LES VREGENS

Istanbul, ou les mille et une… arrivées

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Les billets de Mr Hunt se terminent. J’aime bien ceux qui tissent des variations sur des idées toutes simples: qu’est-ce qu’une route? qu’est-ce qu’un voyage? qu’est-ce qu’une frontière? Aujourd’hui: qu’est-ce qu’une arrivée?

Je me permettrai un petit commentaire personnel à la fin.

À pied, une arrivée est un processus qui se déroule très lentement. Ce n’est pas un instant précis, un passage de « là-bas » à « ici ». Au cours de ces sept mois (deux cent vingt-quatre jours, pour être précis), j’étais arrivé de nombreuses fois à Istanbul car mon esprit anticipait sur mon corps, me devançait en flottant à travers des paysages mystérieux n’existant que dans mon imagination, des villages aux noms creux que je n’avais pas encore appris à prononcer, et s’arrêtait brusquement devant des images de cartes postales : des minarets, des dômes, des étendues d’eau. Mais mon arrivée dans cette ville que je me représentais depuis tant de mois comme « la fin » s’est avérée plus complexe et plus subtile. Aucun panneau annonçant « Vous entrez dans Istanbul » ou « Bienvenue à votre destination » ou « Bravo ! Vous pouvez vous arrêter, maintenant ». Je suis arrivé autant de fois dans la réalité que je l’avais fait en rêve. Je suis toujours en train d’arriver.

la fin?…

Je suis en partie arrivé quand j’ai aperçu les gratte-ciel (une image à laquelle je ne m’étais pas attendu, en fait), grappe de rectangles abstraits miroitant à l’horizon. Mais ils étaient encore à deux jours de marche, le long d’une dure chaussée d’autoroute étonnamment vide. Je me suis arrêté pour me reposer dans un café de routiers, une bâche tendue contre une vieille camionnette Volkswagen calée sur des briques, au bord de la route, et tout le monde m’a proposé de me prendre en stop : « Vous y serez en quarante minutes ! » Ils ont été étonnés que je je refuse, mais ont accepté cette bizarrerie d’étranger, et à chaque fois qu’ils m’ont recroisé sur la route (ils faisaient des allers-retours vers les carrières de pierre qui éventrent la côte de la Mer Noire, par ici), ils ont klaxonné à tue-tête et salué de la main depuis leur cabine. On se serait cru à un triomphe militaire.

Je suis arrivé de façon plus convaincante le lendemain, après avoir campé pour la dernière fois, près d’un aqueduc romain, quand je me suis rendu compte qu’imperceptiblement, les champs et les bouts de forêt avaient disparu, et que les étendues informes de zones industrielles, de fabriques de ciment et de garages m’avaient mené jusque dans les premières banlieues d’Istanbul. J’ai suivi une route plus étroite mais plus fréquentée, je suis passé devant des montagnes de gravier et des grillages de barbelés, où des chiens enchaînés grinçaient des dents devant des niches qui ressemblaient à des taudis miniatures, aspirant les gaz d’échappement, couvert de poussière. Je me suis reposé dans la fraîcheur offerte par l’air conditionné d’un café de station service, où des hommes d’affaires aux chemises impeccables sirotaient des cafés et consultaient leur Blackberry, et j’ai essayé d’analyser ce que je ressentais. Je ne ressentais rien, en dehors d’une vague douleur physique. Un homme est venu s’asseoir à ma table. « Bonjour, je vous ai vu marcher sur la route. Qu’est-ce que vous faites ?

– Je marche depuis la Hollande.

– Ah, super ! »

De là, j’ai gagné peu à peu le centre ville ; l’épuisement me poussait en avant, je reprenais un peu d’énergie avec une boisson gazeuse dès que j’en trouvais. Petit à petit, les lieux ont commencé à ressembler à des endroits où l’on vivait, où l’on travaillait, avec des rues bordées d’arbres, des boutiques, des kiosques, des snacks, des supérettes, une circulation hachée au milieu de laquelle les gens se faufilaient avec une sorte de grâce inconsciente, des buveurs de thé assis sur des chaises en plastique, des minarets modernes en état de marche qui ressemblaient à des tours de télécommunications. J’ai demandé mon chemin à un homme qui m’a emmené en haut d’une colline si pentue, qu’on aurait dit une de ces collines qui n’existent que dans les cauchemars, de plus en plus raides, jusqu’au point où on ne peut plus faire marche arrière ; j’avais ressenti la même chose en escaladant laborieusement une falaise quelques semaines plus tôt, ce qui donnait une étrange impression de déjà vu à cette arrivée. De là-haut, je suis lentement redescendu en traversant un paysage urbain presque irréel, l’horizon toujours caché par des immeubles, au milieu de gens qui paraissaient sans fin se déplacer d’un lieu à l’autre.

Je suis encore une fois arrivé à Istanbul quand j’ai aperçu pour la première fois la Corne d’Or, cet estuaire au nom invraisemblablement romantique qui se détache du Bosphore, où se massent les anciennes rues et les anciens escaliers de la vieille ville, et j’ai compris que je ne pourrais pas m’arrêter avant d’avoir atteint l’eau. Je suis arrivé quand j’ai vu le Bosphore lui-même, sa lumière éclatante et ses mouettes tournoyantes, les ferries blancs faisant la navette entre l’Europe et l’Asie. Je suis arrivé quand je suis descendu d’un de ces ferries et que j’ai ressenti en silence le plaisir secret de savoir que j’avais traversé tout un continent et que je me tenais maintenant au bord d’un autre ; je ne savais pas trop comment exprimer ce plaisir, alors je ne l’ai pas fait. Et enfin, je suis arrivé quand j’ai vu la ligne d’horizon que j’avais en tête depuis des mois, l’image de carte postale qui marquait « la fin » : les dômes extravagants de la Mosquée bleue, encore plus vastes et plus étranges que dans mon imagination, grandes bulles de pierre s’élevant entre les minarets, tels des pattes d’insectes, étrange architecture arachnide, ou crustacée, qui me disait, plus que tout le reste, que j’étais dans un lieu tout à fait différent de mon point de départ.

… ou le début?

Mais cette arrivée n’était pas encore la fin. Au fur et à mesure que la ville prend forme autour de moi, à la fois de plus en plus familière et complexe, je continue à vivre des arrivées qui toutes me donnent un sentiment d’émerveillement. Il y a bien des merveilles ici : des grandes, comme les mosquées, les palais, et la beauté inépuisable de l’eau étincelante, et de si petites qu’elles ne se révèlent que très lentement, et seulement si on se déplace à pied. Les ruelles en pente raide, les immeubles délabrés, les inscriptions arabes dans la pierre, le linge aux fenêtres, les chats squelettiques sur le pas des portes. Les rues des marchands d’outils, où des vieux à barbe de prophète s’accroupissent devant les étals tout brillants de mèches de perceuses, de cadenas, de vis, d’écrous et de bobines de fil de fer. Sur les trottoirs, les stands vendant des moules au jus de citron, les sandwiches au poisson frit près du Pont de Galata, et les pêcheurs, sur le niveau supérieur du pont, qui tuent les poissons argentés à grands coups, les agitant comme de minuscules drapeaux. Les dauphins du Bosphore, qui suivent les ferries et parfois, me dit-on, sous l’eau, les sous-marins, de la Mer Noire à la Mer de Marmara. Les boîtes dorées ouvragées des cireurs de chaussures, telles des coffres à trésors ottomans. Le brouhaha des bars dans les ruelles de Taksim, le clic-clic-clic des jeux de trictrac, les innombrables musiciens de rue de l’avenue Istiklal, que deux millions de personnes parcourent chaque jour. Les glissades d’enfants sur des planches cassées le long des pentes de pavés polis du quartier délabré de Balat. Les mosquées illuminées le soir comme des vers à soie, et les bars sur les toits, desquels on voit l’étendue des lumières de la ville sur l’impénétrable fond noir de l’eau. Les chaussures des morts, placés sur les rebords de fenêtres par la famille du défunt, à l’attention de qui en aurait l’usage.

Le premier soir (encore une autre arrivée), je me suis senti épuisé, puis vide, puis très triste en me disant que ma marche était finie. Mais une marche n’est jamais finie. Je n’arrête pas de marcher depuis que je suis ici, parce que qu’Istanbul est un voyage à elle toute seule. J’ai recommencé à me sentir de plus en plus heureux en comprenant quelque chose de très simple, si simple que c’est sûrement un peu tarte, mais c’est parce que c’est vrai. Quand on arrive, on s’aperçoit que ce qu’on prenait pour sa destination n’est qu’un autre coude de la même route.

La VO: http://afterthewoodsandthewater.wordpress.com/2012/07/23/another-bend-in-the-same-road/

Le voyage de Hunt m’a fait parcourir par procuration des lieux familiaux, a réveillé les voix de grands-parents tous morts depuis une vingtaine d’années: Vienne, la campagne roumaine, la Bulgarie, et maintenant, Istanbul. Un de mes grands-pères sirotait, non du thé, mais de minuscules cafés très noirs accompagnés d’une « douceur », une cuillerée de confiture, et il jouait toujours au trictrac 40 ans après avoir élu domicile sur de tout autres rivages, avec ses quelques amis qui, comme lui, avaient traversé l’Europe en sens inverse par rapport à Mr Hunt, et si possible plus vite. Il se trouve que le dernier cousin que je connaissais vivant encore à Istanbul est mort il y a quelques semaines. J’aurai toujours dans les oreilles le français oriental de tous ces gens, un peu à la libanaise: impeccablement archaïque, les R légèrement roulés, parsemé de mots un peu décalés comme « douceur » ou « sofa ».

Mais tout lien étant coupé, le lieu peut devenir exotique.

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Written by florence

23 juillet 2012 à 23 h 41 min

3 Réponses

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  1. Oh, Flo, j’aime ta petite touche personnelle, parce que ce roulé des r typiquement oriental ou levantin s’est incrusté dans mon oreille dès mon premier voyage là-bas, au Liban. Pour revenir à Hunt, je suis jalouse de la beauté de son écriture quand il raconte Istambul. la magnifique. Je suis jalouse aussi qu’il ait eu, lui, le courage de faire tout ce cheminement pendant que moi, ça m’a pris 3h en avion. Mais le Bosphore et tout ce qu’il y a autour (ou dedans) laissent sans voix.
    Et puis la fin de Hunt et ton commentaire m’ont profondément émue.
    Merci.

    clomani

    24 juillet 2012 at 8 h 48 min

  2. « j’ai compris que je ne pourrais pas m’arrêter avant d’avoir atteint l’eau… »
    que ce soit la chaussure ou le soulier, le godillot, la grolle, la grosse ou la pompe, la savate, l’espadrille ou le ribouis, grâces soient rendues à ce que HUNT a mis à ses pieds pour nous emmener par ses mots et ses descriptions jusqu’au bout de ce voyage vers istanbul, la magnifique. et merci tellement à toi flo de nous avoir permis de lire cette épopée vers l’est de si confortable manière !!!

    zozefine

    24 juillet 2012 at 9 h 14 min

  3. puisque la fable est belle, imaginons les bottes du Marquis de Carabas, des bottes de sept lieues …
    et ça te parle, cigale, le chat botté, dans ce cas le chat beauté …
    Merci à Nick pour la poésie.
    Merci Flo de m’avoir permis de la saisir .

    randal

    24 juillet 2012 at 17 h 57 min


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