LES VREGENS

Ne jamais abandonner … !

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L’amie Cigale me disait l’autre jour que nous avions de la chance d’avoir un Mélenchon par chez nous.  Je n’en suis pas encore vraiment sûre, mais ce que je sais, c’est que nos chers et lointains frères grecs, eux, ils ont Mikis Theodorakis et Manolis Glezos.

Et ces deux-là, c’est une sacrée leçon qu’ils nous donnent, à nous, citoyens du monde qui parfois sommes tentés de baisser les bras, et de nous résigner …

La preuve …

Traduction d’un entretien entre Mikis Theodorakis et Athens News daté du 19/02/2012, disponible ici en « vo » :

Pourquoi considérez-vous le vote du programme d’austérité comme une trahison ?

Mikis Theodorakis: En 2009, la Grèce était à un niveau de, disons, 100. En deux ans, la troïka, le FMI et notre gouvernement nous a conduit à Ground Zero, ce que le premier ministre [Lucas] Papademos a concédé. Personne ne se demande pourquoi le pays se dirige vers le chaos, même si on nous dit de temps en temps que les Européens nous ont envoyé des dizaines de milliards d’euros? Où va cet argent ? Il va directement à nos créanciers, tandis que l’état se surcharge avec une nouvelle dette et le paiement des intérêts. C’est comme cela que la dette a augmenté à 160% du PIB, et avec le nouveau paquet 130 milliards d’ euro elle augmente à 180%. Cela est sans précédent, et cela signifie que nous seront pieds et poings liés sur le pieu de la dette et de l’intérêt pour les 150 prochaines années. De quel droit les partis qui représentent une minorité (les sondages donnent le Pasok à 6% et la Nouvelle Démocratie à 20%) décident de l’avenir de la Grèce pour les 100 prochaines années?

Quelles ont été vos pensées quand vous avez entendu le débat parlementaire sur le plan de sauvetage?

Je ne suis pas intéressé par un parlement qui représente une minorité de la nation – ils totalisent moins de 50% de l’électorat combinés. D’un point de vue constitutionnel, les parlement est illégal parce qu’il prépare un coup, tout comme les membres de la junte.

Pensez vous qu’un défaut désordonnée serait mieux pour les classes moyennes et les plus pauvres que le plan de sauvetage?

Comment peut-on parler de défaut de paiement dans le futur quand nous sommes déjà dans un état de faillite absolue – où 423.000 entreprises ont fermé leurs portes et quand le taux de chômage est supérieur à 20%. Ne voyez-vous pas les gens chercher dans les poubelles et dormir sur les trottoirs ? Ceux qui nous a conduit à la faillite consciemment – la troïka et le gouvernement – clament maintenant qu’ils veulent nous sauver de la faillite. C’est incroyable ! Avec le nouveau protocole, ils ont légitimé le premier (2010), qui n’a pas pourtant pas reçu une majorité des trois cinquièmes [nécessaire pour céder leur souveraineté]. Le professeur de droit Yiorgos Kasimatis a fait valoir que même 300 députés ne peuvent pas négocier notre intégrité nationale (akeraiotita). Tous les actes d’exécution du mémorandum sont donc illégaux. La troïka, le gouvernement et tous les politiciens qui ont pris de telles décisions sont illégitimes. Vous pouvez être sûr qu’un jour, ils seront jugés et punis.

Est-ce que seule l’aile gauche peut renverser le mémorandum?

Non, pas seulement la gauche. Mais le peuple tout entier le peut – de de la gauche vers la droite patriotique. La patrie. La Grèce. Unis comme un poing, un jour, nous évinceront les gouvernements indignes, la troïka et le couple Merkel-Sarkozy.

La Grèce est riche. Nos citoyens sont des travailleurs acharnés. De quoi manquons-nous ? Nous manquons essentiellement de l’indépendance nationale. Depuis la fin de la guerre civile, depuis 1950, toutes les grandes questions – la diplomatie, la défense, l’économie et la politique – ont été décidées par les Américains. Quels sont les partis qui ont gouverné la Grèce? Les partis qui ont la bénédiction des États-Unis et ont juré de garder l’aile gauche dans un coin. Pourtant, aujourd’hui, la gauche patriotique commence à se réveiller. Ce sont ces forces qui ont sauvé la Grèce des nazis, qui ont combattu les premier la junte et finalement rapporté la démocratie. Sur ce point, je suis en mesure de connaître la vérité cachée.

Comme pour les deux partis [de la Nouvelle Démocratie et du PASOK] qui ont gouverné la Grèce, ils nous ont laissé des emprunts excessifs, de la corruption, l’assujettissement au FMI en 2010, et, à partir de là, à la catastrophe. C’est le point de vue des gens, qui puni de Pasok et [l’ancien premier ministre] George [Papandreou], qui est passé de 44% dans les élections de 2009 à 6% dans les sondages aujourd’hui. Les gens commencent à comprendre, à se réveiller et à protester.

Qui est à blâmer pour la crise – les Grecs, les Allemands avec leur modèle d’austérité ou les marchés tout-puissants?

La seule crise est celle du capitalisme international, qui est comprend la mafia internationale et les géants du capital financier – de l’argent virtuel. Le capital financier a apparemment suborné le leadership européen d’aujourd’hui, qui ne se rend pas compte qu’il met un noeud autour de son propre cou. Aujourd’hui, le leadership européen menace et agit comme un prédateur. Demain, ils [l’ensemble de l’Europe] seront les victimes, tout comme nous.

Où est l’orientation politique après l’expulsion de dizaines de députés du PASOK et de la ND?

Après le Pasok de 6% dans les sondages, ND va certainement subir le même déclin. Il peut y avoir de nouveaux partis, mais ce sont les mêmes personnes avec la même mentalité, les gens qui acceptent notre dépendance nationale et la présence d’un gouvernement essentiellement d’origine étrangère. Le système politique actuel est comme un train sur des rails mis en place par des étrangers, qui nous mènent là où ils veulent aller. Quelle différence cela fait-il si les wagons du train sont remplis avec de nouveaux partis? Que se passe-t-il si on change le conducteur-premier ministre ? Le train ne peut aller ni droite, ni gauche. Il n’y a pas de volant. La vitesse et les freins sont déterminés par des étrangers. Aujourd’hui, ils nous poussent vers le chaos absolu. La seule solution est de couper les rails et de les remplacer par les nôtres, dans le sens décidé par le peuple grec, si à un moment donné, ils ont le pouvoir de prendre leur destin dans leurs propres mains.

Pourquoi n’avez-vous pas été en mesure d’unir les gens dans un front anti-mémorandum? Votre nouvelle organisation Ellada n’est-elle pas conçu pour faire cela?

Manolis Glezos et moi avons appelé le peuple à inonder Athènes en signe de protestation, et ils l’ont fait. Il y avait des centaines de milliers de personnes. Dans la terreur, le pouvoir de l’Etat a pulvérisé des gaz toxiques directement sur nous, pour nous tuer. Glezos s’est évanouit et est tombé. Dans un premier temps, j’ai vu Charon (la mort) de mes propres yeux, car je ne pouvais pas respirer. J’ai récupéré et je suis retourné à mon poste, en face du parlement gardé par la police anti-émeute. J’ai pris un haut-parleur et j’ai dit: «N’ayez pas peur. Nous ne le prendrons pas d’assaut. Nous ferons cela plus tard, quand nous serons prêts.  » C’est là qu’ils ont commencé à lancer des milliers de bombes de toutes sortes. L’atmosphère est devenue sombre de bombes fumigènes et d’attaques au gaz. J’ai été sauvé parce que j’avais un masque. Par conséquent, vous pouvez être sûr que La Grèce se porte bien, et qu’elle permettra d’atteindre l’objectif pour lequel elle a été créée.

Est-ce que la destruction d’Athènes était prévu? Y a-t-il un danger d’explosion sociale?

C’était basé sur un plan visant à effrayer les gens. S’il n’y avait pas eu les gaz, la police anti-émeute et ce déchaînement de violence , un million de personnes auraient entouré le parlement. Les personnes en cagoules, main dans la main avec la police anti-émeute, nous battaient. Puis vous avez eu des gangs, des voleurs et des racailles, qui tirent profit du pillage et des incendies. Vous obtenez une situation cauchemardesque, où la vérité – des centaines de milliers de manifestants pacifiques – est cachée sous un nuage de gaz et de fumée. Ce que contenait la colère, le dégoût et la rage est ce qui effraie les pouvoirs en place, qui tentent de le repousser par tous les moyens, principalement par la destruction. Ainsi, la seule partie responsable de l’enfer d’aujourd’hui est le leadership politique. Le gouvernement !

Source et traduction Okeanews

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6 Réponses

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  1. Bjr Gavroche,
    Merci pour cet article et pour ton intervention auprès de ZOZEFINE.
    Bonne journée,
    Bien cordialement,
    Pierrre-Yves

    pierreyvesrobin

    20 février 2012 at 8 h 29 min

    • Tous les jours j’ai des nouvelles et elles sont toutes (+/-) catastrophiques et douloureuses ! Je ne sais pas comment ils font pour supporter, endurer, cette situation et je ne sais plus quoi dire à mes amis qui vivent en Grèce. C’est un drame, un drame humain, profondément humain, auquel nous assistons et le « remède » imposé est pire que le mal, non seulement nous sommes co responsable, mais, sous couvert « d’aide » nous leur mettons la « tête sous l’eau », nous mettons en œuvre un environnement économique et financier dont le peuple grec (et le Pays) ne pourra se relever tout en les obligeant à céder une grande partie de leur citoyenneté. J’ai honte ! En dehors du profit, car dans cette histoire une minorité « européenne » va y gagner beaucoup, à commencer par les banques, l’égoïsme des Nations « du Nord » (à commencer par les Allemands) est sans bornes et irresponsable. Les bosches s’enrichissent sur le dos des autres (peuples de l’est d’abord, maintenant les grecs, … à qui le tour ?) avec la complicité de l’état français totalement inféodé. Ma famille n’a pas été résistante et déportée pour cela, nous avons payé très chère notre liberté ce n’est pour la brader maintenant et nous trouver sous le joug des Allemands (et de la Finance internationale). Enfin; donner des leçons, mais à la conditions d’être irréprochables. Alors, Messieurs les Allemands, commencez donc par payer aux Grecs vos dettes de guerre! Tout cela me révolte et j’ai envie de vomir ! Indignez – vous disait Stéphane HESSEL, c’est le 1er pas vers la Résistance et la reprise en main de nos vies. P-Y

      pierreyvesrobin

      23 février 2012 at 12 h 14 min

  2. belle interview
    je crois à la prise du pouvoir par le peuple Grec, mais dans combien de temps ?
    et une autre « inquiétude » : qui d’autre (plus jeune) aux côtés de Theodorakis et Glezos ?

    kakophone

    20 février 2012 at 8 h 44 min

  3. […] background-position: 50% 0px; background-color:#222222; background-repeat : no-repeat; } cafemusique.wordpress.com – Today, 7:27 […]

  4. Certains disent que la Grèce est de fait un laboratoire d’expérimentation pour les pouvoirs financiers.Je souhaite profondément que le peuple grec fasse la preuve de leur erreur.La Grèce dispose de cartes maîtresses dont les dirigeants politiques locaux ne se servent pas:
    1)-Si elle quitte l’Euro,toute l’Europe entre en crise. Cela devrait avoir du poids sur une table de négociation.
    2)-Des économistes dont deux prix Nobel assurent que la sortie de crise passe par la sortie de l’Euro.
    3)-La preuve historique en a été apporté par l’Argentine.
    J’en déduis que la crise grecque est d’abord politique avant d’être économique ou financier. Le peuple grec doit avant tout se débarrasser de leurs dirigeants qui ont perdu toute notion de patriotisme et se sont mis au service des intérêts financiers mondiaux.

    didier (@didiergildas)

    20 février 2012 at 18 h 34 min

  5. Pris le blogue de Jean-Paul Brighelli (oui, parfaitement) :

    L’EUROPE APRÈS LA CRISE GRECQUE

    Le sort de l’Europe

    Jürgen Habermas

    LE sort de l’Europe est lié aux 8 et 9 mai. À l’Ouest, on célèbre la victoire sur l’Allemagne nazie le 8, en Russie, le 9. En Allemagne même, ces deux journées sont officiellement désignées comme celles de « la Libération ». Cette année, pour la première fois, toutes les
    forces alliées (y compris une unité polonaise) ont défilé ensemble à Moscou pour commémorer l’événement. Sur la Place rouge, Angela Merkel se tenait à la droite de Poutine, incarnant l’esprit de l’Allemagne « nouvelle », des générations allemandes d’après-guerre qui n’oublient pas qu’elles furent aussi libérées par l’armée russe – qui paya d’ailleurs le plus lourd tribut à la guerre.
    Or la chancelière venait tout juste de quitter Bruxelles, où elle avait joué un tout autre rôle, dans une défaite d’un tout autre genre. S’il est un état d’esprit que trahit la photo de la conférence de presse au cours de laquelle les dirigeants européens rendirent publique leur
    décision de créer un fonds de sauvetage commun pour l’euro en difficulté, ce n’est pas celui de l’Allemagne nouvelle, c’est un état d’esprit étriqué : celui de l’Allemagne d’aujourd’hui. On y voit les visages pétrifiés de Merkel et Sarkozy, un chef de gouvernement et un chef d’État usés par l’affrontement, n’ayant plus rien à se dire. Ce document est-il voué à symboliser l’échec d’une vision qui a habité pendant plus d’un demi-siècle l’histoire européenne de l’après-guerre ?
    Si, à Moscou, Merkel apparaissait dans l’ombre projetée de l’ancienne République fédérale, à Bruxelles, le 8 mai, elle portait les stigmates de la lutte des lobbyistes durs qui, pendant une semaine, défendirent âprement les intérêts nationaux de la première économie
    européenne. En en appelant au modèle de la discipline budgétaire allemande, elle a bloqué un plan commun de l’Union qui aurait crédibilisé, quand il en était encore temps, la solvabilité de la Grèce face aux spéculateurs visant sa faillite. Des déclarations d’intention inefficaces ont empêché une action commune préventive. La Grèce devait demeurer un cas isolé.
    Ce ne fut qu’après le dernier choc boursier que la chancelière cessa enfin de résister sans mot dire, « ramollie » il est vrai par les pressions persuasives convergentes du président des États-Unis, du FMI et de la BCE. Par crainte des armes de destruction massive de la presse populaire, elle avait, semble-t-il, perdu de vue la capacité destructrice d’autres armes de destruction massive : celles des marchés financiers. Pour elle, plus question de zone euro − ce qui fera dire à José Manuel Barroso, le président de la Commission, quelques jours
    plus tard : « Les États membres doivent avoir le courage de dire s’ils veulent une union économique et monétaire ou pas. S’ils ne veulent pas d’une union économique, alors il faut oublier l’union monétaire. »
    Pour ceux qu’elle implique, la portée de la décision du 8 mai commence à se faire jour. Les métaphores de la « novlangue » actuelle, qui permettent sans relâche d’ouvrir des «parachutes de secours », de mettre en place des « paquets de sauvetage », ne doivent pas nous induire en erreur ; les conséquences entraînées par les mesures d’urgence adoptées, cette nuit-là, en faveur de l’euro n’ont aucune commune mesure avec celles de tous les plans de sauvetage financier qui ont pu exister jusqu’ici. Puisque, désormais, la Commission contracte des crédits au nom de l’Union européenne dans son ensemble, ce « mécanisme de crise » est un « instrument communautaire » qui modifie la base même des échanges économiques et commerciaux au sein de l’Union. Le fait que les contribuables de la zone euro doivent répondre des risques budgétaires encourus par tout autre État membre induit un changement de paradigme. Ce qui nous fait prendre conscience d’un problème longtemps refoulé. La transformation de la crise financière en crise étatique nous rappelle la tare congénitale d’une union politique inachevée, abandonnée au milieu du gué. Dans un espace économique à l’échelle d’un continent, englobant une population considérable, on a fait naître un marché commun partiellement doté d’une monnaie commune, sans qu’aient été instituées, au niveau européen, des compétences capables de coordonner les politiques économiques des États membres.
    Plus personne aujourd’hui ne peut prétendre que lorsque le directeur général du FMI réclame un « gouvernement économique européen », il formule une requête déraisonnable que l’on peut balayer d’un revers de main. Les modèles, qui dans le respect du pacte de
    stabilité se contentent de prôner des politiques économiques « conformes aux règles » et des budgets « disciplinés », ne satisfont pas à l’exigence d’adaptation flexible que suppose un environnement politique en proie aux changements rapides. Bien sûr, il faut assainir
    les budgets nationaux. Mais, ce ne sont toutefois pas seulement les « tricheries » des Grecs ou les « illusions de prospérité » des Espagnols qui sont en jeu ; il s’agit, au sein d’une zone monétaire qui réunit des économies nationales hétérogènes, d’imaginer une politique économique qui compense les niveaux de développement. Le pacte de stabilité, auquel la France et l’Allemagne elles-mêmes avaient dû déroger en 2005, est devenu un fétiche. Un renforcement des sanctions ne suffira pas à contrebalancer les conséquences non voulues qu’engendre une asymétrie voulue entre une union économique complète et une union politique incomplète.
    Même la rédaction économique de la Frankfurter Allgemeine Zeitung voit « l’Union européenne à la croisée des chemins ». Elle se borne, il est vrai, à attiser la nostalgie du Deutschemark en arrangeant un scénario catastrophe dont seraient responsables les « pays à monnaie faible » ; de son côté, la chancelière avec un bel opportunisme se met à parler de la nécessité pour les Européens « de s’engrener les uns aux autres plus solidement sur les plans économique et financier ». Mais nulle part n’apparaît la moindre conscience de la
    césure profonde à laquelle nous sommes confrontés. Les uns brouillent les relations de causalité qui existent entre la crise bancaire et celle de l’euro et imputent le désastre au seul manque de discipline budgétaire. Les autres n’ont qu’une idée en tête : réduire à une question de meilleur management le problème d’une nécessaire harmonisation des politiques économiques nationales.
    La Commission souhaite pérenniser le fonds de sauvetage de l’euro et avoir un droit de regard sur les projets de lois de finance nationaux − et ce, avant même qu’ils ne soient soumis aux parlements concernés. Il n’est pas dit que ses propositions seraient déraisonnables, mais laisser entendre qu’une telle immixtion de la Commission dans
    le droit des parlements serait sans incidence sur les traités et ne constituerait pas une aggravation sans précédent d’un déficit démocratique déjà profond et ancien est une suggestion proprement éhontée. Une coordination efficace des politiques économiques doit
    entraîner un renforcement des compétences du Parlement de Strasbourg ; elle attirera l’attention sur la nécessité d’une meilleure coordination dans d’autres domaines politiques également.
    Les pays de la zone euro vont être confrontés à une alternative : approfondir la collaboration européenne ou abandonner l’euro. Ce n’est pas une question de « surveillance mutuelle des politiques économiques », comme le dit Jean-Claude Trichet, mais une question d’action commune. Et, à cela, la politique allemande est mal préparée.

    Après la Shoah, le retour de la République fédérale dans le cercle des nations civilisées − d’Adenauer et Heinemann à Weizsäcker et Kohl en passant par Brandt et Helmut Schmidt − a requis des décennies d’efforts. L’habileté tactique d’un Hans-Dietrich Genscher et l’ancrage à l’Ouest par opportunisme ne pouvaient suffire. Ce qu’il fallait, c’était un changement de mentalité dans l’ensemble de la population ; il eut lieu, mais ce fut laborieux. Ce qui a en fin de compte incliné nos voisins à la réconciliation, ce furent, tout d’abord,
    le changement de nos convictions normatives et l’ouverture au monde des jeunes générations nées avec la République fédérale. Ensuite, bien sûr, la crédibilité des dirigeants politiques d’alors a pu faire pencher la balance dans les relations diplomatiques. Qu’une union européenne pacifique ait été dans l’intérêt des Allemands était l’évidence même mais ne constituait pas un argument suffisant pour diminuer une méfiance historiquement justifiée à leur égard. Les Allemands de l’Ouest parurent, certes, devoir s’accommoder d’une partition nationale. Mais, compte tenu de leurs excès nationalistes passés, il leur était de toute façon impossible de ne pas renoncer au recouvrement de leurs droits de souveraineté, de ne pas
    assumer le rôle de premier contributeur européen et, le cas échéant, de ne pas fournir certaines prestations – qui, de toute façon, se révélaient bien rentables pour la République fédérale. Pour être convaincant, l’engagement allemand devait témoigner d’un ancrage normatif.
    Jean-Claude Juncker dit bien où réside la preuve par neuf lorsque, face au froid calcul d’intérêt d’Angela Merkel, il déplore un personnel politique si peu disposé « à prendre pour l’Europe des risques en politique intérieure3 ».
    L’Allemagne d’aujourd’hui est insensible, constipée, et c’est en amont qu’il faut en rechercher les causes. Dès la réunification, en s’ouvrant sur une Allemagne redevenue grande et toute à ses propres affaires, la perspective s’est mise à changer. La faille qui divisait les mentalités depuis la fin de la guerre gagna en importance, pour se faire plus profonde encore qu’après le départ de Kohl. À l’exception d’un Joschka Fischer trop vite épuisé, la génération au pouvoir depuis l’investiture de Gerhard Schröder en 1998 est sans principes normatifs ; elle s’en laisse conter par une société qui, du fait de sa complexité croissante, la conduit à aborder poussivement des problèmes qui surgissent de jour en jour. Voyant sa latitude d’action se réduire, elle se donne de moins en moins de buts et abdique tout des-
    sein politique − sans parler, bien entendu, de projets comme d’unifier politiquement l’Europe.
    Aujourd’hui, les élites allemandes jouissent d’un État-nation qui leur a permis de rallier la normalité. Au bout du « long chemin qui mène à l’Ouest », elles ont décroché leur brevet démocratique et peuvent à nouveau « être comme les autres ». Mais alors que le peuple – à partir de ce qui, pour lui aussi, avait été une défaite morale qui rendait nécessaire l’autocritique – avait jusque-là forgé une volonté de trouver au plus vite ses repères dans la « constellation postnationale », il a aujourd’hui perdu cette disposition. Dans un monde globalisé, tout le monde doit apprendre à intégrer les perspectives des autres aux siennes plutôt que de se replier sur un mélange égocentrique d’esthétisation et d’optimisation des profits. Un symptôme politique de cet affaissement de la capacité d’apprentissage est
    manifeste dans les arrêts de la Cour fédérale constitutionnelle sur les traités de Maastricht et Lisbonne ; ils s’accrochent à des idées de la souveraineté qui procèdent d’une doctrine juridique obsolète. L’Allemagne est devenue un colosse au cœur de l’Europe, mais parce qu’il ne se réfère qu’à lui-même, qu’il fait preuve d’une mentalité nombriliste dépourvue de toute prétention normative, ce colosse est incapable de simplement garantir le fragile statu quo actuel, et donc la survie de l’Union européenne.

    Il n’y a pas lieu de reprocher un changement de mentalité, mais cette indifférence nouvelle n’est pas sans conséquences dans la manière dont doit être perçu politiquement le défi actuel. Qui est vraiment prêt à tirer la leçon de la crise bancaire ? Il y a déjà longtemps qu’on en connaît la teneur ; il suffit de se rapporter aux belles déclarations d’intention du sommet du G20, à Londres, en avril 2009. Qui est prêt à se battre pour cela ?
    Quant à savoir s’il faut dompter ce capitalisme financier redevenu sauvage, personne ne peut se méprendre sur la volonté majoritaire des peuples. À l’automne 2008, pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, la colonne vertébrale d’un système économique mondial, désormais entièrement mu par les marchés financiers, n’a pu être sauvée de l’effondrement que grâce aux garanties apportées par les contribuables. Que le capitalisme soit dorénavant incapable de se reproduire à partir de ses propres forces, c’est là un fait bien établi dans la conscience des citoyens qui ont dû répondre en tant que
    contribuables de la « faillite du système ». Les exigences des experts sont sur la table. On parle d’imposer un relèvement des capitaux propres des banques, de plus de transparence dans la gestion des fonds alternatifs, d’un contrôle amélioré des bourses et des agences de notation, de l’interdiction des instruments de spéculation inventifs mais délétères pour les économies nationales, d’un impôt sur les transactions financières, d’une taxe sur les
    banques, de séparer les banques d’investissement des banques d’affaires, d’un démantèlement des complexes bancaires « trop gros pour qu’on les laisse plonger ». Quand, au cours de son talkshow politique du jeudi, Maybrit Illner offrit à Josef Ackermann − PDG de la Deutsche Bank et lobbyiste averti − de choisir au moins quelques-uns de ces «instruments de torture » que pourrait s’approprier le législateur, on vit la nervosité se réfléchir sur le visage du banquier.
    Ce n’est pas que la régulation des marchés financiers soit une affaire simple. Sans doute aura-t-on besoin du savoir-faire des banquiers les plus aguerris. Mais ce n’est pas tant la « complexité des marchés » qui risque de faire échouer les bonnes intentions, que la
    pusillanimité et le manque d’indépendance des gouvernements nationaux. Elles échouent parce que l’on renonce au préalable à une collaboration internationale ayant précisément pour but de mettre en place les capacités d’action qui font défaut − il en est ainsi, à l’échelle
    mondiale, dans le cadre de l’Union européenne, et plus encore au sein de la zone euro. En matière d’aide à la Grèce, les cambistes et es spéculateurs préféreront faire crédit au défaitisme d’un expert comme Ackermann qu’à l’adhésion pincée de Merkel au fonds de
    sauvetage de l’euro − et comme ils sont réalistes, ils ne croient de toute façon pas en une coopération résolue des pays de l’euro. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu’un tel club consacre toute son énergie à des combats de coqs dont l’issue revient toujours à livrer les postes les plus influents aux personnages les plus falots ?
    En temps de crise, tout le monde peut faire l’histoire. Ce n’est pas parce que, dans leur vacuité, nos élites préfèrent suivre les grands titres de Bild, qu’elles doivent y trouver prétexte et feindre de croire que ce sont les peuples qui font obstacle à un approfondissement de l’intégration européenne. Elles sont le mieux placées pour savoir que
    l’opinion des gens reflétée par les sondages est autre chose que la volonté des citoyens formée dans la délibération démocratique. Jusqu’à présent, il ne se trouve pas encore un seul pays où le résultat d’un référendum ou d’une élection européenne se serait décidé sur
    autre chose que des personnalités ou des thèmes nationaux. Sans parler de l’aveuglement de la gauche, incapable de voir au-delà de l’État-nation (et je ne vise pas seulement Die Linke), ce sont tous les partis qui sont en reste à notre égard puisque aucun n’a même seulement essayé d’aider l’opinion publique à se former politiquement à l’échelle européenne en l’informant en raison. À condition de faire preuve d’un minimum de courage politique, cette crise de la monnaie commune peut provoquer ce que beaucoup avaient espéré d’une politique extérieure européenne commune : une conscience qui franchisse les frontières nationales, dans le partage d’un destin européen commun.

    Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme

    JPB
    Écrit par : brighelli | 20 février 2012

    athalouk

    22 février 2012 at 14 h 57 min


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