LES VREGENS

Léros – les gens et la collecte

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Il est 20h, je parque la voiture, comme toujours, je stresse à l’idée de ne pas trouver l’adresse, 13 rue des Thermopyles, pas moins, mais c’est facile : un grand local d’angle ouvert sur la rue, rempli de sacs plastique pleins, de cartons et de gens à la bonne bouille… ouf, ils m’aident à porter mes sacs. Ils me servent un grand verre d’eau glacée. On discute.

Une dizaine de personnes, c’est un groupe autonome auto-géré anti-autoritaire. Il a émergé des mouvements sociaux et des manifestations de l’année dernière : des manifestants se sont retrouvés pendant de nombreuses soirées devant la mairie, à Miaouli Platz,  à tchatcher sur les marches de marbre blanc encore chaudes, et à refaire le monde, jusqu’à ce qu’ils finissent, pour les plus déterminés, à louer un local et à agir.

ON NE DOIT RIEN, ON NE PAIE RIEN, ON NE VEND RIEN

Platia Miaouli dans sa splendeur immaculée, glacière l’hiver, four l’été…

Les collectes ont commencé avec les clandestins de Lavrio, ils en ont organisé déjà deux. Et puis le tamtam Internet leur a signalé le problème à Léros. Et ils ont organisé cette collecte-ci – tout en montant un festival anti-fasciste dans quelques jours et un bazar d’échanges ce soir, de nouveau sur Maiouli Platz. Il y a en cours quelques collectes organisées pour Léros, entre autres au Jardin Botanique à Athènes.

Donc hier soir, je suis arrivée à la réunion-collecte avec mes sacs-de-riz… non, je plaisante, mais avec des sacs bourrés de légumineuses, et bon, aussi du riz. J’avais obéi bêtement au mail (féculents, légumineuses), mais des donateurs avaient apporté d’autres produits, par exemple du sucre, de la confiture, des biscuits, de l’huile, des jus de fruit, de la farine, diverses boîtes de conserve dont une boîte de thon géante, et même des Pampers ! Mais au moment de fermer les cartons, il y a celui (Takis) qui râlait en disant : « 36% de votes Syriza, mais ils se bougent pas beaucoup », et celle (Irenka) qui en avait presque les larmes aux yeux, en remarquant que les délais avaient été courts, que les gens sont fauchés mais sont venus, et que c’est déjà pas mal. Petite île, tamtam uniquement par Internet, petite collecte globalement, mais beaucoup de gens qui sont passés pour apporter au moins un quelque chose.

un des cartons, tous bien pleins et lourds comme des ânes morts !

remplissage des cartons

trois jours de collecte : à la fois déception et contentement : ce n’est qu’un début, en somme – mais bon, les cartons sont pleins à craquer !

On me dit que les paquets partent aujourd’hui mercredi, avec le ferry de 23h. Reste à trouver un contact sûr sur place, car c’est tout de même pas mal de bouffe et ça peut facilement disparaître. Personne de l’île ne part avec la collecte. J’explique mon projet : je veux aller à Léros. Takis était au courant, Myrto l’avait averti qu’une Sylvie viendrait discuter de cette idée. Et ça tombe bien, Thanassis veut aussi aller à Léros, car il y a été interné 2 mois, en 2004, à cause du service militaire. Mais pour l’instant, il n’est pas là, si j’ai le temps, je peux l’attendre. CERTES.

Et je me mets à discuter avec Irenka. Fille formidable, physiquement et charismatiquement. Avec sa belle gueule marquée et ses incroyables dreadlocks, elle me raconte tout ce que j’avais envie d’entendre, mais faute des contacts adéquats, j’étais passée à côté. Elle m’explique le fonctionnement auto-géré du lieu, le potager collectif à Galissas, sur un terrain donné par une vieille dame, l’organisation des réseaux d’entre-aide, bref, tout cette résistance qui s’organise sur l’île. J’ai beaucoup dit que ce que voient les gens, les touristes en particulier, la misère, la déprime, les SDF, les magasins fermés, tout ça n’est que la partie visible de l’iceberg. Mais la partie immergée est monstrueuse, la situation est par exemple dramatique dans les prisons, les hôpitaux, les orphelinats, les zones pauvres et peu habitées, justement pour les rares habitants. La crise est partout, pas seulement à Athènes ou à Thessalonique.

Mais au-dessous de la ligne de flottaison, il y a aussi le positif, tout ce qui n’est pas visible sans avoir des contacts pertinents, les actions concrètes de résistance, qui trament sous le visible un vrai tissu de solidarités. Encore beaucoup à faire, encore fragile (« tu vois, on est qu’une dizaine ») mais Irenka en parle comme d’une lame de fond. Et ma foi, j’ai non seulement envie d’y croire, mais d’en être. Je donne mes coordonnées.

Irenka me parle un peu d’elle. Histoire assez dingue. Sa famille a été chassée de Turquie, de la région de Smyrne, dans les années de la Grande Catastrophe, premier quart du XXème siècle. Il y a eu échange de populations, 300.000 trucs sont partis vers la Turquie, 1’300.000 grecs se sont retrouvés dispersés en Grèce, essentiellement à l’est et dans les îles. Gros traumatisme général. Mais la famille d’Irenka n’est pas partie vers l’ouest, dans le pays des ancêtres, mais vers l’est, en URSS. Et elle est née en Russie encore URSS. Ensuite, elle a bourlingué à travers le monde, toujours vers l’est, dont 10 ans en Inde et au Népal, dans les montagnes. Et puis elle est là. Elle est peintre. Il me semble avoir compris qu’elle est fonctionnaire, mais elle bosse bénévolement dans une maison familiale, à l’origine un centre ouvert pour enfants délinquants, mais qui maintenant accueille tous les enfants à problème, ou plutôt à qui la vie n’épargne rien : parents violents, en taule, ou négligents, ou totalement fauchés, mais aussi enfants gypsies, d’émigrés clandestins, etc. C’est ouvert de 12h à 18h, ils assurent un repas par jour, des activités scolaires, artistiques, un suivi psychologique, des cours de rattrapage pour l’école, des excursions, etc. Irenka s’occupe des activités artistiques, et un peu de tout le reste. Car il y a toujours quelque chose à faire, bien sûr. En grec, ça s’appelle STEGHI, et en anglais SHELTER. Et ils font partie du programme de mobilité européen « Leonardo da Vinci ». Et tout ça sans aucune aide de l’Etat, bien sûr. Ni maintenant, ni avant non plus.

Thanassis arrive. Un blond aux yeux pervenche, le visage rond, l’air doux. Je lui explique mon histoire, il est loin de dire non, j’insiste pour dire à quel point je suis nulle, pas journaliste, je lui raconte les mails, les blogs, les pages FB, bref pourquoi aller vérifier moi-même. Mais non, je n’ai pas réussi à le dégoûter. Je lui glisse que je ne crois pas un mot de ce qu’Antartis (celui de l’appel à l’aide, directeur administratif si j’ai bien compris) a raconté à Okéanos. Et Thanassis non plus. C’est bien pour ça qu’il veut y aller. Son histoire là-bas : donc 2 mois en 2004. Pour ne pas faire le service militaire, il se fait interner, le but étant un papier d’inaptitude. Théoriquement comme interné en attente de diagnostic, en fait, comme travailleur social (il est sociologue et ethnologue de formation).

liberté ? ça pourrait être formidable, vivre à poil. mais hélas non, car ici, en cette circonstance, humiliation totale. ça me rappelle d’effroyables douches…

La situation en 2004 : il n’est pas allé dans le pavillon des femmes. Le pavillon 16, celui des hommes nus, est devenu un pavillon ouvert, avec du personnel formé tendance anti-psychiatrie, et c’est là qu’il a travaillé. Egalement, en dehors de l’asile, des unités de vie, probablement de petites maisons louées par l’institution, où de petits groupes d’interné(e)s relativement autonomes vivent. Thanassis s’est aussi occupé de ces unités de vie. Si j’ai bien compris, il s’agit là des 120 internés sur 400 dont a parlé la presse. Par contre, il y a 2 autres pavillons, et donc, mais à vérifier, les 280 internés restants, absolument bouclés à triple tour, où il n’est jamais allé, et où règne encore l’ « ancienne manière ». Aucune information sur ces 2 autres pavillons : existent-ils encore ? Le pavillon ouvert est-il encore ouvert ? Cela fait partie des choses à vérifier (car on n’y va pas seulement pour constater que les frigos pleins de f*ndus sont vides…).

La conversation (rapide, ils étaient aussi en train de préparer le festival anti-fasciste et le bazar) m’a permis de clarifier une chose : des amis se sont étonnés de cette histoire à Léros, car ils pensaient que l’asile était fermé. En fait, il n’y a plus de nouvelle admission. Mais les patients qui y sont y restent. Ce sont pour la plupart des vieux, que plus personne n’a envie de « prendre à la maison». Que de toute façon plus personne ne connaît. Alors ils restent à Léros. Jusqu’à la mort. Certains sont là depuis 50 ans. Il se rappelle un cas relativement bénin de choc post traumatique typique, qui aurait pu être soigné en hôpital de jour. Mais le mec a été interné et fait partie de ces vieux devenus réellement dingues, mais de leur enfermement, de leur éloignement et de l’abandon de leurs proches. Et, mais cela n’est pas dit, mais je le sens en filigrane (et avec en mémoire les documentaires sur YT) d’une bonne dose de déshumanisation – pas méchante, pas volontaire : juste les circonstances.

Maintenant, reste à faire. Tout d’abord, on a besoin d’un contact sur place. D’un contact fiable et engagé. Ensuite, le problème du voyage lui-même. Quand, combien de temps là-bas, où dormir, etc. En principe, cela devrait devenir plus clair aujourd’hui.

J’ai beaucoup insisté : tu penses qu’on pourra vérifier la situation ? Il a rigolé : « Anyway, it will be very very adventurous !! »

Mon seul regret : on parle aussi mal anglais lui que moi ! Je partirai avec mon dictionnaire grec/français, ça c’est sûr. Aussi le Lumix et le cahier de voyage… et le stylo très fin, à l’écriture si noire et si douce.

Léros… Aghios Isidoros

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15 Réponses

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  1. Génial, superbe, intéressant, concret, vivant, passionnant, la vraie vie, les vrais gens. Le premier chapitre.

    Gavroche

    4 juillet 2012 at 12 h 37 min

  2. et comme je n’ai aucune prétention, et en tout cas pas celle d’y voir plus clair que Thanassis, je lui ai proposé de « sponsoriser » son voyage et de lui prêter le caméscope, pour autant qu’il reste plus de temps (les ferries sont mercredi et vendredi pour l’aller, jeudi et dimanche pour le retour). bref, qu’il y aille après le festival anti-fasciste et qu’il prenne son temps Et vous avez ce que c’est, le temps…on en discute ce soir au bazar.

    zozefine

    4 juillet 2012 at 13 h 04 min

  3. Bonjour Sylvie,
    Bravo et merci.
    Peut’on t’aider ? Si oui, comment.
    Courage,
    Je t’embrasse,
    Amitiés,
    Pierre-Yves

    pierreyvesrobin

    4 juillet 2012 at 13 h 52 min

    • peut-être, cher pierre-yves. mais c’est encore un peu flou. pour l’heure, toujours pas de contact, et sans contact sur place, c’est à dire au culot, c’est possible mais plus foireux ! note, j’aime les plans foireux. merci en tout cas pour ta réaction. je la garde en besace.

      zozefine

      4 juillet 2012 at 15 h 09 min

      • Tu peux, suis de tout cœur avec toi, merci de nous tenir informé. Je t’embrasse, Amitiés, P-Y

        pierreyvesrobin

        4 juillet 2012 at 15 h 53 min

  4. J’en veux d’autres, vite… Mais je sais qu’il va falloir attendre…
    Bon vent, Sylvie… et reviens-nous avec tes témoignages, passionnés et passionnants ;o)

    clomani

    4 juillet 2012 at 14 h 55 min

    • mais j’irai peut-être pas, si c’est plus efficace comme ça. j’en serais très frustrée, évidemment. merci clo ! ;-))

      zozefine

      4 juillet 2012 at 15 h 11 min

  5. Merci Zozinette ! ♥

    alainbu

    4 juillet 2012 at 15 h 20 min

  6. Au moins ce texte là, ce témoignage, tu es d’accord avec l’idée qu’il puisse être diffusé le plus largement possible Zoze ? Si tu es d’accord, alors il faut que tous ceux qui sont sur les réseaux sociaux cliquent à tout va !

    Les cartons de bouffe qui partent non accompagnés sur un ferry… par ce temps de crise où tant de gens crèvent la dalle… c’est chaud non ?

    Et puis, on est avec toi, si près, si loin… hein ?

    😉

    Juléjim

    4 juillet 2012 at 16 h 30 min

    • oui oui, zule, ze suis d’ac pour qu’il soit un peu répandu de çà de là…
      pour la bouffe, c’est justement un des problèmes ! faut qu’ils trouvent un contact fiable là-bas. à moins que quelqu’un parte avec vendredi…
      si près, si loin, oui ! moi par rapport à vous. mais aussi, paradoxalement, Léros de Syros, un (gros) coup d’aile de goéland y suffirait pourtant. et si loin si près, ces hommes derrière leurs murs par rapport à la vie là-dehors.

      zozefine

      4 juillet 2012 at 19 h 22 min

  7. Tu es mon héroïne. Tu ne soupçonnes pas combien j’admire ton courage, ta capacité à accorder tes pensées et tes actes et ensuite à nous raconter, avec une humanité rare, tout ça. Bises.

    lenombrildupeuple

    4 juillet 2012 at 19 h 05 min

    • ô toi c’est simple, tu es mon nombril !!!!!!!!!!! je suis pas sûre que ce soit du courage, tu me prêtes beaucoup, là. peut-être que c’est juste une grosse colère qui vient de loin, comme tu sais. baisers !

      zozefine

      4 juillet 2012 at 19 h 24 min

    • Je ne peux pas dire mieux.

      florence

      4 juillet 2012 at 22 h 53 min


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