LES VREGENS

Une semaine dans le métro

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La ligne 13

Cette semaine, j’ai travaillé tous les jours à l’autre bout d’une ligne de métro: dix heures de tunnels en tout. Mais une bonne fée m’avait offert un livre de nouvelles, dont je me suis munie car avec cet art-là, quelques lignes suffisent, si c’est réussi, à plonger dans un univers.

Celui de James Lee Burke, qu’on connaît plus en France depuis l’adaptation en film de La brume électrique, c’est les fantômes et les tourments moraux du policier Robicheaux sillonnant les bas fonds de la Nouvelle Orléans et se heurtant sans sensiblerie mais sans condamnation trop rapide à toutes les vies cabossées qu’il croise dans cette ville où la nature, presque une jungle, est toujours à la limite de la luxuriance et de la putréfaction.

Pour le lecteur français, les lieux ont un exotisme curieux car les quartiers ont des noms français : Metairie, Plaquemines, Fontainebleau, le Lac Pontchartrain, et souvent les personnages aussi. Parfois, on parle même cajun. Les enfants vont à l’école des bonnes soeurs Catholiques.

Mais dans ces nouvelles, qui sont souvent des premières esquisses pour des romans futurs, pas d’intrigue policière : ce sont des portraits : de personnages, d’atmosphères, de lieux, comme des gammes, des mots enfilés pour créer l’image la plus complète, la plus juste. Parfois, à la fin d’un paragraphe, tout a trouvé sa place, à l’équilibre: le souffle du vent dans les branches, l’odeur des fleurs lourdes même en plein hiver, la musique qui s’échappe du poste de radio posé à la fenêtre, la couleur plombée du ciel au loin, les premiers éclairs de l’orage. C’est magique : je regarde, les yeux embués, des pattes de mouche noires imprimées, sans même plus lire, et je suis là-bas.

Le tunnel et la cohue ont disparu. Je me fiche bien de savoir si la scène où j’ai plongé est réaliste, ou si c’est un tissu de clichés. C’est la puissance évocatrice de ces mots riches portés par des phrases toutes calmes qui me secoue. Je relève les yeux, croise le regard de quelqu’un qui m’observait, et qui ne se moque pas.

Trois mondes alternent d’une nouvelle à l’autre, qui sont en fait trois époques de la vie de Burke, mais on est toujours tout près de la mer, entre Texas et Louisiane. Par là-bas, elle ne tue pas les marins mais ceux qui exploitent n’importe comment ses rivages.

L’accident industriel de Texas City en 1947

Les années 40 et 50 chez les très très pauvres : groupes d’enfants, ouvriers des champs et plates-formes de pétrole, petits musiciens itinérants. Ce n’est pas Les raisins de la colère car ici, la pauvreté rend méchant, à force de frustration et d’alcool pour oublier que ça fait vingt ans que la galère dure avec très peu de hauts et beaucoup de bas.

Et puis, un personnage récurrent de vieux sage d’aujourd’hui, retiré à la campagne, et que vient agresser le monde extérieur, sous la forme de chasseurs, ou de motards brutaux. Il pourrait avoir la tête de Tommy Lee Jones dans La brume électrique

… ou celle de Burke : c’est la même:

Et enfin, Katrina. Les cauchemars des survivants, les visions surréalistes d’objets les plus incongrus flottant dans les rues devenues rivières. Les jours et les nuits passés au sommet d’un toit à attendre des secours. Dans cette interview (non sous-titrée), il y a peut-être les clés de cette atmosphère hallucinée que créée Burke. Il n’était pas à la Nouvelle Orléans quand Katrina a frappé, mais il en a vu ensuite les résultats, et pour écrire dessus, il a laissé remonter ses souvenirs vieux de 40, 50 ans, d’autres ouragans : Audrey et Betsy. Des bruits, des odeurs, des sensations.

Des ouragans, des dieux et des hommes

Tout ça ne baigne pas seulement dans l’humidité, mais aussi dans la religion. D’habitude, j’y suis tout à fait réfractaire, mais Burke arrive à ce que ça ne soit pas un horripilant cheveu sur la soupe. Rien que ça, c’est épatant !

Un extrait de The Burning of the Flag : le narrateur se rappelle son enfance pendant la guerre (VO et VF rapide):

If you crossed Westheimer Street, the soft aesthetic blend of the rural South and prewar urban America ended dramatically. On our side of Westheimer was a watermelon stand among giant live oaks, and on the other side of the street a neighborhood of boxlike, utilitarian houses and unkept yards where bitterness and penury were a way of life, and personal failure the fault of black people, Yankees, and foreigners.

The five Dunlop brothers were legendary in the city’s school system. Each of them was a living testimony to the power of the fist or the hobnailed boot over the written word.

De l’autre côté de Westheimer Street, le mélange harmonieux de vieux Sud rural et d’Amérique urbaine d’avant-guerre prenait brutalement fin. De notre côté de la rue, il y avait un marchand de pastèques à l’ombre des chênes verts, mais en face, c’était un quartier de maisons cubiques, sans ornements, aux jardins à l’abandon, où l’amertume et le dénuement baignaient la vie quotidienne, et où les échecs personnels étaient toujours de la faute des Noirs, des gens du Nord et des étrangers.

Les cinq frères Dunlop étaient connus dans toutes les écoles de la ville. Chacun d’entre eux était la preuve vivante qu’un coup de poing ou de chaussure cloutée est plus fort que l’écrit.

Un extrait de The Night Johnny Ace Died : le narrateur est un musicien itinérant.

Probably everybody in our band had grown up chopping cotton and picking ticks off themselves in a sluice of well water from a windmill pump, but onstage, here in the Delta, or a hundred places like it, we were sprinkled with stardust and maybe even immortality.

You know the secret of being a rockabilly or country music celebrity ? It’s not just the sequins on your clothes and the needle-nosed, mirror-shined boots. Your music has to be full of sorrow, I mean just like the blood-flecked broken body of Jesus on the cross. When people go to the Assembly of God Church and look up at that Cross, the pain they see there isn’t in Jesus’s body, it’s in their own lives. I’m talking about droughts, dust storms, mine blowouts, black lung disease, or pulling cotton bolls or breaking corn till the tips of their fingers bleed. I went to school with kids who wore clothes sown from Purina feed sacks. What I’m trying to say is we come from a class of people who think of misery as a given. They just want somebody who’s had a degree of success to treat them with respect.

Dans notre groupe, on avait tous dû passer notre enfance à débiter du coton et à s’arracher des tiques du corps en s’arrosant d’eau tirée d’un puits à pompe éolienne, mais ici, sur scène, dans le Delta, ou dans cent autres endroits du même genre, on avait des reflets de poussière d’étoiles, et peut-être même d’immortalité.

Vous voulez savoir comment on devient un joueur de rockabilly ou de country à succès ? Ce n’est pas qu’avec des vêtements à paillettes ou des bottes super pointues qui brillent comme des miroirs. Il faut que votre musique soit pleine de douleur, oui, comme le corps blessé et ensanglanté de Jésus sur la croix. Quand les gens vont à l’église pentecôtiste et qu’ils lèvent les yeux vers la Croix, la souffrance qu’ils y voient n’est pas celle du corps du Christ, mais celle de leur vie. Je parle des sécheresses, des tempêtes de sable, des explosions de mines, des maladies pulmonaires, des souvenirs d’avoir cueilli du coton ou trié du blé jusqu’à en avoir les doigts en sang. Dans mon école, il y avait des enfants aux vêtements taillés dans des sacs de nourriture à bétail. Ce que j’essaye d’expliquer, c’est qu’on vient d’un milieu où la grande pauvreté, ça va de soi. Tout ce que ces gens veulent, c’est que quand on a un peu réussi, on les traite avec respect.

Deux très courts extraits de Jesus Out to Sea: le narrateur s’est réfugié sur un toit après l’ouragan.

A hurricane is supposed to have a beginning and an end. It tears the earth up, fills the air with flying trees and bricks and animals and sometimes even people (…) then it goes away and lets you clean up after it, like somebody pulled a big prank on the whole town. But this one didn’t work that way. It’s killing in stages.

Un ouragan est censé avoir un début et une fin. Ça déchire la terre, envoie valdinguer en l’air des arbres et des briques et des animaux et parfois même des gens (…) puis ça s’en va, et on peut tout nettoyer après son passage, comme si quelqu’un avait joué un bon tour à toute la ville. Mais avec celui-là, ça ne s’est pas passé comme ça. Il tue en plusieurs étapes.

I lie on my back, the nape of my neck cupped restfully on the roof cap, small waves rolling up my loins and chest like a warm blanket. I no longer think about the chemicals and oil and feces and body parts that the water may contain. I remind myself that we came out of primeval soup and that nothing in the earth’s composition should be strange and objectionable to us.

Je reste allongé sur le dos, la nuque bien calée sur l’arrête du toit, et des vaguelettes me lèchent les reins et la poitrine comme une couverture chaude. Je ne pense plus aux produits chimiques, au pétrole, aux excréments, aux morceaux de cadavres qui sont sans doute dans l’eau. Je me dis qu’à l’origine, nous sommes nés d’un bouillon de culture et que rien de ce qui compose la terre ne doit nous paraître étrange ou choquant.

La nouvelle entière en VO:

http://www.esquire.com/fiction/fiction/jesus-out-to-sea-james-lee-burke-0406

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Written by florence

28 mai 2012 à 2 h 05 min

Publié dans Etats-Unis, Littérature

10 Réponses

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  1. Quelle chance, Flo, de pouvoir s’échapper de la touffeur du métro avec la touffeur de la Nouvelle Orléans, grâce à un « style » visiblement particulier à M. Burke. J’avais adoré le film en tout cas… surtout grâce à T.Lee Jones !

    clomani

    28 mai 2012 at 9 h 02 min

  2. Cette écriture là, c’est l’Amérique qu’on aime… Pas celle des tea parties et du libéralisme reaganien.
    Celle d’Howard Fast, de Dashiell Hammett, de Raymond Chandler. De Jack London. De Dos Passos.

    Ça m’a fait penser aux nouvelles de Chester Himes (l’auteur de La reine des pommes), parues dans la collection Noire de Gallimard. C’est assez dingue, mais elles ne sont même pas répertoriées sur sa fiche wikipédiatre…

    Ça m’a fait penser aux livres de Joe R. Lansdale. Parce que ses histoires se passent aussi dans l’Amérique profonde, parlent de misère, de violence, et d’amitié… D’humanité, quoi.

    Ces livres là, je craque… Et je vous invite à y aller voir.

    Et tiens, à propos de métro, allez voir dans les liens, sur le site « l’inconnu du métro », là aussi, il y a de la poésie, des regards, des sourires…

    Gavroche

    28 mai 2012 at 9 h 37 min

  3. A partir du thème « ouragan Katrina » j’ai lu un roman français très réussi l’an dernier. Il s’agit de « Ouragan » de Laurent Gaudé.
    Gaudé a une écriture mi-poétique, mi-lyrique qui donne beaucoup d’intensité à son écriture.

    Un lien pour donner envie :

    http://www.crcrosnier.fr/articles/gaude-ouragan.htm

    *****************************
    Évidemment, J.L Burke figure dans les carnets de route de F. Busnel. C’était il y a peu :

    Juléjim

    28 mai 2012 at 11 h 20 min

  4. Ah yes, florence !

    Génial Burke…
    L’homme qui vous pose dans un décor de telle manière que vous avez l’impression d’y avoir toujours habité.
    Et ses personnages, nom di dzeus…

    Les différentes adaptations au cinéma ne lui ont jamais rendu justice.

    sleepless

    28 mai 2012 at 11 h 21 min

    • Objection votre Honneur ! Le Tavernier « Dans la brume électrique » était plutôt réussi. Tavernier est à la fois un grand et bon lecteur, un amoureux de cette Amérique profonde et un bon cinéaste qui ne laisse rien au hasard lorsqu’il adapte un roman. Notamment la musique ! What else ?

      **********************
      Alors tu vas me dire « oui mais ça reste une belle exception ! » Peut-être, mais je m’en contente. En plus, comparer les mérites respectifs de deux écritures aux caractéristiques à la fois si semblables et si différentes… me semble toujours un peu stérile et vain.

      Juléjim

      28 mai 2012 at 21 h 33 min

  5. Ah ben voilà, merci Flo, tu viens de me donner l’idée de cadeau pour l’anniversaire de mon frérot (le petit, pas le grand des vrégens qui a posté plus haut^^),
    il a vécu quelques mois à la Nouvelle-Orléans il y a très longtemps en tant qu’assistant à une prof de français. Je lui offrirai en vo, œuf corse, vu qu’il est parfaitement bilingue.
    Superbe billet qui donne très envie, me demande si je vais pas me le prendre en vf en même temps 😉

    alainbu

    28 mai 2012 at 14 h 28 min

  6. Tu écris bien 🙂

    kakophone

    28 mai 2012 at 14 h 37 min

  7. magnifique billet et extraits judicieusement choisis. et tu comprends pourquoi tout ce que tu racontes me réjouis profondément !!! j’en ai fini un sur le ferry, il y avait un couple de ptits djeunes babas en goguette vacancière, j’ai filé mon bouquin au mec, et 5′ après il était totalement scotché. ce qui est marrant, c’est que le personnage récurrent dave robicheaux, un vrai podjo, n’est pas vraiment un héros positif. il est cul-béni, ultra violent, ex-alcolo très AA, tout couturé dedans et dehors, ça meurt beaucoup autour de lui, sans parler de son vrai pote, cletus, qui est une sorte de reflet inversé de mon marasme intérieur. un duo d’enfer. tout ça dans un pays qu’il aime désespérément – c’est à dire sans espoir. le tout dans un style d’écriture absolument somptueux. c’est marrant, non, ce cousinage verbal, tommy lee jones – james lee burke et cette incroyable ressemblance physique ? les romans de burke, c’est pas vraiment des polars, au sens agatha christique du terme. c’est plutôt l’histoire, pas écrite chronologiquement d’ailleurs, d’un policier de la crim’ dans une zone oubliée par l’american dream. vous pouvez y aller, c’est sans déception garanti.

    zozefine

    12 juin 2012 at 11 h 12 min

  8. […] y a quelques mois une bonne amie nous a concocté ici-même  un alléchant billet à partir d’extraits de quelques nouvelles d’un grand ami […]


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