LES VREGENS

Pouvoir continuer à vivre avec « ça ».

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Je vis depuis longtemps avec l’idée de la mort. Et je peux dire assez précisément quand l’idée s’est installée profondément en moi, pour ne plus me quitter.
Un dimanche après-midi de la fin juin 1969, on est venu me dire qu’un correspondant m’avait appelé à la cabine téléphonique du restaurant de la gare. Il fallait que je le rappelle d’urgence. Une nouvelle effroyable m’attendait : mon copain Jacques, mon ami, mon jumeau, mon frère, avait trouvé la mort au petit matin dans un accident de voiture, en rentrant d’un bal populaire. La fatigue, la bière, le brouillard, un platane… Il avait 20 ans. Comme moi. Aujourd’hui, à quarante-deux ans de distance, j’ai toujours le sentiment que, de ce funeste jour, date cette conscience obsédante d’être « bêtement mortel ».
C’est aussi à l’omniprésence de cette blessure inconsolable que j’attribue l’émotion incontrôlable dans laquelle me plonge à chaque fois la seule évocation de la perte d’un proche ou d’un être cher.

« Chercher encore des mots

Qui disent quelque chose

Là où l’on cherche les gens

Qui ne disent plus rien

Trouver encore des mots

Qui savent dire quelque chose

Là où l’on trouve des gens

Qui ne peuvent plus rien dire »

(Erich Fried)

Ainsi débute le récit que fait Michel Rostain de la perte de son fils unique, décédé brutalement d’une méningite fulgurante à l’âge d’à peine 21 ans. A la fin du livre, intitulé « Le fils », l’auteur évoque en forme de remerciement l’échange téléphonique qu’il a eu avec un ami très proche :

« Le soir même de la mort de notre fils, Daniel M. me téléphona : « Je ne sais pas si un pareil jour tu peux entendre ce que je voudrais te dire, mais j’ai vécu cette horreur il y a quelques années, ce désespoir absolu. Je veux te dire qu’on peut vivre avec ça. »

Puis, Michel Rostain développe :  » Merci Daniel de m’avoir téléphoné ainsi, merci à toutes celles et à tous ceux qui m’ont ce jour-là et par la suite transmis cette évidence : la mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça. Non pas geindre, ni s’apitoyer sur soi et sur les malheurs du monde, ni attendre la fin, mais vivre ! Comment ? Je ne sais pas, et je me garderai bien de donner des recettes ou des leçons. A chacun aussi d’aider les autres à trouver. Pour ma part, comme je n’ai pas le goût de me plaindre, ni de leçon à donner sur la vie et la mort, ce livre m’est venu sous la forme d’un récit, mi-réalité, mi-fiction… »

Manifestement, ce livre s’est construit entre deux dates : celle du 25 octobre 2003, quand « Lion » (c’est ainsi que le narrateur évoque « le fils de Michel ») meurt aux urgences de l’hôpital, et celle du 31 mai 2010, qui figure au bas de la page 171. Fin du récit. Soit plus de six ans. Le temps qu’il aura fallu, non pas de faire son deuil, mais de mettre en mots ou encore, de mettre en scène, comment lui, Michel Rostain (et sa femme Martine), ont réussi à « vivre avec ça » !

Michel Rostain est metteur en scène d’opéras ; il est à ce titre imprégné de récits, de mythes, de légendes, de poèmes épiques et de techniques oratoires et scénographiques. Sa devise : « Vive la vie ! » Au terme de ce récit qui nous conte la façon avec laquelle, sa femme et lui, ont transformé la puissance dévastatrice d’un drame aussi soudain qu’imprévisible et épouvantable, en une énergie vitale décuplée, et positivement contagieuse, on ne peut qu’être à la fois admiratif et reconnaissant. Mais bien entendu, il faut le lire pour le croire et en éprouver les bienfaits. De l’unique point de vue formel Michel Rostain, raconteur d’histoires, a fait un choix déterminant qui relève, à mon sens, du coup de génie : écrire son récit à la troisième personne, en le faisant énoncer par un tiers : son fils perdu pour toujours ! Qui dit « je ». A jamais.

Et voici ce que ça donne :

« Arrivée à l’hôpital, service des urgences ; on me sort de l’ambulance. Papa fait encore une fois le même geste vers moi, à nouveau ma jambe effleurée, sa main qu’il agite, un sourire. Il croit que je lui ai répondu d’un petit signe. Il n’en est pas certain, mais il aime croire en ce souvenir.
Le brancard part à toute vitesse vers la salle de réanimation, je plonge dans les couloirs vert pâle à travers les portes battantes. C’est comme à la télé, rapidité, ordres brefs, courses. Le peloton sprinte, moi en tête, les pieds devant. Soudain, une infirmière ferme un sas, mon brancard continue tout droit vers la salle de réanimation, papa et maman sont aiguillés d’un autre côté, espace des familles. Fin de la route ensemble.
Papa ne me reverra plus que dans une heure, quasi mort, respirant encore, respirant encore, respirant le temps pour lui de comprendre qu’en fait c’est une machine qui me fait respirer, allure de vie, tuyau qui sort de ma bouche, entrée et sortie de l’air, ce n’est plus mon air, ce n’est plus ma vie, c’est l’air d’un appareil. » (p.63)

****************************

NB : J’ai un fils de 21 ans, une femme qui s’appelle aussi Martine… et mille et une raisons personnelles de sentir vibrer en moi le récit de Michel Rostain. J’ai souhaité en commenter brièvement ici la lecture parce que je pense que ce texte agit comme un philtre à la fois apaisant et stimulant. D’où mon désir de le partager le plus largement possible.

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Written by Juléjim

6 mars 2012 à 19 h 09 min

6 Réponses

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  1. Des choses qu’on ne peut plus faire. Des lieux où on ne peut plus aller. Des odeurs, des sons, des images qui font tout remonter à la surface, et qui vous tordent le cœur et l’âme. Parfois très longtemps après.

    Du coup, je n’ai plus du tout peur de la mort. Enfin, disons, de la mienne. Parce que celle des gens qu’on aime, ça…

    J’en témoigne. On peut vivre avec ça. Mais on ne s’en remet jamais.

    Gavroche

    6 mars 2012 at 22 h 41 min

  2. Beau témoignage,merci pour cette note;

  3. Je pense à mon amie Hélène qui cherche encore le chemin pour arriver à vivre avec cette souffrance.

    • Cette lecture m’a fait penser à beaucoup de proches et moins proches. Et j’ai pensé à un moment à ce drame que tu nous avais décrit il n’y a pas si longtemps.

      Comme l’écrit Athalouk ci-dessous : « Perdre son enfant est la pire chose qui puisse nous arriver. »

      Je pense aussi qu’il n’y a pas pire injustice.

      J’ai compris que ce livre de Michel Rostain a été écrit pour apporter du réconfort à ses lecteurs ; j’espère avoir fait de même à ma très modeste échelle en me faisant passeur. En tirant plus sur le fil de l’humour (y compris noir) c’est aussi ce que tente de faire Jean-Louis Fournier quand il publie « Où on va papa ? », livre diversement accueilli il est vrai.

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Louis_Fournier

      julesansjim

      7 mars 2012 at 14 h 59 min

  4. Perdre son enfant est la pire chose qui puisse nous arriver. Pour au moins deux raisons : ce n’est pas l’ordre naturel de la vie, et s’il est mort c’est parce qu’on lui a donné ce terrible cadeau de la vie… Je ne souhaiteras pas ça à mon pire ennemi.

    C’est arrivé à un de mes frères il y a bientôt vingt ans, et il ne s’en est jamais remis. Il va de périodes disons normales à des périodes de folie, et nous craignons qu’il ne finisse sa vie en HP.

    C’est pour ça que Michel Rostain a raison « d’aimer la vie même si le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants* ». Raison de se battre pour que le mort ne se transforme pas en fantôme malveillant, détruisant à distance ce qui reste de bonheur aux survivants. Et qui sait, pour que sa mémoire soit plus douce qu’amère…

    Tout cela demande une lucidité et surtout un courage que je ne parierais pas d’avoir.

    * Chanson qu’on a diffusée pour ma nièce au crématorium.

    Voici un extrait de livre, une histoire vraie, qui montre qu’aucune peine n’est définitive. Au début, l’héroïne est une petite fille que sa mère a obligée à donner sa poupée à une petite pauvresse :

    …Mais il resurgit avec toute la violence possible et davantage quand, la fillette devenue grand-mère, le vent de la mort emporta soudain sa benjamine dans une infinie tempête. A nouveau il fallut se crever le coeur, à nouveau il fallut abandonner sa poupée pour toujours. Chaque nuit elle rouvrait dans sa tête le livre d’images de l’aimée disparue, cherchant le son de sa voix, cascatelle qu’appauvrit le temps qui passe – et restait dans le noir, les yeux ouverts sur le vide. Dévorée par une absence que voulaient combler à brassées d’amour mari, enfants et petits-enfants, buvant chaque jour au calice la lie de ses souvenirs, avançant à l’automate vers une vieillesse qu’elle rêvait courte, elle n’arrivait qu’à survivre.
    A la kermesse paroissiale un dimanche d’été, on tenait loterie. Le plus beau lot était, montré aux amateurs par le meneur de jeu, une poupée. Souffle coupé elle approcha celle qui lui tendait ses bras menus et roses, sortit sa pièce, prit l’enveloppe et attendit, la main collée au billet, le regard rivé à cette image d’une enfance évanouie, du temps où les fillettes vivent, et heureuses. Lancée par une petite à couettes cambrée sur ses pieds pour l’atteindre, la roue de la fortune crépita, un méli-mélo rouge et blanc étourdit les joueurs, chacun l’œil rivé à son numéro de la chance, la tête traçant des cercles de plus en plus lents. Sans surprise elle vit le tirage lui rendre, le sort est parfois juste, sa poupée. Plus que porcelaine et bottons de laine, plus que menottes et quenottes : sa fille, son été indien, son restant de bonheur. Celle-là, on ne la lui prendrait jamais, personne.
    Son jouet serré à pleins bras, elle dévisagea la messagère du destin : d’où venaient ces yeux de jade, d’où sinon de loin, d’une chaumière aujourd’hui maquillée en pied-à-terre vacancier, brouette à fleurs nains de jardin et charrue brabant passée au noir. Et son coeur déborda, joie et douleur mêlées, quand elle sut que l’enfant qui avait commandé la roue et renoué les fils du hasard, lui souriant maintenant de toute la force de ses dix ans, c’était la petite-fille de la pauvresse.

    (La tante qui est l’héroïne de ce texte est morte il y a peu. Dans son cercueil ses enfants ont mis une photo de sa fille, et la poupée…)

    athalouk

    7 mars 2012 at 13 h 32 min


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