LES VREGENS

« After the Woods and the Water »

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Nick Hunt, donc, traverse l’Europe très très lentement, à la recherche… il ne sait pas lui-même très bien de quoi. Ses seuls impératifs : suivre exactement l’itinéraire et le tempo de Patrick Leigh-Fermor (Paddy pour les admirateurs) tels que décrits dans Le temps des offrandes et Entre fleuve et forêt, et donc n’avancer qu’à pied le long du Rhin puis du Danube.

Dans ces morceaux choisis, je laisse de côté les rencontres, et les villes. Je trouve que Hunt est meilleur quand il ne se laisse pas distraire, et qu’il entremêle sensations, images et souvenirs. Le paysage devient quelque chose qui se vit de l’intérieur, sans hiérarchie : de l’intérieur des lieux, avec toute l’épaisseur de leur histoire, et de l’intérieur du visiteur qui s’imprègne de tous les bruits et de toutes les couleurs qui l’entourent, ceux des éléments et des animaux.

Dans l’ordre : la Hollande (un peu sacrifiée car le marcheur est passé par quelques semaines de crampes et d’ampoules carabinées avant de prendre son rythme de croisière et de pouvoir oublier les tracas pratiques), l’Allemagne, l’Autriche, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie. Bientôt, la Turquie.

2 janvier : « Des fils ténus mais palpables » (Hollande et Allemagne)

Ma perception des distances a déjà changé. En voiture, ou même à vélo, quand on remarque quelque chose à l’horizon, comme un clocher ou un grand arbre en haut d’une colline, on le voit grossir pendant dix minutes et puis on se retrouve à côté, à son échelle. À pied, on perçoit à peine le changement. Il a la même taille, la même taille, la même taille, la même taille, puis on regarde un peu le paysage, et quand on se reporte vers ce repère, il a à peine grossi, à moins que ce ne soit qu’une illusion d’optique. Parfois, c’est exaspérant ; l’astuce c’est de ne plus y penser. Après tout, si j’étais pressé, je ne voyagerais pas à pied, pour commencer. Ça me rappelle ces châteaux de contes de fées qui ne grossissent jamais, même si le marcheur est en route depuis des jours, et qui continuent à le narguer à l’horizon. Je sais maintenant d’où viennent ces histoires, et je comprends comment des marcheurs ont pu les inventer, pas à pas. (…)

Préparation

J’ai remarqué que mon environnement détermine la façon dont je suis perçu. Sur le sentier qui longe la rive du Rhin, les gens qui voient mes chaussures boueuses, mon sac à dos, mon sac de couchage et ma barbe de deux semaines comprennent que je suis un marcheur : l’un des leurs, se livrant à la même activité qu’eux, mais sur une plus longue distance. Quand je suis en ville et que je mange un sandwich sur les marches d’une cathédrale, je me transforme soudain en touriste : que pourrais-je être d’autre ? Mais dans les espaces intermédiaires, ces lieux sans caractère comme les zones industrielles, les quartiers résidentiels ou la grande banlieue, flanqués d’autoroutes, d’échangeurs, d’usines et de centres automobiles, loin de toute beauté, urbaine ou rurale, je n’appartiens plus à aucune catégorie. Les gens me dévisagent en passant en voiture d’un coup d’oeil perplexe et soupçonneux, comme s’ils me croyaient perdu, désespéré ou vaguement clandestin. Ce n’est pas une zone où l’on est censé marcher, je n’ai aucune raison claire d’être ici ; je ne suis pas à ma place. Entre la ville et la campagne, dans ces no-man’s-lands, on ne peut me percevoir que comme un vagabond.

13 janvier : « Sang de dragon » (Allemagne)

Ce n’est qu’après avoir remonté le Rhin pendant une semaine en m’enfonçant en Allemagne que j’ai senti que j’avais vraiment quitté les Pays Bas. Après le port de Coblence où le Rhin et la Moselle se rejoignent, les deux rives prennent de la hauteur, deviennent des sommets escarpés ornés de ruines gothiques. (…) J’ai pénétré dans le royaume du romantisme allemand. (…) Si Siegfried est la version germanique d’Achille, mes pas me conduisent aussi vers la sirène germanique. L’immense rocher de la Lorelei marque le passage le plus étroit du Rhin, là où des coudes dangereux rendent les conditions de navigation très difficiles. C’est dans l’eau de ce bout de fleuve que vit la Lorelei, une blonde créature aquatique qui attire les marins pour les tuer. Sous la plume de très nombreux poètes romantiques, la légende est devenue bien mièvre, mais la Lorelei n’a rien perdu de sa férocité : l’an dernier encore, elle a fait couler une péniche qui transportait 2400 tonnes d’acide sulfurique. (…) Jusqu’à présent je ne suis pas tombé dans les griffes de la Lorelei et aucune lance ne m’a transpercé. Pourtant, comme en hommage aux légendes, je souffre du tendon d’Achille. Les mythes existent pour nous apprendre des choses. Je vais reprendre du sang de dragon.

14 février : « Au coeur de l’hiver » (Autriche)

Au passage de la frontière entre la Bavière et l’Autriche, j’ai traversé des forêts si enneigées que les arbres ressemblaient à des bougies fondues. D’énormes stalactites pendaient des calvaires au bord de la route, et on avait déposé des branches de pin gelées au pied du Christ, telles des offrandes à un dieu des bois païen. Il faisait si froid qu’au bout d’une demi-heure de marche, ma barbe et ma moustache sont devenus deux blocs de glace, et l’eau de ma bouteille un paquet solide impossible à boire.(…)

J’ai remarqué que les gens d’ici que j’ai rencontrés ont tendance à parler de ces montagnes en termes humains. Ils leurs prêtent des humeurs et des caractères. « Parfois, on a l’impression que les montagnes décident de s’en aller pendant une journée, comme si elles avaient un lieu de rendez-vous secret, » m’a dit le couple qui m’a hébergé à Traunstein. Et je me suis surpris à avoir le même genre de pensées à Salzbourg, où on dirait, à certaines heures du jour, que les montagnes se resserrent autour de la ville comme si elles essayaient d’y pénétrer de force. (…)

Les forêts sans chemin sont un terrain difficile. Il est très dur d’y avancer en ligne droite : on croit discerner des sentiers qui vous détournent complètement de votre route, et vos pieds suivent naturellement le chemin le plus simple, même si on a fermement décidé d’avancer tout droit. J’ai vite perdu tout sens de l’orientation. Tout se ressemblait. (…)

Au bout de deux heures, les arbres se sont espacés. Devant moi se trouvaient une ouverture, des poteaux téléphoniques, une demi-douzaine de fermes sur une colline blanche. J’ai tout de suite ressenti du soulagement à la vue de ces habitations (« Je vais trouver des gens qui parlent une langue ! »), mais aussi, avec autant de force, du regret et de la déception. Tout d’un coup, l’aventure prenait fin. Je ne pouvais plus me perdre, même exprès. Ma traversée de la forêt m’a paru éphémère, la nature sauvage des lieux illusoire ; que j’aie pu ressentir un vague semblant de peur s’est avéré complètement absurde, alors que la civilisation était au coin de la rue.

Peut-être en va-t-il de même de toutes nos aventures. On flirte avec la nature en sachant qu’on n’en fera jamais partie. On voudrait s’y perdre comme, enfant, on se perdait dans des histoires, dans des royaumes imaginaires, mais on redoute toujours de trop s’y avancer, au risque de ne plus en revenir.

27 février : « La prophétie de Persenbeug » (Autriche)

La deuxième fois que j’ai vu le Danube, il m’a littéralement cloué sur place. Je suivais un sentier qui traversait un terrain humide avec des plaques de neige et je savais que le grand fleuve était proche, mais je ne m’attendais pas à une telle transformation. La dernière fois que je l’avais vu, dans le sud de l’Allemagne, ce n’était guère qu’un respectable cours d’eau, assez imposant. Là, je me suis trouvé les yeux fixés sur ce qu’on aurait dit être une veine de glace ouverte, une masse grondante de neige à moitié fondue qui se frayait lentement un passage vers l’est sous un ciel d’un jaune éclatant, charriant des radeaux et des blocs de glace.

Cela faisait un bruit extraordinaire. Je me suis arrêté plusieurs fois pour écouter ça. La pression constante des blocs de glace pour se frayer un chemin produisait des frottements, des craquements, des cliquètements, ponctués d’éclatements de bulles d’air et de temps en temps comme un petit soupir sifflant quand l’ensemble cédait et ouvrait le passage à un bloc plus gros. On aurait dit que des centaines de gens chuchotaient et se léchaient les lèvres en même temps, dans une furieuse discussion à voix basse. Sur les rives, la glace s’était accumulée en corniches serrées ; on aurait dit des balances, ces drôles de structures cristallines formées à force de se fissurer et de regeler, comme l’image d’une planète lointaine dans un livre de science-fiction. Au milieu se tenait un héron solitaire, à peine entraperçu dans la brume glaciale. C’était peut-être un fantôme de flamand rose.

Le fleuve avait l’air complètement sauvage et isolé mais j’ai bientôt découvert que cette énorme masse de glace était en fait artificielle. Quelques kilomètres en aval, j’ai atteint la masse brute d’un barrage hydroélectrique en béton, une énorme poutre grise qui retenait l’eau. C’était le premier d’une longue série : j’en ai vu en moyenne un par jour jusqu’à Vienne. L’Autriche produit à peu près la moitié de son électricité grâce à l’énergie hydroélectrique, et tous ces barrages ont pour effet secondaire de ralentir le courant du Danube, au point que l’eau devient presque stagnante et finit par geler. Au-delà des barrages, le fleuve coule normalement, d’un bleu parfois étincelant au soleil, si bien qu’en quelques jours, j’ai eu l’impression de passer de l’hiver à l’été, puis retour, au fil de mes pas.

Il y avait des kilomètres de glace retenue en amont de Persenbeug, un village dont je garde constamment le nom en tête depuis le début de mon voyage. Ici, en 1934, dans une auberge au bord de l’eau, Paddy avait rencontré un personnage anonyme qu’il appelle simplement « le gentilhomme », un vieil aristocrate qui monologuait sur tout, de la chute de Rome et des tribulations des peuplades germaniques à la fadeur de la vie moderne et à l’avenir de la faune locale. Une de ses tirades m’a toujours particulièrement fasciné, et j’ai surnommé ce passage la Prophétie de Persenbeug.

« Tout va disparaître ! On parle de construire des barrages hydroélectriques sur le Danube, et j’en tremble quand j’entends ça ! Ils vont rendre le fleuve le plus sauvage d’Europe aussi domestiqué qu’un réseau d’eau municipal. Tous ces poissons de l’est, ils ne reviendraient jamais. Jamais, jamais, jamais ! »

J’ai entrepris ce voyage pour de nombreuses raisons (dont certaines ne me sont sans-doute toujours pas très claires, et risquent de ne jamais le devenir), mais si je devais résumer l’envie que j’ai eue au départ de me mettre en route, ces paroles seraient la façon la plus simple d’exprimer ce que je recherche. Est-ce que l’Europe est domestiquée ? Est-ce que tout a disparu ? Ce sont ces questions générales, peut-être sans réponse, qui m’ont poussé à refaire le voyage de Paddy près de 80 ans plus tard, et c’est sans-doute parce qu’elles sont si générales, et aussi parce que mes impressions changent tout les jours, selon le paysage, le temps qu’il fait, mes humeurs, selon que je passe devant des usines et des panneaux publicitaires en parcourant d’interminables banlieues ou que je traverse un peu au hasard des collines boisées, à l’abri du regard et de la voix des hommes, que je ne suis pas encore prêt à y répondre avec certitude. Mes méditations se poursuivent, et mes pensées changeront encore. Mais à Persenbeug, j’ai senti que j’atteignais une étape personnelle importante. (…)

23 mars : « Sous la menace » (Hongrie)

À l’approche de Budapest, au bord du Danube, après avoir dormi en forêt à la belle étoile sous la pleine lune, j’ai regardé la ville double prendre forme comme le décor de carton d’un théâtre de marionnettes : des silhouettes de coupoles, de clochers et de ponts dans un dégradé de bleus. J’avais l’impression que ce n’était pas moi qui avançais, mais la ville qui m’aspirait à elle. J’étais content de me laisser prendre. Budapest est une ville parfaite. Il faudra bien que je parle politique, mais je voudrais d’abord décrire cette perfection.

2 avril : « La Puszta » (Hongrie)

La plaine infinie à l’est de Budapest porte plusieurs noms aux connotations magiques : l’Alföld, la steppe pannonnienne, la grande plaine de Hongrie, mais celui que je préfère c’est la Puszta, qu’on peut traduire par « la déserte », « la simple » ou « la vide ». La Puszta est la plus occidentale des steppes eurasiennes, et les Hongrois modernes descendent des tribus nomades qui ont traversé ces steppes pour se déverser en Europe comme les Huns et les Mongols. ( …)

Je me sentais dans un autre monde, un immense espace ouvert et silencieux, où j’ai souvent avancé pendant des heures sans rencontrer personne. J’ai suivi des routes de campagne, des rivières, parfois des voies de chemin de fer, mis le cap sur des clochers, au loin, visibles à des kilomètres au-delà de zones inhabitées. L’absence totale de nuages a fini par me paraître tout à fait surnaturelle, comme si la nature s’était figée et que le climat était devenu aussi régulier et éternel que le paysage. Pendant la journée, il n’ y avait presque aucun autre son que les alouettes, le vent, les joncs qui s’entrechoquaient et le bruit rythmé de mes chaussures dans la poussière. J’ai vu tellement de cerfs que j’ai cessé de les voir, et aux pieds des arbres, leurs carcasses jaunies, les restes déchiquetés de renards et de lièvres et même, au bord d’une voie de chemin de fer, un demi-chien exactement.

Pendant cette période j’ai souvent planté ma tente, au bord de la Körös, entre chien et loup. Tous les soirs, il fallait que mes sens s’adaptent à un nouvel environnement, que mes nerfs se familiarisent avec les bruits nocturnes des lieux. Les bruissements des petites bêtes du sous-bois, amplifiés par le silence, semblaient provoqués par des chevaux. Un appel sauvage s’élevait parfois, à mi-chemin d’un grognement et d’un cri, poussé par un oiseau prédateur inconnu, et une nuit, il m’a fallu longtemps pour ne plus prêter attention aux éclatements de bouteilles en plastique sur le bois flotté, dus aux mystérieux changements de pression provoqués par la chute de la température. Il y avait toujours le choeur apaisant des oiseaux s’installant dans les arbres, les aboiements outrés de chiens à la tombée de la nuit, les cloches d’églises de villages éloignés : les oiseaux, les chiens et les gens marquent la mort de chaque journée avec chacun sa propre musique. Un matin, c’est l’ombre d’un putois appuyé tout contre ma tente qui m’a réveillé ; ses petites pattes griffues écartées, il me scrutait par le filet comme quelqu’un qui examinerait le contenu d’une vitrine.

20 avril : « Un pays plus sauvage » (Roumanie)

En y repensant, les paysages que j’ai parcourus se réduisent à des couleurs. L’Autriche avait la blancheur de la glace, la Slovaquie l’ocre d’une terre brûlée, la plaine de Hongrie le jaune des joncs et le bleu d’un ciel sans nuage. Deux semaines après avoir passé sa frontière, la Roumanie s’impose à moi à travers le vert des feuilles en plein développement, le blanc éclatant des fleurs, et le bleu dense et mystérieux des Carpates, au loin. Les lieux se remplissent soudain d’eau : dans les flaques, les feuilles et les puits de villages, dans les rivières en crue, et tombant du ciel. Je gagne la Transylvanie en suivant le cours de la Mureș ; je traverse des villages aux toits de tuiles rouges et aux murs en torchis, je remplis ma bouteille à l’eau des puits et ma gourde de la puissante țuică artisanale du cru, et je sens que je suis désormais dans une région où la nature regorge de richesses.

Ici, le 19 mai, s’insère le long texte que je vous ai déjà fait lire sur la traversée des Carpates.

26 mai : « La Vallée de l’ombre » (Roumanie / Bulgarie)

Il y a une semaine, j’ai retrouvé le Danube, pour la quatrième fois depuis le début de mon voyage : il coule ici entre la Roumanie et la Serbie, séparant l’Europe centrale des Balkans.

C’est sur cette rive, dans la ville d’Orșova, que se termine Entre fleuve et forêt. Mais depuis que Paddy en est reparti en bateau à vapeur vers Vidin, en Bulgarie, la ville et le paysage qui l’entoure ont subi un changement apocalyptique. De 1972 à 1984, les gouvernements roumain et yougoslave ont construit deux barrages hydroélectriques géants sur les légendaires Portes de Fer, ce qui a transformé une des parties les plus sauvages et les plus reculées du fleuve en un immense réservoir.

Bien plus tard, dans l’appendice de son livre, Paddy devait écrire :

« Espérons que le courant généré par ce barrage a rendu la vie plus douce sur ces rivages, et donné aux villes roumaines et yougoslaves une lumière plus vive que celle de leur histoire, car en dehors de ses effets économiques, les dégâts qu’il a causés sont irréparables. Peut-être avec le temps et l’effacement des souvenirs les gens oublieront-ils l’immensité de ce qu’ils ont perdu.

Les mythes, les voix, l’histoire et les rumeurs perdues ont tous été anéantis, ne laissant rien ici que cette vallée de l’ombre. »

Ce sont ces quelques phrases, avec celles dont j’ai parlé dans « La prophétie de Persenbeug », qui m’ont poussé, plus que toute autre, à recréer ce voyage. Je voulais découvrir à quel point l’Europe était encore sauvage, ce qui reste, ce qui a disparu, et ce qui est apparu. J’espère vraiment que cela se sent dans mes billets : j’ai rencontré beaucoup de lieux sauvages, de mystères, de mythes et d’aventures au cours de ce voyage ; j’ai vu des endroits extraordinaires et rencontré des gens merveilleux. Bien-sûr j’ai aussi rencontré de la laideur, de la perte, de la dégradation, de l’ennui (je nourris désormais une haine intense contre les zones d’activités et les zones industrielles). Mais pour trouver des réponses aux questions comme « l’Europe est-elle domestiquée ? » ou « Est-ce que tout a disparu ? » ou « Qu’est-ce que ça fait d’aller à pied de Hollande en Turquie en 2012 ? », il faudra attendre que j’aie fini mon voyage et écrit mon livre. Ce sont des sujets trop complexes pour être traités ici.

Il en va de même, tant que je suis encore en route, de toute l’histoire de cette vallée inondée, de ces bourgs et de ces villages noyés, de ce paysage submergé et déjà à moitié oublié de Kazan aux Portes de Fer. Il y a beaucoup de détails à mémoriser, et c’est compliqué à comprendre. Pour l’instant, donc, tout ce que je peux dire d’Orșova c’est qu’au bord de l’eau se trouve une petite île artificielle avec une jetée en bois qui s’élance dans les eaux gonflées du Danube en crue. En-dessous, dans les profondeurs troubles, se trouvent les quais submergés de l’ancienne ville où s’est terminée la deuxième partie du voyage de Paddy. Par un après-midi pluvieux, j’ai marché jusque là et j’ai jeté mon exemplaire tout abimé d’Entre fleuve et forêt, qui m’a servi de guide depuis le pont d’Esztergom, dans les eaux calmes. La couverture vers le haut, il s’est mis à dériver vers le bras principal du fleuve, en décrivant des cercles très lents avec le courant. Peut-être a-t-il atteint le barrage des Portes de Fer, ou peut-être a-t-il coulé bien avant ; peut-être même a-t-il sombré dans les ruines d’ Ada Kaleh pour y être grignoté par les poissons ou se décomposer lentement dans les rues et les allées submergées que Paddy avait autrefois arpentées.

Et maintenant, sans ses phrases pour guide, commence la dernière partie de mon voyage. Me voici en Bulgarie, et j’avance toujours, vers Istanbul.

14 juin : « Cap à l’est, puis au sud » (Bulgarie)

Les pluies ont cessé, les orages se sont calmés, et la chaleur grimpe. La verdure quasi brillante que j’ai vue pendant mes deux premières semaines en Bulgarie est en train de devenir presque imperceptiblement plus terne et plus poussiéreuse. Les feuilles perdent doucement leur lustre, la boue des champs commence à se craqueler, et les cerises et les mûres le long des routes de campagne viennent tout juste, depuis quelques jours, de perdre leur goût délicieux.

En dehors de quelques petits méandres, le reste de mon voyage est simple. Il ne me reste qu’à aller vers l’est, puis vers le sud. Je marcherai vers l’est jusqu’à la Mer Noire, et je la sens presque qui m’appelle : dans cette chaleur de plus en plus forte, qui rend la marche impossible à midi, l’idée de toute cette eau m’apparaît comme un salut. Puis en tournant vers le sud, j’atteindrai la frontière turque, et enfin Istanbul.

Les signes de la puissance de cette ville, centre de gravité de l’est et du sud, commencent déjà à se voir. C’est d’Istanbul que les Ottomans ont régné sur ces terres pendant cinq siècles, après avoir battu le Second Empire Bulgare en 1396. Et c’est de Constantinople, son ancien nom, que les Byzantins ont lancé l’invasion qui a entraîné la chute du Premier Empire Bulgare en 1018. La Bulgarie a lutté contre cette ville, et ses incarnations successives, pendant plus de mille ans.

Plus je regarde autour de moi, plus j’aperçois des indices de ces très anciens brassages, et plus cela me rappelle que je suis maintenant très loin des contrées germaniques. Dans les sommets verdoyants des Rhodopes (le lieu de naissance légendaire d’Orphée), les villages isolés sont toujours habités par des Musulmans bulgares dont les ancêtres s’étaient convertis à l’Islam à l’époque ottomane. Dans la ville de Plovdiv, on trouve les ruines d’un stade romain sous une mosquée du XIVe siècle, toujours utilisée par les Musulmans locaux. (À Sofia, beaucoup de ces mosquées ne sont plus des lieux de culte : on dit que les communistes avaient caché de la dynamite dans les minarets et les ont fait exploser par une nuit d’orage.) Ici, on reconnaît des mots turcs dans la langue, les mélodies doucereuses des cornemuses bulgares semblent tout droit sorties d’un bazar, et puis les gens secouent la tête pour faire « oui » : ça, c’est bien le signe que je suis passé de l’autre côté d’une importante ligne de fracture culturelle.

Tout est là :

http://afterthewoodsandthewater.wordpress.com/

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Written by florence

26 juin 2012 à 20 h 02 min

Publié dans Culture, Europe, Littérature, voyage

6 Réponses

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  1. Tiens, je n’ai pas été averti par WordPress de la publication de ce nouveau billet ?

    C’est à la fois passionnant et émouvant de lire ce récit de voyage qui nous fait (re)découvrir « pas à pas » des pays que l’on a pu soi-même traverser, trop vite, en voiture. Et puis c’était il y a longtemps…

    PS : Plus de photos pour aérer les blocs de texte seraient les bienvenues.

    Juléjim

    27 juin 2012 at 10 h 24 min

    • Il y en a sur son blog, mais à part les deux que j’ai mises, je n’ai pas trop osé les lui piquer, déjà que je mets son texte comme ça sans autorisation, je ne sais pas trop si ça se fait.

      florence

      27 juin 2012 at 10 h 28 min

    • ah ben moi non plus, c’est étrange, si Flo n’avait pas informé la mail list de l’ajout des photos, je passais à côté.
      Bon je vais lire ça maintenant, merci Flo (et Nick) 😉

      alainbu

      28 juin 2012 at 14 h 01 min

  2. merci Flo

    Il me fait envie. J’envie sa marche et ses découvertes, le plaisir d’avancer au rythme de la vie.
    Tout à fait le genre de voyage que je rêve de faire et que je ne ferai jamais. Je me demande tout de même ce qu’il trimballe sur son dos pour tenir un blog à jour ?!

    pour l’emprunt du texte je pense qu’il n’y a pas de pb puisque tu le dis et donne le lien. Et puis tout de même, tu traduis, c’est pas rien 🙂

    kakophone

    27 juin 2012 at 17 h 58 min

  3. […] I’ve just found out that Florence Arié, who helped fund this project before I started walking, has been translating this blog into French. So if you want a break from English, you can read a far prettier-sounding version of my writing here. […]

  4. Ah oui ! c’est super avec plus de photos. Certaines sont d’ailleurs très belles. Bravo and thanks, M. Hunt !

    Juléjim

    28 juin 2012 at 17 h 41 min


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