LES VREGENS

Halte au hold-up!

with 7 comments

J’ai tout vu, aujourd’hui, face à la mort d’une amie, j’ai fait la tournée accélérée des sentiments : deux cérémonies, les deux faces de la mémoire : hold-up ou fidélité.

 

D’abord à l’église, stupeur, puis colère : la famille, installez-vous à droite, les amis à gauche. Le ton est donné.

Ça commence.

Une femme est morte, et on nous parle de son « papa » et de sa « maman », rabaissant ses tourments à l’étage du caprice désordonné. Et pourtant, ses tourments de femme lui venaient des horreurs, des délits en fait, mais restés cachés, commis au sein de cette très sainte famille.

Le « papa » militaire nous rappelle l’enfance, passée, au gré des postes, « avec la mer pour seul horizon ». Ce sont ses premiers mots. Des regards effarés s’échangent dans l’assemblée, entre qui connaît les blessures infligées dans l’enfance par la mère de notre amie. No comment.

Puis c’est la liturgie, impersonnelle, un choix de textes tous tournés vers le bonheur et l’accomplissement de la résurrection. Gommée, la souffrance qui n’offre que le suicide comme issue ; effacé, le scandale de la vie interrompue trop tôt, bien avant son accomplissement.

Quelques uns, j’en suis, restent assis au dernier rang, refusant de se lever, de suivre les mouvements arbitraires du rituel. La boîte est posée là, avec le corps dedans, mais tout est brouillé.

On retourne faire un peu cours, puis commence, au théâtre du lycée, la cérémonie voulue par des élèves, aidés par quelques collègues pour l’organisation pratique.

Ça commence.

Enfin, enfin, on parle de celle qu’on a connue. Sur scène, en pleine lumière, tandis que des photos défilent en arrière plan, des élèves chantent des chansons douces, racontent leurs souvenirs. Nous les « grands » nous succédons pour lire des textes de notre amie, des textes violents, qu’elle avait fait parvenir à quelques uns d’entre nous. Des élèves en lisent aussi. Telle autre, qui la connaissait moins bien, a choisi de lire simplement un poème de Musset s’accordant à son souvenir :

Du temps que j’étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s’asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère…

 …Je m’en suis si bien souvenu,
Que je l’ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C’est une étrange vision,
Et cependant, ange ou démon,
J’ai vu partout cette ombre amie…

Les mots retrouvent leur sens, reprennent vie, claquent.

Honte, honte à l’église qui finit d’assassiner en niant l’horreur de la mort, escamotée derrière un rideau de fables melliflues (j’ose la référence, faut bien sourire). Si la foi est une brûlure, c’est aujourd’hui les cerveaux qu’elle a tenté de carboniser. Honte à la famille toxique qui phagocyte son membre infidèle et coupe sa fuite.

Ce matin, tandis que ces respectables autorités nous faisaient du mal avec leurs mots rassis et monocordes qui résonnaient confusément contre les parois, nous nous sommes tus, dans la pénombre de l’église. Cet après-midi, nous avons pris la parole pour laisser entendre la voix de notre amie, relayée par une vingtaine de lecteurs aux inflexions toutes différentes, en pleine lumière. Quand ça a été mon tour de faire face à l’assemblée, j’ai vu des gradins bondés : beaucoup d’élèves, des collègues, serrés, silencieux, les yeux grand ouverts, attentifs, concentrés.

C’était bien : on avait regardé la mort dans les yeux, reconnu sa victoire, mais affirmé notre résistance par la vraie mémoire. Il y avait bien de quoi trinquer ; ce fut fait !

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Written by florence

27 mars 2012 à 20 h 30 min

Publié dans Hommage, humeur

7 Réponses

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  1. il y a eu un hommmage, beau et respectueux, là est l’essentiel.
    D’une certaine manière, croire en dieu, c’est ne pas croire dans l’Homme.
    La vie n’est pas un long fleuve tranquille, et souffrir du mal de mer(e) rend la traversée bien difficile.

    lenombrildupeuple

    27 mars 2012 at 20 h 50 min

  2. Je pleure, de rage pour ta matinée, de tristesse pour votre après-midi… Heureusement que vous étiez là, vous les collègues et eux les élèves…
    Le suicide fait toujours si peur qu' »on » est toujours pressé de se défausser de ses responsabilités sur le mort, ou le survivant du couple. Pour ma mère, la famille de mon père est venue le condamner, l’accuser d’avoir poussé sa femme au suicide et est venue se montrer au cimetière pendant que je donnais des coups de pied dans les tombes, plus loin, seule avec ma rage.
    J’avais la même colère que toi ce matin, Flo, le jour de l’enterrement ;o((.
    Pardon d’avoir, une fois de plus, parlé de moi ;o(.

    clomani

    27 mars 2012 at 20 h 58 min

  3. Il y a tant de façons de dire une messe. Finalement c’est souvent la famille qui a le dernier mot (et souvent elle qui choisit aussi celui qui va la dire)

    ta colère et ta révolte sont normales et salutaires, toi qui a connu cette jeune collègue et bien vu que les choses étaient dites pour la famille et non pour elle.
    mais elle a eu son moment avec vous, plus intense et plus vrai

    kakophone

    27 mars 2012 at 21 h 00 min

  4. Les rituels religieux, dans toutes les religions, c’est du code. Tu ne l’ignores évidemment pas Flo. Et quand on n’est pas, ou qu’on ne désire pas, entré(r) dans cette symbolique, tout nous semble superficiel,artificiel, voire même complètement hypocrite.
    Mais comme le dit justement Kako, il y a cérémonie et cérémonie.
    Personnellement, j’ai dû assister à 2 messes funéraires en 2011, l’une pour un vieil oncle, l’autre pour une tante. Pour mon oncle, la messe a été dite par le prêtre de l’église du Père Lachaise et ce fut très respectueux de la mémoire du défunt. Par contre, pour ma tante ce fut très pénible. Pas de prêtre mais un diacre chargé de conduire une espèce de simulacre de cérémonie…
    Pour Sylvaine, au funérarium , ce fut sans chichis mais il y avait tellement d’émotion, de désespoir et de sincérité que ce fut très beau et très fort, bien que la plupart de ceux qui étaient présents ne se connaissaient pas. Et puis, il y avait eu le poème de Pow Wow, lu par la meilleure amie de SylvN, et ça c’était bouleversant.
    Comme pour toi, au lycée avec les élèves et les collègues : des photos, des textes, des chansons… la Vie qui fait la nique à la Mort. Ceux qu’on aime ne meurent jamais. Ils sont absents, c’est tout.

    julesansjim

    27 mars 2012 at 21 h 55 min

  5. Pas de paroles vraies dans ce rite catholique, c’est très convenu, hypocrite. Du rien, du vide, c’est loin d’être apaisant pour combler le vide de l’absence. c’est ajouter du vide au vide.

    De tout coeur avec toi Flo, les hommages vrais qui ont suivi heureusement valaient la « peine ».

    bysonne

    27 mars 2012 at 22 h 41 min

  6. Non mais vous en faites pas, hein! Mais faut bien écrire un peu quand ça se bouscule dans la tête, et après ça va.

    florence

    27 mars 2012 at 22 h 48 min

  7. Joli coup de gueule et bel hommage superbement écrit.
    Pour les obsèques de ma copine https://cafemusique.wordpress.com/2011/10/16/une-fille-etrange/, il y avait eu une cérémonie très brève, et le curé avait commencé par dire « ceci n’est pas un sacrement », ben oui, le suicide est un pêché.
    Je l’avais pris comme une sorte de « double peine ».

    alainbu

    30 mars 2012 at 8 h 36 min


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