LES VREGENS

L’arnaque de la dette

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Prenez quelques mythes tellement bien ancrés qu’on les prend pour des histoires vraies. Secouez, recomposez, arrosez de sources abondantes piochées aux quatre coins de l’histoire et de la géographie, ça donne Debt : the first 5,000 years de David Graeber.

 


Bon prince, accordez à Adam Smith et autres fondateurs du libéralisme quelques circonstances atténuantes : à l’époque où ils écrivaient, le nez dans le guidon de leur nouveau joujou, on n’avait pas encore déchiffré les tablettes mésopotamiennes : on pouvait donc se tromper sur l’histoire de l’économie. Ni étudié un peu sérieusement les peuples « primitifs » vivant hors des circuits des états-nations triomphants : on pouvait donc aussi sous-estimer l’existence d’autres organisations possibles.

Je ne peux pas entreprendre un résumé de ce livre car il ne procède pas de façon linéaire. Posant d’abord quelques questions, puis quelques réfutations aux réponses « qui vont de soi », et enfin quelques grandes réponses alternatives, il déroule ensuite des exemples très détaillés qui lui permettront de reformuler de plus en plus précisément ces réponses. Du coup c’est un peu circulaire, mais quand les idées sont complexes, ce n’est pas plus mal de les lire plusieurs fois dans des termes qui se complètent.

Enfin bon, voilà ce que j’en comprends:

Évidence n°1 : il faut bien finir par payer ses dettes.

la toute première annulation de dette

Historiquement, en Mésopotamie comme dans les sociétés décrites dans la Bible, le vrai signe de la grande puissance d’un roi, c’est son pouvoir de déclarer périodiquement l’annulation de toutes les dettes. Cela arrive régulièrement : après une période où les emprunts permettent de développer les activités, vient un moment où l’écheveau des dettes et des gages accumulés devient tellement lourd et complexe qu’il est évident que tout cela ne peut pas être payé. Ces dettes étaient donc un simple outil.

Par ailleurs, dans les sociétés hors du champ des économies de marché à l’occidentale (ou à la moyenne-orientale si on plonge dans le passé), les dettes entre individus sont en fait virtuelles : elles définissent qui dépend de qui, qui a autorité sur qui, qui est responsable de qui. Ce sont plutôt des obligations morales que des dettes au sens propre. La preuve qu’elle n’ont rien à voir avec des emprunts et des remboursements concrets, c’est qu’elles sont définies dans une monnaie qui n’est pas utilisée pour les échanges quotidiens. Cette monnaie à part représente, symbolise les liens entre les membres de ces sociétés (en général assez réduites en nombre de gens).

Si l’Ancien Testament est plein de mentions de « rachat », « rédemption », etc, c’est que son écriture s’est faite à une époque de transition économique. Ce que nous prenons pour des métaphores morales correspond à des pratiques très réelles, à une période de glissement entre les dettes symboliques et les dettes marchandes, du fait de l’émergence de royaumes à grande échelle. Ces textes témoignent des interrogations de l’époque sur l’organisation de la société.

Un exemple de conception de la dette complètement opposé à la nôtre est souvent décrit par des explorateurs de l’Afrique au XIX° siècle qui, ayant sauvé la vie de quelqu’un, se voient réclamer et non offrir un cadeau. Offrir un cadeau, ce serait dire : On est quitte, on repart chacun de son côté, on n’est plus liés. Réclamer un cadeau, c’est dire : Tu es désormais mon protecteur, fais un geste qui symbolise ce lien entre nous.

Autrement dit, prétendre que les rapports entre les gens ne sont que marchands, symétriques, comptables, est une déformation. Prétendre que le seul type de rapports humains possible se fait d’individu à individu, à statut égal, est une déformation. Même le principe du don/contre-don, pour échapper à l’échange marchand, reste en fait dans ce cadre comptable.

Par ailleurs, dans le cadre d’une dette concrète cette fois, le créancier n’est en position de force que tant que la dette n’est pas payée. C’est elle qui lui donne sa position de force. Si le débiteur paye, les deux parties se retrouvent à égalité, la domination disparaît. À la rigueur, le créancier a intérêt à accepter de petits payements partiels, qui s’apparentent alors plus à un tribut qu’à un remboursement.

Enfin, il peut être avantageux d’entretenir la confusion entre dette morale et dette d’argent : ainsi le débiteur paraît fautif. C’est bien ce qui me semble à l’oeuvre avec « ces fainéants de Grecs », c’est aussi ce qui a plongé Haïti dans une dette écrasante, pour avoir eu l’outrecuidance de se rebeller il y a 200 ans.

Évidence n°2 : du troc à la monnaie, puis des espèces à l’argent virtuel.

Ben non, ça ne s’est pas passé dans cet ordre là, c’est tout le contraire !

une des plus anciennes pièces: mais à quoi ça sert?


En fait, il n’existe aucun exemple avéré de société pratiquant le troc dans les échanges quotidiens, avant d’avoir connu la monnaie. Le troc de ce genre est un pis-aller qu’on organise quand l’argent vient à manquer. Il suppose que le concept de monnaie, d’échanges marchands entre individus, est déjà intégré. Tapez « troc » dans google, vous tomberez sur des articles sur la Grèce et l’Espagne d’aujourd’hui. L’expression « on revient au troc » n’a aucun sens historique.

le Barter Theater, fondé en 1933 en pleine crise

Dans les sociétés « primitives » qu’on peut observer, le troc n’existe que dans le cadre ritualisé de rencontres exceptionnelles entre groupes ne pratiquant aucun échange entre eux dans la vie quotidienne. Quant le colon débarque avec ses verroteries, il y a malentendu complet sur le sens de l’échange.

Quant à la monnaie virtuelle, c’est un peu la première historiquement : une unité de compte (des réserves par exemple) mais qui n’a pas d’existence matérielle, et qui ne sert pas aux échanges, pas même aux remboursement des dettes qu’elle comptabilise. Ce système se prolonge très longtemps, avec par exemple les comptes faits en unités romaines par les tribus germaniques, alors même que les pièces ne sont plus en circulation. Les petites quantités de pièces en circulation dans l’Antiquité resteront longtemps des reconnaissances de dettes à payer plus tard en nature.

Évidence n°3 : l’opposition état / marché

c'est pas ça du tout


La plupart des sociétés qui ne vivent pas dans le cadre d’un état ne connaissent pas vraiment de rapports marchands entre individus : il y a une organisation plus ou moins communiste (sur la base d’à chacun selon ses besoins), plus ou moins hiérarchique (à chacun selon sa position), les deux principes pouvant se combiner à différents degrés.

Ce qui créée une économie de marché, historiquement, c’est en général l’arrivée d’une armée conquérante, et d’une autorité qui se met à lever un impôt pour l’entretenir. C’est l’organisation en état qui fait naître l’économie de marché.

Les marchés, comme les états, naissent dans la violence, pulvérisant en général de force des systèmes en place, pas forcément « justes » mais tout autres. Graeber développe longuement l’exemple de la mise en place du commerce des esclaves en Afrique de l’Ouest. Il existait là-bas un statut de personnes mises en gage (pour faute, dette, ou autre). Une personne mise en gage ne peut pas être prêtée, vendue, ou remplacée par une autre : c’est une soumission totale, mais les deux parties ont des obligations, qui sont les leurs propres. On voit comme le statut d’esclave, qui arrache l’individu à ses liens sociaux, le rend transférable et interchangeable, en somme le marchandise.

Bref, tout ce livre tourne autour de l’idée du passage de liens moraux à des liens marchands. Et de l’intérêt qu’ont les créanciers à entretenir la confusion.

Il me reste à lire la deuxième partie du livre, la plus longue, qui s’organise en grandes périodes historiques. Et à découvrir dans vos commentaires si j’ai compris des choses de travers et si des objections me sont complètement passées au-dessus de la tête !

David Graeber, anthropologue, anarchiste, activiste...

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Written by florence

2 avril 2012 à 0 h 10 min

Publié dans économie

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6 Réponses

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  1. Pour compléter l’article, une vidéo à voir sur la prédation des banques sur le monde (vidéo recommandée par les économistes atterrés) :
    Goldman Sachs [1/4] – Les Nouveaux Maîtres Du Monde
    . »Aucune Lois dans ce monde ne peut arrêter un homme ou un groupe d’hommes assoiffé de Pouvoir et d’Argent, et pire encore, dans un monde Libéral et Ultra-Capitaliste, ces personnes deviennent parfois, des stars, des idoles, voir même des exemples à suivre »…

  2. Passionnant…
    J’ai lu en diagonale mais ça : » Ce qui créée une économie de marché, historiquement, c’est en général l’arrivée d’une armée conquérante » m’a sauté aux yeux…

    Il faut que je relise ton résumé plus tranquillement mais merci de t’être donné la peine de nous traduire en résumant la 1ère partie de ce gros pavé ;o).

    clomani

    2 avril 2012 at 8 h 09 min

  3. Passionnant, merci. P-Y

    pierreyvesrobin

    2 avril 2012 at 8 h 19 min

  4. Ça me fait penser à ce que j’ai lu dans Fakir le mois dernier :

    http://www.fakirpresse.info/Qu-on-leur-coupe-la-dette-Partie-1.html?

    L’article s’appelle « qu’on leur coupe la dette »… Tout un programme…

    Gavroche

    2 avril 2012 at 9 h 29 min

  5. Le travail de synthèse effectué par Flo est tellement appréciable que j’ai de la peine à émettre une réserve ou une critique.

    Pourtant… Moi j’ai un problème avec les professions de foi anarchistes. D’accord, quand les problèmes ne viennent pas des « marchés »/ »prêteurs » ils viennent des Etats (le plus souvent trop laxistes avec la finance, parfois trop dirigistes ou autoritaires, ce qui génère entre autre de la corruption), mais le raccourci qui consiste à dire « en supprimant l’Etat, on supprime au moins la moitié du problème » ne me convaint pas du tout. D’abord parce que ce n’est pas une mince affaire (encore moins si l’on pense à des moyens pacifistes) et ensuite parce que ça ressemble trop à une facilité rhétorique et rien de plus. Un peu comme cette horreur raciste qui dit : Supprimons tous les nègres, y aura plus de problème noir ! »
    Bref, une triste blague.

    Désolé, mais je fais plus confiance à ceux qui proposent des règles justes, des régulations équitables, des contrôles démocratiques… etc… Genre Stiglitz par exemple.

    julesansjim

    2 avril 2012 at 14 h 47 min

  6. Il a été traduit, un article dessus, évidemment moins bien que celui de Flo 🙂

    gemp

    11 octobre 2013 at 21 h 37 min


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