LES VREGENS

« Petite Poucette »

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Après avoir entendu Michel Serres dans l’émission « Dans le texte », sur le site d’Arrêt sur images, j’ai tenu à lire le texte dans son intégralité, bien que j’en ai déjà lu de larges extraits, en pdf, grâce au sens du partage d’un ami internaute (merci Paulo !).

J’ai voulu y revenir de façon plus attentive car l’émission ne m’avait pas enthousiasmé plus que ça. J’avais trouvé le philosophe bien peu serein, manifestement agacé par les relances et les réserves à tonalité critique émises par Judith Bernard ; comme si, plutôt que d’éclairer ou de prolonger la réflexion, il s’agissait avant tout pour lui de défendre le point de vue exposé dans son texte ; comme si, plutôt que de vouloir nous faire réfléchir à partir d’observations pourtant parfaitement pertinentes et d’allers-retours très érudits du passé au présent, il s’agissait pour le vieux sage de bien faire sentir qu’entre lui et sa jeune interlocutrice, le jeune, c’était encore lui !

Quand on s’appelle Michel Serres on n’a pas besoin de faire un tel cinéma pour se rendre intéressant ! Tout de même… M. Serres… pas très « pédagogique » comme attitude (même s’il y a aussi de la séduction dans la relation pédagogique).

Comme autre raison de mon insatisfaction, il y avait aussi l’impression troublante que Judith Bernard, pourtant lectrice habituellement efficace, semblait avoir commis plusieurs contresens puisque l’auteur s’empressait de les pointer pour « la corriger » assez vertement. Alors quoi, Judith, chère professeur de Lettres, des problèmes de … compréhension ? Vraiment ?

Alors parlons du texte. 82 pages, dans un format broché qui rappelle vaguement l’opuscule à succès du vénérable indigné Stéphane Hessel, à peine un livre donc, disons une brochure. Le texte est la version écrite d’un discours prononcé en 2011 à l’Académie française. Structuré en 3 parties, l’idée générale qui traverse ce court essai consiste à prôner une attitude confiante envers les jeunes générations, génération Y pour les uns, digital natives pour d’autres, « Petite Poucette » pour le philosophe académicien, si admiratif et tellement optimiste devant la dextérité des pouces sur le clavier du smartphone ou des doigts sur celui de l’ordinateur !

1ère partie : Petite Poucette.

Qui es-tu ? Toi, jeune écolier ou jeune étudiante qui « habite la ville », plutôt que la campagne. « Formaté par les médias », « formaté par la publicité », « habitant le virtuel » par smartphone ou ordinateur interposé.

Ces jeunes, adultes en devenir, ne ressemblent plus tout à fait aux adultes d’aujourd’hui, ceux qui ont pourtant en charge de les éduquer et de les accompagner sur les chemins souvent tortueux de la connaissance et du savoir. Le cas de figure est nouveau, nous dit le philosophe. A tel point qu’il faut selon lui tout réinventer !

« Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. » (p 23)

2e partie : Ecole

L’Ecole, au premier chef, est à réinventer, nous dit Michel Serres, lui-même enseignant universitaire au long cours. Avant Gutenberg, l’acquisition du savoir passait par l’oral : « Il fallait savoir par coeur Thucydide et Tacite si l’on pratiquait l’histoire, Aristote et les mécaniciens grecs si l’on s’intéressait à la physique… ». Avec l’avènement de l’imprimerie, nous passons de l’oral à l’écrit, de la mémoire par coeur à la mémoire stockée dans les livres. Ce qui fait dire à Montaigne qu’il vaut mieux une tête bien faite à une tête bien pleine. (Montaigne le visionnaire : 1533-1592 !)

Aujourd’hui, fait remarquer Michel Serres, avec les nouvelles technologies, c’est le règne de la page pixélisée, page-écran, écran PowerPoint ! la mémoire, dite « mémoire morte » (?!) est désormais stockée dans les serveurs d’ordinateurs, les ordinateurs eux-mêmes, les smartphones, les clés usb, les HD externes, les Dvd… C’est ainsi que le savoir s’objective, se distancie, la mémoire s’externalise, libérant alors l’esprit, la pensée, des tâches autrefois dédiées au « cogito » (mémoriser, imaginer, raisonner, déduire, induire etc…). Quand certains s’en inquiètent et lancent des SOS dans toutes les directions (Sauvez les Lettres ! SOS Education ! Finkielkraut, Lafforgue, Brighelli …) Michel Serres lui s’en réjouit en déclarant que plus on se libère du savoir et de la connaissance mieux on pense ! Vive la pensée algorithmique et procédurale, vive la logique floue, vive la recherche chaotique, foisonnante et hypertextuelle ! Vive l’invention perpétuelle !

  **********

En conséquence, plus besoin d’un enseignant porte-voix, plus besoin du silence de la salle de cours ou de l’amphi…

Mais ce que le philosophe utopiste ne nous dit pas c’est s’il y aura encore des « petites poucettes » et « des petits poucets » présentant des difficultés durables d’apprentissage, dans cette école futuriste. Ni comment faire alors pour les aider, sans porte-voix ? N’est-ce pas là une option élitiste qui ne dit pas son nom, ou qui n’a pas conscience de porter en son sein un probable effet pervers dévastateur car potentiellement inégalitaire ?

« … Jusqu’à ce matin compris, un enseignant, dans sa classe ou son amphi, délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait de l’écrit, une page-source. S’il invente, chose rare, il écrira demain une page-recueil. Sa chaire faisait entendre ce porte-voix. Pour cette émission orale, il demandait le silence. Il ne l’obtient plus… »

Pourtant la cybernétique nous dit que le bruit est l’ennemi de la communication. Ou ai-je mal entendu ?

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3e partie : Société

Dans la partie qui précède, Michel Serres nous prédit donc une révolution pédagogique (en se limitant aux prémisses sans nous en donner ni la méthode ni les ingrédients, mais dans quel mesure le vieux sage est-il au fait de la  réalité quotidienne et concrète de nos établissements scolaires actuels ?). Il faudrait sans doute préciser et affiner le projet en entrant dans les modalités de mise en œuvre.

Dans cette 3e partie c’est une révolution politique et institutionnelle qu’il nous annonce. Le ci-devant Petit Poucet, la citoyenne Petite Poucette notera désormais ses enseignants, s’auto-organisera dans son travail, à l’usine comme au bureau, refusera de souffrir et d’être réduit à un « patient » muet et méprisé par l’hôpital et la faculté de médecine. S’ensuit une série d’éloges où l’on passe insensiblement de formulations à forte teneur utopique et poétique à une expression de plus en plus hermétique à force de se vouloir prophétique … Eloge des voix humaines, éloge des réseaux, éloge des gares, des aéroports (sic !), éloge de la marqueterie, éloge du troisième support, éloge du nom de guerre (?!?!), éloge du code, éloge du passeport…..

Par exemple :

« … Or, je le répète, l’histoire des sciences connaît le décrochement qui s’ensuit de ce type de croissance. Lorsque l’ancien modèle de Ptolémée eut accumulé des dizaines d’épicycles qui rendaient illisible et compliqué le mouvement des astres, il fallut changer de figure : on déplaça vers le Soleil le centre du système et tout redevint limpide. Sans doute le code écrit d’Hammourabi mit fin à des difficultés sociojuridiques tenant au droit oral. Nos complexités viennent d’une crise de l’écrit. Les lois se multiplie, enfle le Journal Officiel. La page se trouve à bout de course. Il faut changer. L’informatique permet ce relais… » (in Eloge du troisième support p 70/71).

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Cette 3e partie est, à mon sens,  la plus faible (parce que la moins convaincante) en tant que contribution à la réflexion prospective proposée par le philosophe.

Au terme de la lecture, particulièrement au cours de cette 3e partie, on se demande à qui s’adresse l’académicien en des termes aussi érudits, aussi généraux, aussi abstraits et festonnés, à tel point  qu’ils en deviennent abscons ? Ah mais oui bien sûr ! il s’adressait à ses collègues de l’Académie ! … sauf qu’une fois le texte de ce discours imprimé, édité et diffusé, son audience s’est considérablement modifiée en s’élargissant. L’audience, peut-être, mais pas la lisibilité du discours. Hélas… Encore l’élitisme ?

 **********

Tant et si bien que mon détour par le texte n’aura pas apporté de réponse à ma question : quel but poursuivait Michel Serres en écrivant cet essai ? Contribuer au débat public sur les enjeux éducatifs et sociétaux présents et futurs ? ou apporter une nouvelle fois la preuve qu’il est un éternel jeune penseur omniscient de notre monde si complexe ?

Dans un cas, il faudrait tout de même être un peu plus concret et surtout accessible au plus grand nombre, dans l’autre la démonstration me semble passablement inutile. A moins de vouloir à tout prix faire le coquet … ou, le grand âge venant, de chercher à se rassurer ?

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Written by Juléjim

2 juillet 2012 à 19 h 01 min

13 Réponses

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  1. Ça résume parfaitement ce que je pense de la démarche de M. Serres. J’en trouve l’inspiration éminemment valide et pertinente, mais le développement achoppant. Il est puissant lorsqu’il met en lumière les changements, et il est au premier rang pour les constater et les relate avec justesse, à mon sens. Mais je ne le suis pas dans le pronostic qu’il en fait, ni surtout dans son enthousiasme et ses prévisions. Mais il faut accorder à M. Serres d’avoir été plutôt précocement à la pointe sur l’écologie, donc peut-être que ses mots prendront un sens nouveau dans l’avenir.

    Merci en tout cas pour cette lecture commentée.

    gemp

    2 juillet 2012 at 21 h 38 min

    • Je suis heureux que nous ayons la même appréciation, j’avais un peu peur de « doucher » l’enthousiasme que tu exprimais lorsque tu nous avais averti de la sortie publique prochaine de ce texte.
      Michel Serres est un intellectuel de haute volée qui, à partir de ce qu’il observe et analyse de nos sociétés, anticipe sur l’évolution du monde. Son livre « Le Contrat Naturel » date de 1987. Même si d’autres (Dumont, Gorce…) l’ont largement devancé, sa contribution à la prise de conscience écologique est majeure. Historien ET philosophe, Michel Serres réfléchit à l’avenir en tenant les deux bouts du temps observable : le passé et le présent. Un esprit fertile et précieux.

      http://www.eclairement.com/Le-contrat-naturel-Michel-Serres

      http://multitudes.samizdat.net/Retour-sur-le-Contrat-Naturel-M

      Juléjim

      3 juillet 2012 at 9 h 52 min

  2. En fait, ça donne l’impression qu’intellectuellement c’est satisfaisant, mais que Serres élimine complètement la dimension sociale au profit de l’analyse d’un individu théorique de telle ou telle génération ou époque.
    Je pense qu’en effet, il se laisse berner par l’effet que font des jeunes experts en maniement de leurs pouces, mais dont on se rend vite compte qu’ils sont parfois complètement perdus et sans repère en réalité dans les dédales de tout ce à quoi ils peuvent accéder.

    florence

    3 juillet 2012 at 9 h 31 min

    • « … ’ils sont parfois complètement perdus et sans repère en réalité dans les dédales de tout ce à quoi ils peuvent accéder. »

      ****************************
      Je n’ai pas eu le temps d’accumuler une grande expérience pédagogique avec des élèves sur ce point mais mes propres usages du Net me font penser qu’il y a au moins 2 modes de recherche sur internet : celle où tu trouves quelque chose sans vraiment chercher, et celle où tu sais ce que tu cherches. Dans ce 2e cas de figure (qui est courante dans le contexte scolaire), je pense aussi que plus on a du connu » sur quoi s’appuyer plus on a de chance de trouver vite et bien l’inconnu qui nous manque. M.Serres fait l’impasse (du moins dans ce texte-là) sur cet apprentissage qui renvoie à de la méthodologie, à du « savoir chercher » ou encore du savoir apprendre à apprendre.

      Dans le domaine de la lecture par exemple, que j’ai pas mal exploré, de nombreuses expériences psycholinguistiques ont quantifié le degré de lisibilité d’un texte (longueur des mots, des phrases, % de mots rares etc…), notamment pour mettre au point une échelle de lisibilité bien utile pour classer les textes des fichiers-lecture. Ceci a permis de mettre en évidence un ratio connu/inconnu qui permet de considérer qu’un texte est d’autant plus facile à comprendre pour un lecteur L que ce qu’il sait déjà approche les 80%, la lecture du texte lui apportant les 20% restants. Plus les 80% décroissent, plus la lecture doit être fertile, plus le texte paraît « difficile ».

      M. Serres sait-il que notre société se compose aujourd’hui encore de 30 à 40% de lecteurs très ou moyennement efficaces et 70 à 60% de lecteurs peu ou pas efficaces voire non-lecteurs ? C’est un aspect des choses à ne pas négliger dès maintenant comme pour l’avenir.

      Juléjim

      3 juillet 2012 at 10 h 31 min

      • Et quel est le degré de lisibilité du texte de Serres? 🙂

        gemp

        3 juillet 2012 at 10 h 42 min

  3. Pour le degré de lisibilité de Serres dans ce texte: eh bien il tombe bien bas à mes yeux quand j’apprends que c’est une transcription de discours à l’AF, et non un livre au départ. C’est typiquement le genre de trucs d’ailleurs que les élèves ne voient pas: quelle est la vraie source d’un doc lue sur une page internet.

    florence

    3 juillet 2012 at 10 h 45 min

    • Je pense que l’extrait que je cite en exemple est… exemplaire. C’est quasiment le degré zéro de la lisibilité. Il faudrait des renvois de bas de page pour « Ptolémée », « épicycles », Hammourabi »… soit 7 lignes de texte qui renvoie à des centaines d’autres pour éclairer le sens de 3 mots !

      Michel Serres enseigne à l’université de Stanford depuis plus de 20 ans et il n’a enseigné qu’à l’université, si je ne m’abuse. Son discours s’adressait initialement aux académiciens. Bon, ça fait quelques excuses mais quand on se pique de pédagogie il faut savoir descendre de l’estrade. N’est-ce pas Flo ?

      😉

      Juléjim

      3 juillet 2012 at 11 h 51 min

      • Tu veux dire que Flo, elle s’la pète ou bien ?

        Même si je n’ai lu que des extraits (je n’ai pas trop envie de lire l’intégrale) je suis d’accord pour la lisibilité. C’est dommage justement que, contrairement à d’autres de ses écrits, et même conférences, celui-ci soit aussi alambiqué.

        gemp

        3 juillet 2012 at 12 h 25 min

  4. « Tu veux dire que Flo, elle s’la pète ou bien ? »

    ************************

    Ah non ! bien au contraire, le peu que je sais de cette adorable amie me fait penser que c’est justement le type même de l’enseignante qui a en permanence la volonté de trouver la bonne distance, pour être efficace, entre elle, l’élève et le savoir à transmettre. C’est le triangle magique qui te met aux anges quand ça marche et au fond du trou en cas d’échec répété.

    🙂

    Juléjim

    3 juillet 2012 at 13 h 18 min

    • Je blaguaaaaais, en omettant machiavéliquement de mettre un smiley…

      gemp

      3 juillet 2012 at 13 h 24 min

      • T’inquiète, je n’ai pas perçu de fiel dans ta fausse question, juste de la malice.
        😉
        Et c’est l’occasion, une fois encore, de dire à ceux dont on apprécie la compagnie combien on les aime. Et tant pis pour leur front et leurs joues qui rougissent. Un jour, il est très tard, et c’est là qu’on s’aperçoit qu’on ne s’était pas dit à quel point on était heureux de s’être connu.

        Juléjim

        3 juillet 2012 at 14 h 00 min

      • L’estrade au sens propre, j’ai expérimenté en début de carrière, ben ça peut paraître séduisant quand on est petit mais… c’est effroyablement casse-gueule quand on a tendance à beaucoup aller et venir dans la classe! Et en cours de langue, c’est obligatoire pour s’adresser explicitement à qq’un, mimer si regards affolés quand tu parles, etc. Bref, c’est du sport, et je ne reconnais pas du tout les cours tels que décrits par Serres.

        florence

        3 juillet 2012 at 14 h 00 min

  5. « Bref, c’est du sport… »

    ******************
    Hin hin hin… cof, cof cof …

    😉

    Juléjim

    3 juillet 2012 at 15 h 15 min


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