LES VREGENS

Le blues de l’arrivée

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Ça sent la fin mais l’ambiance n’est pas au triomphe: Hunt publie des textes sans images.

En haut d’une falaise surplombant la Mer Noire – 15 juillet

L’appel à la prière m’a réveillé avant l’aube, dans cette petite ville turque aux murs blancs, en haut d’une falaise surplombant la Mer Noire. Il faisait toujours nuit dehors, à peine une première lueur pâle éclaircissait-elle le ciel, à l’est. Couvrant le son amplifié de la mosquée, j’ai entendu un bruit d’eau et je suis sorti, redoutant qu’il pleuve en pensant à ma prochaine journée de marche et à mes souliers pleins de trous. Ce n’était que l’eau d’une fontaine, quelque part. Mais ce bruit m’a rappelé toutes mes journées de marche sous la pluie, et cela m’a soudain rendu triste, m’a fait d’un coup réaliser que le but est tout proche et que beaucoup de choses sont derrière moi. Je me suis senti triste en repensant à la pluie de Transylvanie, aux collines verdoyantes de Roumanie, aux plaines de Hongrie et au cours des rivières que j’avais suivi là-bas, à la Slovaquie, si vite traversée, à la neige de la vallée de la Wachau, au Danube, à la pluie sur le Rhin, au départ. Jusqu’ici, la peur de ne pas réussir à finir mon voyage, de ne pas arriver à Istanbul, repoussait cette tristesse, et là je me rends compte que quand j’atteindrai ma destination, cette peur disparaîtra, et il ne restera, peut-être, que la tristesse.

Pourtant, en Turquie, tout avait bien commencé:

Au milieu des buveurs de thé – 12 juillet

Les drapeaux ont un étrange pouvoir. En dehors de la route, plus large et mieux entretenue, rien n’avait changé à mon passage de la frontière turque : c’étaient le même paysage vallonné de forêts de chênes et de hêtres que depuis que je m’étais éloigné de la côte. Les arbres et les montagnes, les insectes et les oiseaux, tout était exactement pareil. Mais à la vue du drapeau turc (un croissant et une étoile blancs sur un grand fond rouge ondoyant), ainsi que des nombreux portraits de Mustafa Kemal Atatürk, les sourcils en pointe comme ceux d’un noble vampire de série B, tout s’est recomposé pour former une réalité différente.

Je n’ai vu personne pendant une bonne heure, jusqu’à ce que je quitte la route principale pour me diriger vers le village de Demeköy. À première vue il ressemblait beaucoup aux villages bulgares que j’avais traversés (des toits de tuiles, des murs en bois décolorés par le soleil, des poules, des vignes poussiéreuses en bordure de la route), sauf qu’il y avait un minaret blanc au lieu d’une coupole d’église. Et tout d’un coup, un autre monde. Je me suis retrouvé à suivre un groupe de femmes en longues jupes imprimées et pantalons bouffants, la tête couverte de foulards aux couleurs vives, jusqu’à une petite place où des fumeurs (uniquement des hommes, ai-je noté) se tenaient contre toutes les façades, à l’abri d’auvents de tôle ondulée, occupés à faire tinter des petites cuillers dans des minuscules verres de thé cuivré tout en menant une conversation animée. Je suis resté un instant planté là, indécis. La seule chose à faire était de me joindre à eux. On m’a tout de suite servi du thé, et des vieux ont pivoté pour élargir le cercle ; ils avaient de sombres visages ridés, éclaircis par des yeux bleu pâle, presque blancs, qui me dévisageaient sous leurs casquettes en tissu, avec une expression qui tenait à la fois de la curiosité et du sourire.

J’ai serré toutes les mains qui se présentaient, en remarquant un nouveau geste élégant, qui accompagne ici le serrement de mains, une paume posée sur la poitrine, comme pour souligner la sincérité de ce salut. Un homme nommé Nihat parlait un peu anglais. Quand j’ai expliqué mon voyage, il a lancé : « Le prophète Mahomet, que la paix soit sur lui, dit que les voyages sont bons pour la santé, du corps et de l’esprit. » Il m’a dit qu’il avait fait le hajj de La Mecque plusieurs années plus tôt. « C’était comment ? » ai-je demandé. Il a longuement réfléchi, puis il a déclaré d’un ton très doux : « Ah, c’était super. »

Je suis resté boire trois thés, et quand je me suis préparé à repartir, on ne m’a pas laissé payer. « Vous êtes notre invité, a dit Nihat, c’est dans notre culture. » En quittant le village, j’ai croisé un autre homme qui m’a serré la main avant de m’offrir une barre de halva.

La route qui devait lentement me ramener vers la Mer Noire allait vers l’est. Elle traversait des collines basses très verdoyantes, avec ici et là des champs de plantes que je ne connaissais pas, et mes semelles devenaient collantes à cause du goudron fondu de la chaussée. Toutes les voitures et les motos klaxonnaient en me dépassant, et j’ai aperçu des visages étonnées et des mains levées pour me saluer.

Un autre minaret annonçait Karadere, le prochain village à traverser. Je me suis presque tout de suite retrouvé au milieu des buveurs de thé à faire tinter ma cuiller dans mon verre à l’ombre des vignes. Les vieux ont l’air plus vieux en Turquie, et les petits garçons s’installent et boivent le thé avec eux, observant et écoutant les adultes comme pour apprendre en silence à se comporter en hommes. En dehors du halva, comme je n’avais rien pris depuis mon petit-déjeuner en Bulgarie, j’ai employé mes quelques mots de turc pour demander où acheter à manger. Tout de suite, un des hommes est parti chercher un pain tout rond, un autre a sorti un morceau de fromage blanc salé et caoutchouteux, ainsi qu’une photo de vache pour m’expliquer de quoi il s’agissait. « Merci, ai-je dit. C’est combien ? » Ils ont tous secoué solennellement la tête en écartant les mains : rien du tout.

Jusque là, je n’avais parlé qu’à des hommes, et je me suis senti soulagé, quelques kilomètres plus loin, quand deux femmes tête couverte m’ont hélé pour me demander où j’allais. J’ai tenté de leur expliquer au mieux, et elles ont fait des gestes excités pour m’indiquer le chemin : la route de droite, de droite! Celle de gauche, m’ont-elles bien expliqué comme pour m’avertir, me ramènerait au « Bulgaristan ».

Deux jours plus tard, j’avais rejoint la Mer Noire. La côte est beaucoup plus sauvage, par ici, avec des forêts très denses qui s’accrochent à des falaises blanches escarpées, interrompues par de longues plages de sable qui s’étendent à perte de vue sans un seul parasol. Ce n’est pas que les gens n’aiment pas la mer ; j’ai de nouveau eu l’impression d’avoir basculé dans une autre réalité quand j’ai vu un camping pour la première fois. Les Turcs au camping, c’est quelque chose : on dirait qu’ils entassent tout ce que contient leur maison dans des voitures et des caravanes et réinstallent tout sur la plage, et cela déborde de leurs tentes géantes agrandies par des bâches tendues : des hamacs, des tables, des chaises, de vrais tapis déroulés sur l’herbe, des bouilloires en argent ouvragé mises à chauffer sur des poêles, et du linge qui sèche claquant au vent entre les arbres. Puis ils marquent leur territoire avec des drapeaux à croissant et des portraits d’Atatürk accrochés à des mâts en bois, ce qui donne à l’ensemble l’air d’être le lieu de campement côtier d’une armée en campagne.

J’ai trouvé où m’installer sous un arbre. Une fois de plus, j’ai été plongé dans l’incroyable hospitalité qui me rend si heureux depuis que je suis arrivé en Turquie : mes nouveaux voisins m’ont apporté une table, une chaise, et une pastèque. Ils sont restés debout en cercle à me regarder manger en souriant, même si je les ai surpris à jeter quelques regards un peu tristes sur ma tente à une seule place. J’ai eu l’impression qu’ils avaient peut-être légèrement pitié de moi.

http://afterthewoodsandthewater.wordpress.com/

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Written by florence

16 juillet 2012 à 13 h 31 min

Publié dans Europe, Littérature, voyage

4 Réponses

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  1. C’est vraiment plus agréable de le lire traduit ;o))))… Merci Flo.
    J’adore ce genre de récits… apprendre que les Turcs campent avec tout leur « foutoir » et qu’ils sont extrêmement accueillants me fait plaisir…

    clomani

    16 juillet 2012 at 14 h 46 min

  2. « Je suis resté boire trois thés, et quand je me suis préparé à repartir, on ne m’a pas laissé payer… »

    *****************************
    Je suppose que Nick connaît le rituel des trois thés, particulièrement cher aux Touaregs, mais sans doute aussi parmi tous les peuples d’Orient pour qui le sens de l’hospitalité n’est pas un vain mot ?

    *****************************

    « Hoggar – Rituel des trois thés

    Quelque soit l’endroit où le mènent ses déplacements, le Targui ne se séparera jamais de sa théière, de ses verres et de son sucrier.

    Le thé à la menthe est préparé minutieusement. Pendant qu’il continue à infuser, il est servi en trois fois :
    le premier thé sera léger,  » doux comme la vie « ,
    le second, déjà plus concentré sera  » fort comme l’amour  »
    et le troisième presque de couleur café sera  » amer comme la mort « .

    Répandu dans tout le sud algérien, sous des formes souvent atténuées, ce rituel est très important chez les Touareg. Pour se lever, il faut avoir dégusté les trois verres et attendre que la vaisselle ait été ramassée, rincée et rangée. Y déroger serait un grave manquement à la bienséance et à l’honneur de celui qui reçoit. »

    http://farid-benyaa.com/hoggar_algerie_rituel.htm

    Juléjim

    16 juillet 2012 at 18 h 49 min

    • allez zim, je m’accroche à ton commentaire puisque je peux pas faire autrement !

      génial ce texte, merveilleux, encore !!!
      petites remarques : c’est clair que 5 siècles d’occupation ottomane dans les balkans, ça a plus marqué que 50 ans de satellisme soviétique. le passage de la bulgarie à la partie occidentale de la turquie, je l’ai pas senti non plus, la fois où je suis allée là-bas, et à part le minaret versus le tholos…
      toutefois : il va arriver à istanbul. ville dingue dingue dingue. j’y ai passé 6 semaines à 20 ans, j’ai trouvé fabuleux. mais c’est pas la turquie. disons c’est autant la turquie que paris est la france ou athènes la grèce. ou new york les USA… et il y a probablement moins de différences entre istanbul et athènes qu’entre istanbul et van. juste pour dire.
      mais il a un bon oeil ce garçon, une belle manière de raconter (ou tu traduis très bien – ou les deux. en fait, non, les deux !!!)
      merci flo !

      zozefine

      17 juillet 2012 at 14 h 29 min

      • Je pense en effet que son livre, qui sera davantage semble-t-il que ces billets mis bout à bout, vaudra le détour. Il a déjà un éditeur OK et c’est prévu pour 2013.
        Je me demande s’il compte rentrer en avion: 2-3 heures pour ce qui lui a pris 8 mois à l’aller, ça risque d’être rude.

        florence

        17 juillet 2012 at 16 h 11 min


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