LES VREGENS

La marche à contrepied

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Je vous parle aujourd’hui du livre de Rebecca Solnit L’art de marcher (2001), mais en VO c’est Wanderlust, littéralement : l’envie, l’appétit d’errance. Il ne sera donc pas question de la marche utilitaire.

Friedrich: Le voyageur contemplant une mer de nuages, 1818

Le point de départ, après un panorama un peu convenu des formes de longues marches (randonnée, pèlerinage, initiation, etc) et des formes de chemins (routes droites, sentiers, labyrinthes réels ou symboliques), c’est de poser les trois conditions nécessaires à ces échappées belles : des espaces accessibles, du temps libre, et un corps en assez bonne condition physique. Et c’est là que R. Solnit déploie son analyse historique : ces conditions sont loin d’avoir toujours été réunies, et les paysages traversés ont été appréhendés très différemment selon les époques. On se croit individu libre et rebelle, mais on est le pur produit d’un ici et maintenant.

Le gros du livre se partage en deux pans : la ville et la campagne. Je laisserai de côté la ville : c’est un ouvrage américain pour Américains, mais ici nous connaissons mieux toute l’histoire des poètes flâneurs des villes à la Baudelaire, et des marcheurs révolutionnaires. Eric Hazan a superbement détaillé tout ça dans L’invention de Paris : il n’y a pas de pas perdus (2002). Mais il faut garder cet aspect en tête pour la conclusion.

L’autre partie (Du jardin à la nature) retrace une longue évolution. Au départ, des jardins aristocratiques ceints de murs protecteurs, recréant une nature « paysagère » améliorée, loin des dangers du monde extérieur. Mais déjà, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, ces lieux sont conçus non comme des lieux et perspectives pittoresques statiques, mais comme un ensemble de circuits à y accomplir pour découvrir en mouvement toutes leurs composantes. Avec l’apparition des « ha-has » (limites des propriétés sous forme de fossé et non de mur), la rupture visuelle intérieur / extérieur est abolie : le désordre de la nature ne s’oppose plus à l’ordre du jardin. Celui-ci devient une reproduction en modèle réduit du grand ordre de la nature. Il respecte le cours naturel des pentes et des cours d’eau. Il n’y a plus qu’un saut à faire pour se lancer dans l’exploration plus lointaine, rendue à la même époque possible par la sécurisation des routes et chemins.

Le premier grand marcheur anglais est le poète romantique Wordsworth, sympathisant de la Révolution Française. Il parcourt son pays dans les années 1790. Mais pas du tout comme dans le cliché pour fuir la société, car cette période est celle des tout débuts de la révolution industrielle et il rencontre en chemin de nombreux déplacés économiques. La marche, c’est aussi la rencontre de pans de la société qu’on ne croise pas dans la vie quotidienne. La nature, c’est aussi les autres hommes.

Vers 1850, les ouvriers anglais, rouages de la grande machine industrielle, adoptent massivement la marche « récréative » qui leur rend leur statut d’êtres humains à part entière, et c’est là que les trois conditions posées au départ deviennent l’enjeu de luttes sociales : les conditions de travail déforment le corps, le temps de travail limite les occasions, et les grands propriétaires ferment agressivement leurs domaines. Ceci aboutira dans les années 1930 à un mouvement de « mass trespasses » (passages en force) de promeneurs, avec bagarres, arrestations, procès. Mouvement finalement victorieux : les droits de passage rétablis seront désormais entérinés sur les cartes.

Le « mass trespass » de Kinder Scout, 1932

R. Solnit oppose donc deux visions du paysage, qui correspondent à deux images du corps humain : la vision propriétaire où la nature serait comme un paquet d’organes hermétiques disposés côte à côte, et la vision du promeneur, où la nature serait à l’image de la circulation du sang irriguant toutes ses parties.

Où en est-on aujourd’hui ? On ne peut plus, comme au XIXe siècle encore, quitter la ville à pied, car un troisième espace est né : la banlieue, qui n’offre ni promenade naturelle ni point de ralliement d’une marche urbaine. Le livre se conclut donc par la description de trois variations modernes de la marche, adaptations absurdes, désespérées, aux conditions nouvelles : avec les luttes sociales, nous (y compris les femmes, dont il est longuement question) avons désormais le corps sain et le temps libre, c’est l’espace qui se dérobe, loin, trop loin.

D’où le tapis roulant d’exercice, en anglais le treadmill, mot qui désigne aussi, quelle ironie, la machine à punir les prisonniers inventée vers 1820. C’est un renversement complet : le but de la marche devient l’entretien du corps, fermé à ce qui l’entoure.

prisonniers en 1822

Autre avatar moderne : le Land Art avec notamment des photos de R. Long qui représentent des traces de marche. La marche, c’est un comble, est devenue figée, c’est une image, une empreinte, mais désincarnée, aux antipodes du ressenti physique.

Richarrd Long: A Line Made by Walking, 1967

Dernière « dégénérescence », les promenades presque rituelles, scénarisées, comme le long du « Strip » de Las Vegas, avenue où se côtoient des modèles réduits de Tour Eiffel, pyramides, etc, scintillant de mille feux artificiels. Il y est interdit par les propriétaires (car les bouts de trottoirs appartiennent à la succession d’hôtels et de casinos) de « gêner la marche ». De jour, au bout de la perspective, c’est le désert immense, mais de nuit, les éclairages extravagants le rendent invisible.

Las Vegas de jour

 Rebeccca Solnit en VO:

et en VF:

J’ai découvert ce livre grâce à une citation faite par Nick Hunt à propos de l’espace discontinu des voyages modernes par rapport à l’espace fluide de la marche, le corps « paquet » et le corps acteur de son voyage.

Rebecca Solnit a  aussi écrit un « Guide pratique pour se perdre » (Field Guide to Getting Lost, 2005) qui me laisse rêveuse…

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Written by florence

4 août 2012 à 1 h 02 min

Publié dans histoire, Tout et rien, voyage

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4 Réponses

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  1. Vraiment passionnant… ça donne envie de le lire ;o)…
    Et cette analyse de la dégénérescence des « marches » avec le Strip est parlante ! Rien de plus surprenant en effet de sortir de ce « Strip » et d’aller sur les côtés voir les sortes de baraques construites à la hâte, la pauvreté, la précarité et l’absence de vie dans les rues… Comme l’arrière d’un décor de théâtre abandonné de tous.

    clomani

    4 août 2012 at 9 h 23 min

  2. et aucun texte sur la marche ne saurait se terminer sans un peu de musique, et donc un incontournable der wanderer de schubert, chanté par fischer diskau !!!! dans le winterreise, le voyage d’hiver…

    zozefine

    4 août 2012 at 13 h 08 min

  3. Difficile de commenter un livre qui paraît dense et précis… quand on ne l’a pas lu. Je sais que je risque le hors sujet mais malgré tout je voudrais dire que ce qui me touche le plus ici c’est l’énorme potentiel symbolique que représente cet acte : marcher. On pourrait, ne serait-ce qu’à l’échelle individuelle, dérouler toute une liste, des premiers pas de l’enfant, incertains mais déjà conquérants, à ceux, vacillants, du vieillard, qui continue, pas à pas, à avancer, vers le vide. Et puis, à l’échelle collective, il y a tellement de marches protestataires et symboliques à citer qu’il est impossible de les lister sans en oublier. Je n’en évoquerai qu’une seule, la plus récente dans ma mémoire :

    Juléjim

    5 août 2012 at 9 h 36 min

    • C’est vrai que c’est dense et j’en ai laissé pas mal de côté. L’aspect symbolique est traité dans la 1° partie du livre (depuis la Chute, « image » des chutes de l’enfant apprenant à marcher!). Il y a aussi toute une différenciation entre les espaces naturels européens (à reconquérir sur les domaines privés) et américains de l’ouest, plus défricheurs. Et de longues digressions sur la marche solitaire / avec un ami de choix / en groupe revendicatif (de gauche, mais aussi d’extrême droite) etc.
      Et enfin la question des femmes, longtemps écartées, soit pour cause de tenues inadaptées à la campagne, soit pour cause de lois anti-prostitution invraisemblables en ville (soupçon et arrestation à la moindre déambulation).
      Sans parler des plans de villes, et du type de marche qu’ils autorisent… ou pas, avec la privatisation de certains trottoirs (là, on rejoint les soucis des Occupy Wall Street), la largeur des grands boulevards qui auraient transformé les émeutes d’antan en défilés quasi-rituels.
      Bref, oui, c’est très dense, qu’on soit d’accord avec tout ou pas!

      Enfin, à propos du mouvement lui-même, Solnit a aussi écrit un essai sur Muybridge, le photographe décomposeur de mouvement… (pas lu!)

      florence

      5 août 2012 at 10 h 32 min


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