LES VREGENS

Corrida : la véritable histoire

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L’autre matin, j’écoutais l’émission de Jean-Noël Jeanneney, « Concordance des temps », sur France Culture, consacré à la corrida.

Dans cette émission était invité Éric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3 depuis 2001, et spécialiste de l’histoire des relations hommes-animaux, principalement aux époques moderne (XVIe-XVIIIe siècles) et contemporaine (XIXe-XXIe siècle).

Il venait pour parler de son livre Le Point de vue animal, une autre version de l’histoire, paru au Seuil ce printemps. Mais aussi, bien sûr, de la corrida.

Pour justifier la perpétuation de la barbarie taurine, les aficionados prétendent qu’il s’agirait d’une « tradition séculaire ». C’était d’ailleurs l’argument avancé par Nicolas Sarkozy et son ministre de la « Culture » (je sors les banderilles …) pour inscrire la corrida dans le « patrimoine culturel » de la France. J’en avais parlé à deux reprises ici.

Ce qu’est la « culture en France »

Le patrimoine culturel de la France

Dans la réalité, la corrida a des origines :

  • aristocratiques : après l’interdiction des tournois par le pouvoir séculier et par l’Eglise, les chevaliers en armure ont remplacé leurs adversaires humains par des taureaux, qu’il s’agissait de dézinguer à la lance. Ils sont en quelque sorte les ancêtres des picadors d’aujourd’hui. La noblesse guerroyant à cheval, y voyait un excellent moyen de s’entraîner. Elle s’est finalement lassée de ces pratiques, jugées peu civilisées, et les a laissées au bon peuple.
  • Car parallèlement à cette tauromachie le luxe, va débuter une tauromachie pédestre et populaire, juste au moment où les aristocrates se désintéressent peu à peu de leurs petits jeux, à la fin du XVIIIe siècle. Et ce sont les ouvriers des abattoirsqui, avant de tuer les animaux, vont « s’amuser » un peu avec. Histoire de joindre l’utile à l’agréable. Juchée sur les toits, la foule assiste à ce spectacle au grand désarroi des autorités, laïques et religieuses, qui tentent d’interdire pendant deux siècles ces pratiques non pour des raisons humanitaires, mais pour mettre un terme aux dégâts occasionnés, et au « déchainement des passions » populaires.Et peu à peu ce « divertissement » devient une profession à part entière. Les premiers toreros rémunérés sont donc d’anciens employés des abattoirs. De 1730 à 1750, la corrida va se codifier.

Une « invention » espagnole, donc, andalouse plus précisément, (les mêmes qui ont inventé l’Inquisition) dont la « technique » est fixée par le matador Pepe Hillo, dans un traité de 1796, sobrement intitulé La Tauromaquia o el arte de torear de pié y a caballo.

Si la corrida hérite des tauromachies aristocratiques le goût du sang et la recherche de la somptuosité, d’importantes différences sont à mentionner :

  • la création d’un animal spécifique (le taureau de combat)
  • la réapparition des arènes, qui pour beaucoup d’entre elles, servaient jusque là d’habitation aux plus pauvres
  • un but commercial

La technique du combat est élaborée de sorte que la mort de l’animal soit lente, sans quoi il n’y aurait point de spectacle. Il s’agit de « maintenir la vie dans la souffrance », selon la définition que Michel Foucault donne de la torture. Chaque combat dure quinze minutes, et une corrida comprend donc une série de mises à mort (à Madrid, après 1750, on tue six taureaux le matin et douze l’après-midi). Au siècle des Lumières, les récits de voyageurs allemands, anglais et italiens expriment de manière dominante un sentiment de répulsion face à la corrida, « spectacle » obligé pour les voyageurs. Pour les philosophes des Lumières, la corrida « ne devrait avoir que des bourreaux pour apologistes »

Au XIXe siècle, malgré une vive opposition à la corrida, de la part de Victor Hugo, Émile Zola, Victor Schoelcher, ou José Maria de Heredia, tous également opposés à la peine de mort, se construit en France – dans les milieux intellectuels – une « Espagne romantique » dans laquelle les toréadors occupent une place de choix. La corrida entre dans la littérature française, notamment sous la plume de Théophile Gautier, Alexandre Dumas et surtout Prosper Mérimée, ami personnel de l’impératrice Eugénie de Montijo. On constate que le mélange des genres n’est pas nouveau chez nous.

Car après le vote de la loi Gramont , en 1850, qui interdit les mauvais traitements perpétrés en public contre des animaux domestiques, promulguée grâce à la force de l’argument selon lequel la violence envers l’animal comprend en elle-même son extension à l’homme, Napoléon III fera une exception : pour les taureaux de corrida. Il faut dire qu’il était marié à l’impératrice Eugénie. Ça explique.

Et dans la foulée, ce sont les organisateurs de corridas qui vont tenter d’importer la barbarie partout en France : à Paris, à Dunkerque. Devant le peu de succès rencontré, ils vont concentrer leurs efforts dans le sud de la France, qui n’est donc pas vraiment une terre « naturellement » tauromachique…

Avant la Seconde Guerre mondiale sont élaborées toutes sortes de théories. L’Histoire de l’œil (1928) de Georges Bataille met en lumière l’érotisme morbide de la corrida. La mode est au mythe, et une interprétation « sacrificielle » est lancée en France par Henri de Montherlant dans Les Bestiaires (1926), puis par Michel Leiris dans Le Miroir de la tauromachie (1938).

Bon évidemment, tous les deux ont ensuite renié la corrida, qualifiée de « muflerie et sauvagerie » par le premier, de « snobisme » par le second … Comme quoi, tout le monde peut se tromper… Le tout est de le reconnaître.

Bref, tout est mis en place pour trouver des justifications… En un mot comme en cent, la corrida est une activité lucrative parée d’intellectualisme frelaté : « le combat de l’esprit contre la force brute »… le prétendu « danger pour l’homme » (entre 1950 et 2000 : un torero mort pour 45 000 taureaux, un match inégal)

Et on en arrive à notre époque :

En avril 1951, la corrida acquiert dans le droit français un statut dérogatoire : devant tomber sous le coup de la loi contre les actes de cruauté perpétrés en public contre des animaux domestiques, elle bénéficie d’une dérogation « lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée ». Sarkozy et son ministre de la « culture » n’ont rien inventé…

Toutes ces théories esthétisantes, ou qui se réfèrent à une prétendue « tradition », ne font que mieux souligner la brutalité de la corrida, car préciser que la violence est “mise en scène” ou “théâtralisée”, c’est reconnaître qu’elle est voulue, organisée, et délibérément exacerbée. Comme le savent les taureaux martyrisés, les sévices qu’on leur inflige ne sont pas fictifs, mais bien réels.

Eric Baratay était donc invité pour parler, pour une fois, de l’animal dans cette triste histoire.

Ainsi, il évoquait les propos d’un commentateur « sportif » des années 50 : « Très belle mise à mort, le taureau donne des signes évidents d’asphyxie, mais il est toujours debout… »

Selon les travaux des vétérinaires depuis trente ans, les taureaux, prétendument « sauvages », ne sont que des animaux domestiques, tout comme ceux qu’on voit brouter paisiblement dans nos prés… Et contrairement aux déclarations des aficionados, ils souffrent.

Le stress de ces taureaux commence avec « l’afeitado », une pratique qui consiste à scier plusieurs centimètres de corne pour éviter tout risque aux toreros, voilà qui démolit le prétendu « acte héroïque » de ces pingouins en costume moule-boules ridicule… Or, les cornes sont au taureau ce que les moustaches sont au chat : elles l’aident à se repérer dans l’espace. Leur mutilation brutale brouille les repères et la coordination de l’animal. Cette opération illégale, pratiquée clandestinement, provoque une intense souffrance, puisque la partie innervée de la corne est mise à vif. Et du coup, le taureau ne s’en servira pas contre son tortionnaire… Imaginez deux secondes qu’on vous lime les dents sans anesthésie…

En Espagne, la confédération des professionnels de la tauromachie, a d’ailleurs fait grève, il y a quelques années, pour s’opposer aux inspections vétérinaires destinées à vérifier, entre autres, que les cornes n’étaient pas sciées, au prétexte que les vétérinaires n’étaient pas assez expérimentés. Mais on peut aussi y voir une simple affaire de gros sous : il faut savoir qu’un matador professionnel gagne jusqu’à un million d’euros par an, et la vente de tickets rapporte plus d’un milliard d’euros chaque année …

Le stress des taureaux continue quand ils sont parqués dans l’attente d’entrer dans l’arène. Dans un espace clos, alors qu’ils vivaient dehors, dans le noir, pour qu’ils soient aveuglés en sortant, ils attendent, entendent les meuglements de leurs congénères qu’on tue, les cris des gens sur les gradins, ils sentent les phéromones de peur et d’angoisse, les odeurs de mort des cadavres qu’on emmène…

Le stress continue encore quand enfin ils sortent : désorientés, puisqu’on leur a coupé les cornes, souvent, pour échapper aux cris, au bruit, ils courent au milieu de l’arène pour s’en éloigner, ou terrifiés, se précipitent sur les gradins …

Et enfin, au cours de ce « spectacle », chaque taureau reçoit en moyenne entre 1,80 m et 2 m d’acier dans le corps. Dans des endroits sensibles, douloureux, leur système physiologique étant semblable à celui des humains…

Car comment se déroule une corrida type ?

Deux picadors montés sur des chevaux aux yeux bandés affaiblissent d’abord le taureau en lui plantant une longue pique entre les épaules, de façon à cisailler le ligament de la nuque et empêcher le taureau de redresser la tête. Ils remuent les piques pour provoquer une hémorragie conséquente.

Et il arrive parfois que les chevaux payent le prix fort. Baratay racontait qu’il y a peu, on remettait les entrailles dans le ventre du cheval blessé, on bourrait tout ça de paille, on recousait, et hop, on le renvoyait dans l’arène… (vous vous souvenez sans doute des terribles images de la mort de Xelim, le cheval du tueur Rui Fernandez à Séville, ce printemps…)

Mais comme le spectacle ne doit pas finir trop vite, il faut que le public en ait pour son fric) les picadors arrêtent avant que le taureau succombe. Ils cèdent la place aux peones, qui continuent la torture à coups de banderilles. Ces harpons, une fois enfoncés dans la chair, vont se balancer à chaque mouvement de l’animal, histoire de lui faire comprendre qui est le patron…

Enfin, quand le taureau n’a plus la force de les poursuivre, le matador (« tueur » en espagnol) peut enfin entrer en scène. Après avoir provoqué quelques charges de la part du taureau épuisé et mourant, il tente de le tuer avec son épée. Souvent, l’arme ne pénètre qu’à demi, transperçant un poumon, sectionnant une artère. Il faut alors achever l’animal en sectionnant la moelle épinière. Comme il arrive que le torero soit maladroit, le taureau est parfois encore vivant quand il est traîné par les cornes hors de l’arène. Pour clore le spectacle, les oreilles et la queue du taureau peuvent aussi être tranchées dans le vif et offertes aux spectateurs.

Tout cela, c’est ce que les aficionados appellent « un acte d’amour » entre le taureau et l’homme.

Alors que le gouvernement Sarkozy avait inscrit cette pratique barbare dans le patrimoine culturel français, un sondage de mai 2010 donne 66 % des français opposés à la corrida. Ce qui étonne, dans une société où la voix des médias, largement favorable à la corrida, fait oublier qu’ils ne sont pas nécessairement le reflet de la pensée du plus grand nombre, mais celui d’une classe sociale encore séduite par l’esthétisation de la violence.

Du pain et des jeux pour le bon peuple, vieille antienne.

Bibliographie :

– Eric BARATAY, Le Point de vue animal, une autre version de l’histoire, Seuil, 2012.

– Eric BARATAY et Elisabeth HARDOUIN-FUGIER, La Corrida, PUF, 1995.

– Elisabeth HARDOUIN-FUGIER, Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle, Éditions Connaissances et savoirs, 2005.

– Elisabeth HARDOUIN-FUGIER, La Corrida de A à Z, Alan Suttons eds, 2010.

– Bartolomé BENASSAR, « Pourquoi l’Espagne a inventé la corrida ? », L’Histoire, mars 1993.

le site de la FLAC

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5 Réponses

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  1. J’ignore si ce point est traité dans ta bibliographie, c’est pourquoi je l’ajoute. La corrida était mal en point dans l’Espagne républicaine. Et c’est le régime de Franco qui l’a remise au goût du jour. Il fallait bien en effet donner des jeux à défaut de donner du pain ou des sujets de réflexion…

  2. Je suis en train d’écouter, sur France Culture, une émission consacrée à Picasso, grand adepte de la corrida… qui donnait une de ses oeuvres en récompense au meilleur toreador !
    Que lastima !
    Je sais que certains trouveront idiot de se lamenter sur la notion de torture et d’assassinat des animaux et feront un parallèle entre les morts de Guernica dénoncés par la célèbre peinture.
    Mais je comprends de moins en moins pourquoi l’espèce humaine est si cruelle. L’intelligence humaine rend cruel, indifférent, fait se repaître de la misère (humaine ou animale) pour asseoir son pouvoir, le pouvoir du fric, le pouvoir des armes, etc.

    clomani

    23 juillet 2012 at 9 h 36 min

  3. Corrida veut dire course. Ici, de la Camargue à Montpellier et d’Aigues-Mortes à Avignon on a la course libre, la course camarguaise, la course à la cocarde (ce sont des synonymes).
    Et tous les autres jeux qui tournent autour du taureau et de la vachette de race Camargue dont l’abrivado (trajet du pré à l’arène), l’encierro (lâché de taureaux dans la ville) et la bandido (trajet retour vers le pré) et d’autres.
    Les gens d’ici se targuent d’une vieille tradition, bien antérieure à l’importation de la corrida, et surtout du fait que la course camarguaise est sans mise à mort.
    C’est bien sûr tout à fait exact, mais ça ne l’a pas toujours été.
    La tradition est très ancienne mais cette pratique (considéré comme un sport avec classement des raseteurs et des manades) ne s’est organisée qu’à la fin du 19ème siècle.
    Et jusqu’à une époque récente, le but du jeu était de mettre un bovin entre quatre rangées de chariots ou de palettes (on appelait ça le plan, sur la place du village, jusqu’à ce qu’on construise des petites arènes en bois au début du 20ème siècle) et de s’amuser avec, y compris jusqu’à ce que l’animal meure, peu importait, le but était de s’amuser et la vie ou la souffrance de la bestiole n’avait que peu d’importance.
    Dans les guides touristiques ou les ouvrages consacrés à la bouvine aujourd’hui on évite soigneusement de rappeler cette histoire.
    Moi même qui suis né ici je n’ai appris que très récemment cela, à la faveur d’un article dans l’Hérault du jour/la Marseillaise.

    alainbu

    23 juillet 2012 at 14 h 43 min

  4. Ah la corrida. J’avais mis sur Rue89 un hommage totalement ironique de la chose, basé sur son aspect « culturel » et sur sa valeur traditionnelle. Rappelant avec nostalgie les sacrifices humains à Baal, prêtres en tenue et enfants dénudés.

    Hurlement des corridamanes.

    J’en avais remis une couche en affirmant que les aficionados sont des pédophiles qui s’ignorent.

    Appel des susdits à la censure, et Haski me charcle.

    Je conteste cette censure en disant que je n’avais attaqué personne nommément, et en expliquant la différent entre « pédophiles » et « pédophiles qui s’ignorent ».

    Re-censure.

    Je reviens en disant qu’à aucun moment je ne supposais que ces messieurs allaient se taper un gnard après avoir joui de la mort d’un taureau. En expliquant mon affirmation provocante. Il y a entre la corridaphilie et la pédophilie ces gros points communs : une fascination pour un « objet aimé » qui se réalise en le détruisant, un déni de la souffrance de l’objet. Ajoutons le fait que le taureau, comme l’enfant, n’a pas d’échappatoire, ne comprend pas ce qui lui arrive.

    Re-censure. Là j’annonce avec fracas la fermeture de mon compte, et j’envoie paître Haski malgré les quatre ou cinq courriels qu’il m’a envoyé.

    Ma seule consolation dans l’affaire fut d’observer que ces chochottes, qui supportaient fort bien la souffrance réelle du taureau, n’avaient pas supporté les banderilles fort virtuelles que je leur avais envoyées.

    athalouk

    24 juillet 2012 at 12 h 05 min


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