LES VREGENS

Léros, l’île d’Artémis la cruelle

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« Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate » Dante

Pensées à partir de quelques photos d’Alex Majoli et de films miraculeusement disponibles sur internet.

1989, et tant de temps, et d’hommes, de femmes et d’enfants avant, et puis encore après.

Des hommes, des femmes nus. La plupart édentés. Mais nus. Grisonnants souvent, mais nus toujours. Nudité inouïe de ces internés, définitivement ostracisés. Oubliés et abandonnés là depuis parfois une trentaine d’années, insulaires isolés internés. Incurables ou rendus incurables par l’enfermement et l’isolement. Considérés comme des bêtes, comme des déjà-morts par les pêcheurs, ou les agriculteurs, ou les retraités, ces vieux qui trouvent là de quoi compléter leur retraite. Internés hagards et nus. Nus sous ce soleil du sud le la Méditerranée. Nus pour manger, dormir, errer sur le terrain autour de l’asile. C’est le pavillon 16, celui des Hommes Nus. Ils sont tous à poil. Ils ne cachent rien, et lorsqu’ils sont debout, ils sont un peu cambrés, le ventre proéminent. Certains se pissent et se chient dessus. Hébétés, bavant, le regard prisonnier. Certains dorment par terre, dans la poussière ou sur le béton. Certains se ramassent sur eux-mêmes, le corps replié, protecteur, fermé. Ils attendent la fin du monde. Ils couchent en dortoir, sur de méchants matelas mousse gorgés d’immondices, sous leur couverture, et la lumière ne s’éteint jamais. Pendant que certains dorment, parfois sanglés aux montants, d’autres déambulent, d’autres crient, ou pleurent. Ou d’autres simplement contemplent, ramassés sur leur lit, insomniaques, la vacuité absolue de la vie. Et leurs cauchemars.

Si la Grèce antique et tant d’autres cultures étaient nus à la belle saison, la Grèce moderne, depuis, vit habillée. Bien souvent habillée en noir, de deuil en deuil. Que signifie la nudité de ces hommes, à deux pas de la route ? Bien sûr, on appréciera le côté pratique de la chose : pas d’habits souillés, pas de buanderie, et pour nettoyer ces corps avilis et maigres, il suffit de les passer au jet, et de les savonner, et de les rincer. Pas tous les jours, trop de malades, trop de travail. Mais c’est pratique. On ne sait pas ce qu’il se passe en hiver. Car il fait froid l’hiver. Et même parfois très très froid. Sont-ils encore nus, les arrose-t-on encore dans le jardin ? Dorment-ils encore sous une unique couverture, dans ces grandes salles ouvertes aux courants d’air ? Oui, probablement. Certainement.

Regarder ces hommes sous le jet, tandis que de vieux paysans les savonnent de leurs grosses mains avec de grosses éponges, me fait penser à ces gamins que l’on douche. Même ventre proéminent, même nudité. Même tête penchée en avant pour ne pas recevoir de savon dans les yeux. Ils s’ébrouent ensuite, pas séchés, mais l’air et le soleil suffisent. Difficile de ne pas comparer ces hommes nus à des enfants. Une bande d’enfants nus, marchant pieds nus dans la poussière. Pas une bande d’enfants joyeux. Des enfants tristes et brisés. Mais une sorte d’innocence émane d’eux.

Tout au moins peut-on aisément projeter cela sur eux. Ils satisfont notre regard ethnocentré, formaté par notre civilisation axiologique, on voit en eux un lien avec ces tribus d’innocents aborigènes, ou bushmen, ces petits corps grêles, posés sur les allumettes des jambes, le ventre en avant, visages parfois édentés comme le bébé, morphologie croisée entre très jeune et très vieux, et stimulant en nous une sorte de reconnaissance, acquise ou innée, due au « baby-face effect » : innocence du primitif et de celui à qui rien n’est laissé d’autre que la primitive mais unique et contraignante tâche de juste exister.

Mais cela ne fonctionne pas sans l’autre côté de la pièce : ces innocents, nus et esseulés, dégoûtants mais bouleversants, et à l’impuissance pathétique, retournés à l’origine, ensauvagés et errant dans le vide, aux questions laissées sans réponse, aux corps et aux esprits laissés sans soin, sont aussi là parce qu’ils ont été vomis par leurs familles, par leurs villages, par leur société, éjectés, expulsés dans le désert, dans cette sorte de désert qu’est une île petite, belle mais si lointaine, si isolée, si périphérique. Bouc émissaire à mille visages, chargé de tous les péchés, chargé de toutes les fautes, ostracisé pour qu’il meure sous cette charge, seul, loin des regards sans compassion de celles et ceux restés dans le monde des vivants.

Merci de ne pas diffuser sans me demander.

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Written by zozefine

3 juillet 2012 à 10 h 52 min

Publié dans Non classé

4 Réponses

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  1. Je repense à ma tante. Nous n’avons que 10 ans d’écart, ce qui n’est rien quand le plus jeune est déjà retraité depuis un certain temps. Elle, elle est entrée « chez les fous » comme on entre en religion, infirmière à 17 ans. Elle a éconduit gentiment un fiancé pour aller au bout de son boulot. Pendant 30 ans, elle a « pris les nuits », étant seule, pour que ses collègues soient moins perturbées (oui, c’étaient en général des femmes là aussi, avec mari et enfants souvent). Chaque année, elle partait en vacances quelque part, personne n’a jamais su où, seule sa mère avait des coups de fils de ce « quelque part » lui disant que tout allait bien. A 55 ans elle a dit STOP.

    S’occuper de personnes « pas dans la norme » doit être quelque chose de terrible. Mais comme disait ma sœur, qui a son diplôme d’auxiliaire-puéricultrice, et dut s’occuper d’enfants terriblement déficients physiquement et moralement pendant ses études, « Mais ces enfants, on les aimait, et on pleurait quand ils mouraient (car bien sûr cela arrivait souvent parmi ces enfants à l’avenir le plus souvent très limité) ».

    Léros, île de l’espoir qui ne vient pas, île du « bout de la route ». Île aussi où se manifeste la solidarité. A l’instant, je me remémorais les atrocités d’Abu Ghraib, de Guantanamo à propos d’une autre civilisation, celle de la Prédation et du Pouvoir considéré comme un bien précieux. L’avenir est à l’est.

    babelouest

    3 juillet 2012 at 13 h 28 min

    • merci pour votre commentaire.

      dans un des films YT, quelques *gardiens* sont interviewés. l’un d’eux pleure en décrivant ce qu’il a dû vivre, et ce que ces internés vivaient. les gardiens, d’un certain point de vue, sont aussi oubliés et isolés, aussi abandonnés que les internés. des gens, des gens pas formés, des paysans, pêcheurs, retraités, des grands-mères, le tout-venant de l’île, ont vu là la possibilité de gagner quelques sous mais à un prix affolant : être à la fois spectateur et acteur d’un véritable enfer. quant au personnel « formé », un des films montre une conférence pleine de psyspsys à athènes, juste après le scandale : seuls 2 travaillaient à Léros. personne n’avait envie d’y aller. pas assez glamour, et pour des clopinettes en plus.

      mais : le texte de Guattari (http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/18chi02.pdf), Journal de Léros, qu’il avait écrit pour Libé comme reportage, en 89 justement, est extrêmement mesuré sur le regard qu’on doit porter sur ces conditions-là d’internement. bien sûr, c’est horrible par rapport à un certain type de jugements et de préjugés sur comment-il-faut-se-comporter-avec-les-fous, horrible par rapport à ce qui pourrait être fait, par rapport à ce qui serait souhaitable de faire. mais : d’une part, à l’époque, la psychiatrie institutionnelle en france n’est pas en meilleur état, même si les apparences sont meilleures. d’autre part, les conditions spécifiques à Léros sont aussi, telles qu’elles sont, vraiment intéressantes car améliorables. il a été beaucoup question de fermer Léros (les psys athéniens avaient très envie de récupérer le fric (pas les malades, il va sans dire) pour faire joujou dans la capitale), mais Guattari semblait voir dans Léros potentiellement ce qui a été fait à La Borde : la psychiatrie en institution peut être également un lieu de VIE, de vraie vie, même si pas facile. sauf que le chantier de réforme demandait beaucoup de temps, beaucoup d’argent, beaucoup de gens. et une réflexion sur la psychiatrie et sur la folie radicalement différente de ce qu’elle est en grèce, et de ce qu’elle redevient malheureusement massivement en UE en général.

      à regarder, parce que c’est un grand documentaire :

      > http://youtu.be/qbloZg3PLtg
      > http://youtu.be/t_WcEn7SkZI
      > http://youtu.be/bD4THe6xtEc
      > http://youtu.be/RT14-2HK0ns
      > http://youtu.be/o3vH9mVanzo
      > http://youtu.be/2cM3CQgIdUY

      zozefine

      3 juillet 2012 at 13 h 54 min

  2. Un texte dont la beauté se suffit à lui-même ne se commente pas, il se médite et reste longtemps en mémoire.

    Merci Zoze.

    Juléjim

    3 juillet 2012 at 13 h 50 min


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