoussaient, on est allés jusqu’à Plaka (on nous a dit plus tard qu’ils avaient balancé des gaz place Monastiraki, tout en bas de la rue Ermou, imagine…).

On est revenus par l’Avenue Amalia (le long du Jardin National, entre la porte d’Hadrien et le Parlement). La foule faisait des vagues, flux et reflux, mais on revenait toujours. Manifestement, les flics avaient peur qu’on n’atteigne le Parlement -on était prêts à rentrer, c’est vrai. A l’intérieur, on a vu plus tard ce qui s’y passait. Pour l’instant, il fallait reprendre son souffle et continuer, trois pas devant, quatre derrière…

Je ne te raconte pas les « incidents », ils sont sur tous les écrans, on nous parle de la catastrophe provoquée par les casseurs (très probablement d’une part, des flics provocateurs, comme d’habitude, pour justifier les lacrymo ; cette fois-ci, on tenait l’info d’un jeune cousin -flic- avec qui on a déjeuné juste avant la manif, lui était en arrêt maladie, le veinard.. ; d’autre part, les supporters membres des club sportifs Panathinaïkos, Panionios et Olympiakos, ennemis jurés d’habitude, qui avaient décidé une trêve et lancé un appel aux supporters de se retrouver à Syntagma, alors même qu’un match se tenait, à la même heure. Eux, ou plutôt certains d’entre eux, sont bien entraînés, et ils savent casser, et castagner…). Catastrophe, donc, à Athènes. Ok, beaucoup de magasins incendiés (dont beaucoup de banques).

Version Paris Match, c’est effectivement très impressionnant. Rien, mais rien du tout sur la foule immense, pacifique, qui s’en est pris plein les poumons (y compris Mikis Théodorakis, compositeur et véritable symbole pour les Grecs, et Manolis Glezos, symbole encore plus énorme, c’est lui qui a descendu le drapeau allemand de l’Acropole, pendant l’occupation. Ils ont aujourd’hui respectivement 88 et 90 ans, eh bien il s’est trouvé des flics pour les menacer de leurs matraques, et leur balancer leurs lacrymo, oui).

Ils avaient la trouille, oui, jusque dans leurs chaussettes, qu’on montre les images de cette mer de monde bruissante de colère et de désespoir. Pour la première fois, les gens ne bougeaient que pour se soulager à coup de Maalox, puis revenir se planter au même endroit.

Les chaînes de télé montrent toutes les mêmes images, là, on se rend compte de la mainmise du pouvoir. Les journalistes « analysent » les dégâts, maintenant qu’ils sont rassurés sur l’avenir (désormais rose bonbon, ouf, le mémorandum est passé, on aura désormais un salaire minimum de 480 euros par mois net ; donc la croissance va reprendre d’une minute à l’autre ; bon, il faut se serrer un peu la ceinture, ok, mais on n’est pas irresponsables, nous les députés, on assume et on signe…) ; on se désole que 100 personnes risquent de perdre leur emploi à cause des dégâts causés. Rien sur les 15.000 fonctionnaires qui vont perdre leur poste, ni sur les orphelinats qui ferment, tout simplement…

Ils ont signé, les salauds, il n’y en a eu que 45 pour se rebeller contre la ligne donnée par leur parti (dont deux de l’extrême droite, qui ont signé pour, malgré la position de leur chef).

Un député, héros du jour ou dangereux subversif, a balancé le mémorandum en direction de Venizelos [ministre des finances du gouvernement grec] (le monstre qui nous explique, de sa morgue au double quintal,qu’on n’a rien compris).

Nous voilà à la nouvelle ère, celle du mémorandum 2, là où on a fait, froid, et peur. Mais pas assez, ou alors on est tellement en colère qu’on en oublie la peur, pour ne pas aller casser les bureaux des députés traitres à notre cause. Il y en a déjà deux qui n’ont plus de locaux (dont un, socialiste -si l’on peut dire…- d’Achaïe…), et qui cherchent leurs meubles… sur le trottoir. Le tour des autres viendra, on n’aura bientôt plus aucune raison de ne pas être violents. Faites passer, ça ne passera pas. Pas comme ça. Il y a les sous, oui. Mais aussi la dignité, les moments d’insouciance, les heures à ne rien faire et à ne penser qu’au bonheur de vivre. Ca ne s’abandonne pas si facilement, son humanité. On aura faim, peut-être, surtout dans les villes (nous, on va mettre des poules dans le jardin, on a la mer, pas riche mais bon) ; on aura froid (ça on connaît déjà) ; on aura peur (c’est nouveau, on a goûté, on y goûte un peu plus tous les jours). Mais on avancera. Faites gaffe, ils se rapprochent. Ils auront fait de nous des cobayes, personne n’y croyait, et on y est. Demain, on mord…

Prenez soin de vous, et de votre humanité. Si on oublie, si de rage, de peur ou de désespoir on en vienne à se perdre, rappelez-nous à la nôtre.

Je vous embrasse

Source : Courriel à Reporterre.

Marie-Laure Veilhan est traductrice et vit en Grèce.

Ici Athènes, nous sommes les cobayes

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9 Réponses

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  1. L’Allemagne réclame le report des élections.

    Elle ferait mieux d’envahir la Grèce, comme avec Hitler, ça irait plus vite.

    athalouk

    15 février 2012 at 22 h 01 min

    • Vraiment un commentaire nécessaire et tellement pertinent, Athalouk.
      Merci d’exister pour nous rappeler qui nous sommes et ce que nous défendons.

      gemp

      15 février 2012 at 23 h 19 min

  2. J’en ai marre, de pleurer avec les Grecs ! Et d’entendre sur toutes les antennes que c’est leur faute, qu’ils fraudent le fisc, tout le monde et qu’ils en ont bien profité…
    Et je pense à quelques amis qui vont certainement être contents d’aller dans le bac à sable et à îles qu’est la Grèce l’été prochain… profiter de la pauvreté des Grecs ;o(((.
    Et je pense aux Allemands (ex Osties) qui envahissent les plages de Platamon et de Neo-Pori, sur la côte, là-haut, à 80 bornes de Salonique… louent des baraques pas cher à des habitants qui ne doivent rien déclarer… et à ces villages déserts et habités par des vieux, seulement des vieux, à quelques encâblures des côtes… mourant à petit feu à l’ombre des figuiers, des grenadiers et des tonnelles. Dérantés une fois par semaine par un bus de touristes (allemands) venant voir les « reliques ».

    clomani

    16 février 2012 at 9 h 13 min

  3. Dérangés, pardon ;o(

    clomani

    16 février 2012 at 9 h 14 min

  4. en tant que cigale zoze, je vous demande pardon d’être si silencieuse sur notre blog. mais gavroche est tellement grecque ces jours qu’elle fait très bien le tsss tsss tsss tsss …. psitt…. tss tss tss. mieux que moi. moi j’essaie de comprendre, je me dis qu’il y a bien une raison rationnelle à tout ça. alors je cherche… mais je ne trouve rien, aucune explication. il faut que les grecs soient punis… mais de quoi peut bien être puni mon voisin, 84h/semaine de boulot, 12 mois sur 12, 200 euros pour à peine survivre par mois ? les hlm vont être supprimées, vous saviez ça ? il n’y a pas de chauffage à l’hôpital d’ermoupoli. plus de bus scolaire non plus, mais de toute façon ils ferment les écoles les unes après les autres. des clodos arrivent d’athènes, ils se pressent dans les files d’habitants qui vont recevoir quelques aliments d’urgence et une soupe à l’église près de la place miaouli : ils pensent que c’est moins dur ici… on assiste en direct live à l’assassinat d’une culture, d’une société fragile et merveilleuse. pleine de défauts, c’est vrai, il faut que les grecs réforment profondément leurs institutions. mais à ce prix-là ? non. ce qui est terrible, c’est que depuis la guerre civile et la dictature, les gens ont une profonde méfiance de l’état, des hommes politiques, et de toutes les institutions. ils n’aiment pas leurs flics, ni leurs juges. « nai se ola » ont dit une majorité de députés au vote de dimanche : oui à toutes ces mesures ignobles, insensées, dramatiques… les grecs ont bien RAISON de se méfier.

    mais mon « message » est ailleurs : maintenant, le problème n’est plus économique, il est politique. maintenant, le peuple doit s’aider lui-même, et donc il faut repolitiser cette crise. il faut rendre visible la gauche grecque (SYRIZA), en parler, la soutenir, se renseigner, leur faire signe. pas seulement dire « nous sommes solidaires avec le peuple grec » mais aussi « nous sommes solidaires avec la gauche grecque, qui lutte, qui dit non, qui veut autre chose, et autrement ». si les grecs pouvaient choisir entre des élections et un plan marshall, ils préfèreraient un plan marshall. mais les seuls plans qu’on impose à la grèce, ce sont des plans de misère et de mort. alors faute d’un plan de relance, on aura les élections. et l’extrême droite est en embuscade, se donne le joli minois du non, se refait une virginité en votant contre les mesures votées dimanche et en quittant le gouvernement. stratégie. stratégie bénie par l’église orthodoxe. et l’extrême droite au pouvoir aux élections en grèce, je ne vous fais pas un dessin… vous, vous avez un mélenchon qui, dans le discours plombé des lois-du-marchés, vient vous exploser la baraque, en proposant une vraie révolution copernicienne : l’humain d’abord, et pas le pognon. nous, on n’a pas de méluche, mais quand même, une gauche qui dit, elle aussi, non à cette logique pernicieuse, non à cette vision de l’homme et du monde sinistre. c’est à cette gauche-là qu’il faut dire : « on est là ! on sait contre quoi vous luttez ! on a envie du même monde ! on a envie de la même fraternité ! »

    zozefine

    16 février 2012 at 13 h 11 min

    • Mais Zoze si quelqu’un doit demander pardon ici c’est plutôt un type comme moi qui n’ai que ma rage, mes larmes et ma fraternitude à offrir au peuple grec !

      Parce qu’à part ça, je n’ai qu’un profond sentiment d’impuissance à offrir. Si encore je disposais de plusieurs milliards d’euros…

      😦

      julesansjim

      16 février 2012 at 18 h 41 min

      • la rage, les larmes et la fraternitude, c’est déjà bien plus que 176 députés votant « nai se ola »… et puis on en parle, on s’agite, on prend date, on prend note, les grecs aussi… il y a quelque chose dans l’air, notre désespoir vibrant d’espoir, et si déjà ça change NOS vies dans notre rapport aux autres… et à la politique !

        zozefine

        17 février 2012 at 19 h 47 min

  5. Les grecs vont vivre leur printemps cette année.
    Et nous aussi… peut-être.

    Gavroche

    17 février 2012 at 21 h 35 min

  6. Notre printemps à nous ????? Le vote Sarkozy ou Le Pen Marine …. C’est tout ce qui nous attend …. je suis comme Jules, je n’ai que ma rage et ma compassion pour le peuple grec, aucune manifestation hier ou à venir dans mon coin …. Heureusement d’autres villes en France et en Europe se bougent.

    Je vous donne un lien sans rapport direct avec la Grèce, quoique : http://television.telerama.fr/tele/films/let-s-make-money,12531934.php, un filme de 2008 sur notre argent, effrayant … le monde la finance, son cynisme, ses tueurs en cols blancs.

    bysonne

    19 février 2012 at 16 h 15 min


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