LES VREGENS

Dis-moi qui tu es…

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… je te dirai pour qui tu votes ! C’est le titre et le thème d’un dossier du numéro d’avril 2012 du magazine hebdomadaire « Sciences humaines » (n° 236).

Personnellement, le principal enseignement que je tire de cette synthèse de travaux divers c’est que si l’on ne s’intéresse pas à la politique, malgré tout, et à notre insu, la « science politique », elle,  s’intéresse à nous, citoyens potentiellement votants.

(mode 2e degré « ON ») Quant aux savoirs qu’elle prétend produire, je préfère me dire que je suis un cas trop unique ou trop atypique pour ne pas entrer dans les formules, les équations, les profils, les courbes (qui se croisent ou pas) et les moyennes des experts politologues. Une fois encore, j’ai envie de fredonner cet insolent refrain que chantait le regretté François Béranger  à la face de la société post soixante-huitarde :« Vous n’aurez pas ma fleur / Celle qui me pousse à l’intérieur… » (mode 2e degré « OFF »)

En résumé : la science politique, au terme de plusieurs études conduites aux Etats-Unis comme en Europe, considère que nos choix électoraux sont fortement influencés par quatre mécanismes principaux qui ne s’excluent pas l’un l’autre : l’origine géographique, l’origine et le statut social, le patrimoine familial culturel et idéologique, le mode de raisonnement économique.

1-dis-moi où tu habites ?

La première étude suffisamment convaincante sur ce point date de 1913. Sous le titre « Tableau politique de la France de l’Ouest » le français André Siegfried met en évidence les pressions sociales, économiques ou morales que peut subir un électeur rural (de l’époque considérée) sur son lieu d’habitation : celles du curé du village comme celles du grand propriétaire terrien.

Cette mise en évidence des régularités géographiques dans les résultats électoraux ne sera plus démentie par la suite.

L’auteur de l’article de SH cite trois exemples qui peuvent tenir lieu d’éclairage, voire d’explication : la révolution française vécue comme un traumatisme historique en Vendée, la domination électorale du parti socialiste belge en Wallonie, l’ouest parisien, qui accueille au fil des générations des électeurs d’orientation conservatrice depuis… le XIXe siècle !

2- dis-moi quelle est ta place dans la société ?

Lorsque l’on considère le poids de la classe sociale, de l’appartenance sexuelle ou de la conviction religieuse il n’est guère surprenant d’apprendre que son influence est aussi régulière qu’importante dans le processus du vote ! Même si, les sociétés n’étant pas immuablement figées, la science politique doit tenir compte en permanence des évolutions sociologiques (celles du monde du travail, celles consécutives aux contextes économiques, celles plus sociétales qui concernent la place de la religion, du syndicat ou du parti politique tout comme l’évolution du statut de la femme et des rapports homme/femme), ce triptyque « classe, sexe et religion », par delà les évidences et les cas d’espèce, se doit d’être pris en compte dans l’explicitation du vote.

3- dis-moi pour qui votait ton père ?

C’est la stricte bipolarité politique de la société américaine qui aurait permis, dans les années soixante, de mettre en évidence la nature « partisane » du vote. Ainsi, si les républicains votent républicain c’est parce qu’ils sont … républicains ! Qu’importent les réalités sociopolitiques et le contexte économique, le vote ne serait pour l’essentiel, aux États-Unis, que la résultante d’une transmission familiale et non le produit d’un choix électoral personnel assumé et raisonné.

Transposer ce mécanisme à une réalité française beaucoup plus contrastée n’est pas chose facile, à moins de substituer à l’axe républicain/démocrate, un axe gauche/droite. Une équipe de chercheurs a ainsi pu montrer récemment, à partir de données issues de sondages d’opinion, que le principal déterminant du vote au second tour lors de trois élections présidentielles (1988, 1995, 2007), 2002 ayant été disqualifiée pour les raisons que l’on sait, n’était autre que le positionnement déclaré des électeurs interrogés sur cet axe gauche/droite.

Tel père, tel fils...

4- dis-moi ce qui compte le plus pour toi ?

L’élévation générale du niveau d’éducation des populations occidentales depuis 1945 conduit les politologues à considérer désormais l’électeur moyen comme étant capable de rationaliser ses choix électoraux. Il ferait donc son choix en fonction à la fois du bilan constaté des équipes sortantes, et de ce que les candidats sont supposés incarner comme allant potentiellement dans le sens des intérêts individuels et collectifs. Toutefois, cette « rationalité » n’est pas sans limites. Ainsi, cet électeur « rationnel, en ne voyant souvent que les enjeux économiques et politiques à court terme (une année voire un semestre tout au plus…), fait aussi bien preuve de « myopie » politique… sans compter la part d’émotion et le degré d’informations réellement maîtrisées qui marquent le geste civique de chaque électeur.

 **************************************

Et les médias, me direz-vous ? N’ont-ils pas un rôle influent déterminant aujourd’hui ? Dans un encart intitulé « Les médias : un rôle limité » Christophe Bouillaud (également auteur de l’article principal) tente de nous rassurer quelque peu. Malgré la place incontestable prise par les médias (presse, image et son)  dans le spectacle politique, dont le fameux storytelling, il semblerait que les électeurs ne se laissent pas manipuler si facilement, nos capacités de décryptage, de filtrage, de sélection de l’information étant nullement négligeables (et sans doute même en constante expansion grâce aux usages, de plus en plus répandus et maîtrisés, des technologies numériques). En revanche, les médias possèdent un fort pouvoir collectif de « mise sur agenda » des thèmes de campagne électorale. Cette possibilité de « mener les débats » tout en imposant les thèmes est encore renforcée par la mode des coachs politiques, des agences et des conseillers en « com » qui travaillent de concert avec les médias (notamment télévisuels), sans oublier les instituts de sondages devenus incontournables et omniprésents. Mais à bien y réfléchir, ne pêcherait-il pas sur ce point par excès d’optimisme, notre Christophe Bouillaud ?

Pourtant, à sa décharge, reconnaissons que les dernières lignes de son article ne manquent pas de réalisme et de pertinence :

« … pour un pays comme la France contemporaine, la raison majeure de la non-inscription sur les listes électorales, ou de la non-participation régulière aux élections lorsque l’on se trouve inscrit, demeure la plus ou moins grande insertion dans la société. De fait, les personnes qui se trouvent les plus marginalisées par le fonctionnement global de la société – les jeunes sans qualification scolaire par exemple – sont aussi celles qui participent le moins aux élections. On doit sans doute tenir cet aspect présent à l’esprit lorsque l’on essaye de comprendre pourquoi la démocratie représentative semble « représenter » de moins en moins les aspirations de toute la population. »

En conclusion, on ne trouve guère matière à être optimiste en lisant cet article. Les mécanismes décrits semblent nous indiquer que les jeux sont faits, ou quasiment, avant que les échéances électorales  n’aient eu lieu ! Dès lors, à quoi bon débattre, s’engager politiquement, militer pour quelque orientation politique que ce soit ? On chercherait à démobiliser les citoyens qu’on ne s’y prendrait pas autrement…

Heureusement pour nous, la science politique, en tant que discipline (parmi bien d’autres) des sciences humaines, est une science « molle ». Aussi, bien qu’ayant partiellement recours à des outils d’analyse et de mesure empruntant aux mathématiques, science dure par excellence, ses observations, ses interprétations et ses conclusions laissent une large part à l’erreur, à l’approximation, au jugement subjectif. D’ailleurs, malgré le « bruit médiatique » et la fièvre sondagière, aucune élection n’est jouée d’avance car des marges de manœuvre existent toujours !

Lorsque le désir de voter est là, chacun y met, en fonction de ses convictions et de son vécu, une part de rêve et d’espérance de voir l’état des choses et du monde changer et aller vers le meilleur. A ce jour, pour ce que j’en sais, aucune science (même pas celle des rêves !) ne peut prétendre mesurer ou quantifier la force de cette humaine et irrépressible palpitation.

… « Vous n’aurez pas ma fleur »…

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Written by Juléjim

25 mars 2012 à 18 h 19 min

2 Réponses

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  1. Pour essayer de dépasser le côté décourageant de tout ce déterminisme: on pourrait p-ê dire que tous ces éléments donnés (géo, sociaux, familiaux, etc) sont le point de départ à partir duquel on commence à réfléchir? Comme des appuis?
    Enfin, j’espère.

    florence

    26 mars 2012 at 19 h 42 min

  2. Le journaliste de fr. inter a dit quelques mots ce matin dans sa revue de presse à propos de cet article de sh. Je n’ai pas eu l’impression en l’écoutant d’avoir lu tout à fait le même article que lui. Lui a compris que l’essentiel du dossier inclinait à penser que les choix des électeurs restaient largement imprévisibles… Autant dire que les sciences politiques ne servent à rien. Or, ce n’est pas ce qui est dit. Soit il a lu en diagonale, soit c’est moi qui devrait relire.

    😦

    julesansjim

    26 mars 2012 at 22 h 46 min


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