LES VREGENS

Métropole balnéaire

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La suite des pérégrinations de Hunt, quelque 600km au nord de Leros. Une crise moins aigüe mais d’autres confins de l’Europe décidément bien mal en point…

« Dieu merci, il y a eu la crise ! » dit le grand Ivan. Nous dégustions des minuscules poissons frits et une bière sur la plage de Varna, la plus grande ville bulgare sur la Mer Noire. « Sans la crise, il ne resterait rien de nos côtes. »

« Vous verrez, plus au sud, m’a dit Vassil, l’archéologue qui m’hébergeait sur son canapé, Par ici, il n’y avait que des villages de pêcheurs, et maintenant tout ça s’est transformé en une sorte d’énorme métropole balnéaire. Je crois qu’ils essaient de bétonner toute la côte. »

Au fil des mois, dans mon imagination, la Mer Noire était devenue comme un talisman. Tout au long de l’immense hiver blanc passé à me frayer un chemin dans la neige, puis dans la chaleur étouffante de l’été et des interminables routes jaunes poussiéreuses, je m’étais imaginé le moment de l’arrivée : au détour d’une dernière colline verdoyante, une plage déserte s’ouvrirait à moi, devant une mer scintillant jusqu’à l’horizon, et je plongerais dans le plaisir indicible de la fraicheur des vagues. Bien-sûr, ça ne s’était pas passé comme ça. C’est rarement le cas. Pour ma dernière soirée avant d’atteindre la côte, j’avais campé dans une forêt surplombant un petit village et je m’étais couché tard après avoir longuement alimenté mon maigre feu de branches de chêne. Là non plus, les lieux ne correspondaient pas à ce que j’avais imaginé. Le « lac » de la carte, que j’avais passé la journée à tenter tranquillement de rejoindre, s’est avéré être un réservoir artificiel plein des rejets d’un bleu inquiétant d’une usine de PVC. Il m’avait fallu marcher encore deux heures, au travers d’un paysage confus mi-industriel mi-agricole, comme si plus j’approchais de la côte, moins cette terre savait comment se présenter. Mais malgré ma déception devant le lac, et les monstrueuses attaques de moustiques, j’étais tout content d’être arrivé jusque là. J’avais un beau feu, dans une belle forêt. C’était la nuit du solstice d’été, et le lendemain, j’allais voir la Mer Noire.

Finalement, mon premier coup d’oeil sur la mer est tombé un peu à plat. Je l’ai aperçue du haut d’une quatre-voies sur un pont aux piliers en béton, bande de brume bleue au-delà des grues du port industriel de Varna. Puis elle a de nouveau disparu derrière les grands immeubles des rues, et j’ai traversé la ville en nage : je ne voulais pas la laisser s’échapper et je suis passé sans y prêter attention devant une cathédrale au dôme doré, des palmiers nains en pots, un dédale de rues piétonnes commerçantes, avec leurs magasins de téléphones et leurs stands de marchands de glaces, ne m’arrêtant un instant que pour laisser une femme m’asperger d’échantillons gratuits de parfums (cela faisait sept jours que je campais, et j’espérais que cela pourrait couvrir ma puanteur jusqu’à ce que je plonge à l’eau), devant une rangée de colonnes en pierre, grecques ou romaines, cela m’était bien égal, et j’ai enfin trouvé le sable ; j’ai jeté mon sac à dos et mes vêtements, et je suis rentré dans l’eau en titubant. À mes yeux, sur cette plage, moi seul en avais le droit.

Je me sentais très très bien dans l’eau. Ce moment-là, au moins, était exactement tel que je l’avais imaginé.

Trois jours avaient passé, j’avais quitté le canapé de Vassil et je suivais la côte vers le sud. Je campais sur des plages, laissant la tente ouverte pour profiter de la fraîcheur de la brise nocturne et de la rumeur des vagues. Les falaises et les collines le long desquelles j’avançais avaient l’air très anciennes : des pans érodés de roches brisées, couverts de broussailles hérissées ici et là. ↕À chaque fois que je rencontrais une plage, j’allais un peu nager pour me couvrir le corps de sel au lieu de sueur, et je ne voyais presque que des cormorans et des mouettes, et des vaches à l’ombre des arbres, en dehors de quelques grappes de nudistes qui me saluaient poliment de loin.

Et puis, je suis arrivé à « l’aménagement ». Je le guettais depuis un moment. À l’autre bout d’un dernier cap vierge s’élevait un hôtel blanc, grand comme un paquebot : il marquait l’entrée de ce qui était, je le savais, un enfer touristique. Cela peut paraître bizarre de redouter un lieu qui s’appelle « Sunny Beach », mais c’est bien ce qui m’attendait : le point de départ de la station balnéaire bulgare originelle, d’où tout était parti après la Transition.

La Transition est le nom que donnent les Bulgares au passage du communisme au capitalisme en 1989. Quelques semaines plus tôt, dans les montagnes, un jeune producteur de films m’avait parlé de cette époque. Il m’avait expliqué que les communistes, sentant venir le changement, s’étaient mis à sortir leur argent du pays avant la chute du Rideau de Fer. Ils avaient caché leur fortune dans des banques étrangères, et au bout de quatre ou cinq ans, avaient commencé à la rapatrier lentement sous forme d’investissements privés. Cet argent s’était en grande partie retrouvé aux mains des mutri, ces affairistes nouveaux riches, des voyous qui se pavanaient en costumes brillants et qui avaient l’avantage d’être des nouveaux venus sans lien avec l’ancien régime. Pendant la folle période des années 90, où tout le pays était à vendre, ils avaient joui d’un pouvoir absolu ; il m’avait raconté l’histoire bien connue de comment ils s’arrêtaient au milieu des routes en créant des embouteillages monstres pour siroter des capuccinos, juste pour le plaisir de montrer que rien ne les en empêchait. Il pensait que cette attitude avait fini par gagner toute la société : en les voyant commettre des meurtres sans être inquiétés, les gens avaient commencé à les imiter. Après cinquante ans sous un gouvernement qui vous interdisait de penser, il en était résulté un manque complet de sens civique, et, avec le boum immobilier des années 2000, une mêlée générale sans aucune réglementation sur la côte de la Mer Noire.

J’ai passé deux bonnes journées à parcourir le résultat de tout ça. Des hôtels, des hôtels, des hôtels, des hôtels, une enfilade infinie de rangées de balcons donnant sur des plages bondées, où des corps luisants de crème s’étalaient sous des parasols ornés de logos de marques, à l’ombre desquels il fallait payer pour s’installer. Dans les terres, c’était encore pire. Une étendue de casinos, de bars, de salles de musculation ou de bingo, de discothèques, de cafés servant des petits-déjeuners anglais à toute heure, de boutiques de souvenirs et de vêtements de plage, de galeries marchandes, de restaurants, de piscines d’un bleu aussi criard que le lac chimique que j’avais fui, parfois interrompue par un terrain vague de sable couvert de mauvaises herbes, entouré de barrières et de panneaux « à vendre », terrains condamnés attendant leur tour.

C’était la « métropole balnéaire » dont parlait Vassil ; les stations collées l’une à l’autre d’Elenite, Robinson, Sveti Vlas, Sunny Beach, Nessebar (petite ville antique sur une péninsule qu’on atteint par une route étroite; d’où, grâce à sa localisation, sa transformation en mignon petit village de maisons de poupées) s’étendaient à perte de vue, comme clonées par un virus architectural. « Dieu merci, il y a eu la crise, avait dit le grand Ivan. Sans la crise, il ne resterait plus rien… » Le gouvernement bulgare défend actuellement un projet de loi en vue d’ouvrir le reste du pays (pas seulement ses dernières plages, mais aussi ses montagnes et ses forêts) au « développement » touristique, ce qui détruira encore plus la nature et ses beautés. Pour moi, c’était ça, la crise, et s’il faut que l’économie s’effondre pour mettre un frein à sa progression, alors j’espère que ça va durer. Peut-être qu’une crise peut en chasser une autre.

J’ai pénétré par mégarde dans l’enceinte d’une station à séjours tout-compris. À part moi, tout le monde portait un bracelet de plastique coloré au poignet, signe de soumission à tel ou tel forfait de vacances, comme à une forme d’esclavage. Sur la plage, les corps grillés n’avaient pas l’air très heureux; à vrai dire, les sourcils froncés et les mâchoires serrées des visages trahissaient un profond mécontentement, comme s’ils se demandaient pourquoi ils étaient venus ici et ce qu’ils étaient censés y faire. Je suis resté planté à regarder, hypnotisé, horrifié, cinquante personnes se livrer à un numéro de danse survolté, entraînés par une jeune femme hurlante et gesticulante vêtue de lycra, jusqu’à ce qu’un vigile vienne m’escorter jusqu’à la sortie.  Je pense qu’il avait repéré que je ne portais rien au poignet, et en fait, il avait bien raison: nous savions tous les deux que je n’avais rien à faire ici.

 

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Written by florence

1 juillet 2012 à 12 h 42 min

Publié dans Culture, Europe, voyage

5 Réponses

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  1. Quelle horreur ! Bonjour « la transition » !
    Merci en tout cas, Flo, de nous offrir cette dégustation du voyage de Hunt.
    Le tourisme de masse pourrit vraiment tout, décidément ;o((… encore un effet dévastateur du capitalisme ;o(.

    clomani

    1 juillet 2012 at 16 h 30 min

  2. Ouais, ouais, ouais… le dernier paragraphe est vraiment terrible. Dès le début du récit, on se dit que ça va mal tourner (« Je crois qu’ils essaient de bétonner toute la côte. » dit Vassil) et puis voilà : « …je n’avais rien à faire ici. »
    C’est ça ! sauve-toi Nick, sauve-toi !

    Juléjim

    1 juillet 2012 at 20 h 43 min

  3. merci, j’avais commencé à le lire en anglais, mais puisque tu me mâches le travail…. ;o)

    kakophone

    2 juillet 2012 at 8 h 15 min

    • moi aussi je l’avais lu en anglais, finalement j’avais tout compris, trop fort 😉
      Et grand merci à toi Flo.

      alainbu

      3 juillet 2012 at 11 h 42 min

  4. cet excellent texte m’a donné l’impression de me retrouver en albanie et au kosovo. et en grèce. mutas mutandis, on peut écrire à la place de « bulgarie » la plupart des noms des pays des balkans, et dans une certaine mesure aussi « espagne » et « portugal », et le texte reste pertinent. hélas pertinent. c’est pas dit, mais la plupart de ces BTP mammouths et mégalos, et tout ce qui va avec, c’est une vaste entreprise de lavage de fric. et une création de bulles qui exploseront tôt ou tard : gare aux retombées de morceaux.
    à regarder, histoire de se déprimer un peu plus : un documentaire suisse sur le kosovo – la mer en moins, c’est les mêmes et la même chose
    http://www.rts.ch/video/emissions/temps-present/2755864-kosovo-si-jeune-et-deja-corrompu.html

    zozefine

    3 juillet 2012 at 12 h 44 min


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