LES VREGENS

Comme un clin d’oeil complice et fraternel

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Il y a quelques mois une bonne amie nous a concocté ici-même  un alléchant billet à partir d’extraits de quelques nouvelles d’un grand ami américain à nous : James Lee Burke.

Depuis, elle a fait plus encore, en m’offrant un roman de cet auteur vénéré. Il s’agit de la traduction française de « Last Car to Elysian Fields » soit  » Dernier tramway pour les Champs Elysées ».

Rassurez-vous, je ne vais pas vous raconter la fin de ce polar envoûtant, comme tous les polars burkiens, où l’on croit entendre la voix traînante et rocailleuse de Dave Robicheaux,  nous contant à travers ses joies et ses peines, professionnelles autant qu’ intimes, la vie tourmentée de ces personnages incroyables qui peuplent l’Amérique profonde.

Le texte de la quatrième de couverture suffira à en appâter plus d’un, j’en suis sûr :

« Qui a ordonné d’aller tabasser le père Jimmie Dolan, un prêtre à la réputation sulfureuse ? Cette agression entraîne Robicheaux sur les traces de Junior Crudup, un bluesman jamais ressorti de la prison d’Angola. Qu’est-il devenu ? Enigme d’autant plus troublante que la petite-fille du chanteur est sur le point d’être dépossédée de sa ferme par une société douteuse dont le patron, Merchie Flannigan, n’est autre que le mari de… l’ancien amour de Dave Robicheaux. »

Un critique littéraire a écrit, dans le magazine Marianne, à propos de l’écriture de Burke, ceci :

« Burke est essentiellement un poète qui a choisi la prose, et la poésie n’a d’autres frontières que celles de la langue. »

Il suffit de lire certaines  phrases, même traduites, pour être d’accord avec cette appréciation élogieuse.

Par exemple :

« … mon leurre en bois de balsa claqua contre le tronc d’un saule et son hameçon triple se ficha dans l’épaisseur de l’écorce.

─Je t’emmène jusque-là à la rame, dit Clete.

─ Pas la peine, dis-je.

Je sectionnai mon fil nylon d’une traction brutale et le soleil disparut à l’horizon comme la flamme qui meurt sur une allumette mouillée. »

Mais puisque j’ai suggéré que ce billet devait être accueilli comme un clin d’oeil complice (voire plusieurs !) voici l’extrait que j’ai choisi de mettre en partage :

« Ce soir-là, je préparai une écuelle de lait pour un chat errant et le regardai boire sur la galerie. Il était blanc et non castré, le corps ferme, le poil court et les oreilles déchiquetées, sa fourrure marquée de cicatrices roses, séquelles d’anciens coups de griffes. Sa queue était aussi épaisse qu’un manche à balai. Lorsque je le caressai, il me lança un regard indifférent et retourna à son repas.

Theodosha engagea sa Lexus dans l’allée et se rangea sous le pacanier contre le mur pignon de la maison. Un étui à guitare de prix trônait debout sur sa banquette arrière. Elle portait des mocassins, un chemisier en tissu éponge bleu et un jean taille basse qui laissait son ventre à l’air. Une bourrasque de vent souleva les feuilles autour d’elle et un rai de soleil couchant barra son visage à l’oblique.

─ Comment s’appelle ton petit ami ? me demanda-t-elle en s’asseyant sur une marche à côté du matou.

─ Il ne me l’a pas dit, répondis-je.

Elle prit le chat dans ses bras et l’embrassa sur le haut du crâne. Puis, le basculant sur le dos, elle l’installa dans le creux entre ses cuisses, l’allongea de tout son long en lui tirant sur la queue comme s’il s’agissait de la sangle de traction d’un bagage, puis se mit à le gratter derrière les oreilles et sous le menton.

─ On va l’appeler Monsieur Adorable. Non, on va l’appeler Snuggs (douillet, moelleux et chaud N.d.T.) dit-elle.

─ Qu’est-ce qui se passe, Theo ? demandai-je.

─ J’ai appris que tu étais passé voir mon père à son domicile, répondit-elle.

─ Ton père a un problème avec la vérité. Il estime qu’il n’a pas à la dire.

─ Lui prétend que tu t’es adressé à lui comme s’il était un criminel.

─ Je lui ai parlé comme à un citoyen ordinaire et il n’a pas apprécié. A la suite de quoi, au lieu de m’affronter directement, face à face, il a signalé la chose au shérif par l’intermédiaire de son avocat.

─ Il appartient à une autre génération, Dave. Pourquoi ne pas faire preuve d’un peu de compassion ?

Il est temps de rompre le duel, me dis-je en moi-même. Les lampadaires s’allumaient sous les chênes, l’air était froid et humide, chargé d’une odeur de mélasse calcinée dégagée par les cheminées des sucreries. Theo reposa le chat par terre et lui caressa le dos.

─ Tu veux voir ma nouvelle guitare ? me demanda-t-elle en se relevant.

─ Bien sûr. Je ne savais pas que tu étais musicienne, dis-je.

Elle revint avec son instrument et ouvrit l’étui.

─ Je ne suis pas très douée. Ce n’est pas comme ma mère. Il me reste encore d’elle d’anciennes bandes où elle interprète des vieilles chansons de Bessie Smith. Elle aurait pu en faire son métier. La seule personne que j’ai jamais entendue chanter aussi bien qu’elle, c’est Joan Baez, dit-elle.

Theo sortit sa guitare et vint s’asseoir sur les marches. Elle plaqua un accord sur le manche et passa le pouce sur les cordes avant d’entamer Corina, Corina en français cajun. Elle s’était montrée trop modeste. Elle avait une voix superbe et s’accompagnait à la perfection au fil des accords. En fait, comme tous les vrais artistes, elle donnait l’impression de disparaître au cœur de sa  création, comme si l’identité sous laquelle les autres la connaissaient n’avait strictement rien à voir avec les réalités intérieures de son être.

Sa chanson terminée, le sourire qu’elle m’offrit m’évoqua presque le baiser que donne une femme à son amant après avoir fait l’amour.

─ Bon sang, mais tu es magnifique, Theo, dis-je.

─ Ma mère chantait ça. Je ne me souviens pas bien d’elle, mais je me rappelle qu’elle me chantait cette chanson avant que je m’endorme.

Elle remisa sa guitare de côté et le chat qu’elle avait baptisé Snuggs nicha son museau contre son genou. Le vent fit frissonner les branches de pacanier et de chêne au-dessus de nos têtes, et un groupe de gamins rigolards en route vers la bibliothèque passa en vélo devant la maison, sous les lampadaires qui brillaient dans le soir humide comme des lampes à pétrole dans une toile de Van Gogh. Aucun bruit de moteur ne résonnait dans la rue et l’on n’entendait que le souffle régulier du vent et le raclement des feuilles mortes sur le trottoir. J’aurais voulu que cet instant ne finît jamais.

Mais pareil au ver dans la rose ou au serpent qui se déroule dans un pommier, il y avait dans la chanson de Theo un élément qui me dérangeait et que je ne pouvais pas laisser passer.

─ La mélodie de Corina, Corina est la même que Midnight Special, dis-je.

─ Mmm, répondit-elle vaguement.

─ C’était la chanson de Leadbelly. Le Midnight Special était le nom du train qu’il a dû prendre jusqu’au pénitencier de l’Etat du Texas à Huntsville. Selon la légende des prisons, le détenu qui voyait briller la lumière de la locomotive dans son sommeil allait être libéré l’année suivante.

Mais je constatai qu’elle n’avait toujours pas fait le lien.

─ Ton père n’a pas voulu répondre à mes questions à propos de Junior Crudup, Theo, lui expliquai-je. A Angola, Crudup a été l’ami de Leadbelly et ils ont probablement composé des chansons ensemble. Je pense également que Crudup le bagnard a travaillé comme ouvrier sur les terres de ton père.

Elle s’affaira à refermer son étui à guitare sans jamais m’adresser le moindre regard pendant que je lui parlais, mais je crus lire dans ses yeux une grande tristesse. Elle tendit la main et dit au revoir au chat d’une caresse, puis se tourna vers moi.

─ Il y a chez toi un énorme réservoir de colère accumulée, Dave. Je crois que je te plains. »

***************

J. L. Burke est un fabuleux conteur d’histoires, d’accord, mais a-t-il l’oreille aussi musicale que sa plume est poétique ?  Ainsi donc, la mélodie de Corrina, Corrina serait un plagiat de Midnight Special ? Vraiment ? …

Pas si sûr. Ou bien alors c’est ce sacré Robicheaux qui est prêt à toutes les ruses pour parvenir à ses fins ?

Mais jugez par vous-même !

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Written by Juléjim

15 août 2012 à 17 h 51 min

6 Réponses

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  1. Je donne ma langue aux chats pour la musique, mais je dis chapeau au traducteur. Et Burke, décidément trace son chemin entre nous tous…

    florence

    15 août 2012 at 20 h 12 min

  2. Muddy Waters et Leadbelly au p’tit dej ça le fait drôlement bien 🙂

    tu as gagné pour ce qui de l’appât Burke, mais il y a tellement de choses à lire…

    kakophone

    16 août 2012 at 8 h 29 min

  3. Ben oui, c’est un des plus grands…
    Découvert en 91 avec Prisonniers du Ciel, jamais lâché depuis, guettant avec avidité chaque parution (au passage, vive Rivages/Thriller, excellente collection).
    Jamais déçu non plus.
    Dommage que les adaptations ciné ne lui aient jamais rendu pleinement hommage (celle de Tavernier est à moitié réussie, et celle avec Baldwin, Vengeance Froide d’après Prisonniers du ciel, est à oublier).
    Peut-être parce que les images sur l’écran ne pourront jamais remplacer celles qu’il a fait naître lors de la lecture. Sans y avoir jamais mis les pieds, j’ai l’impression de connaître parfaitement les lieux décrits.
    Très grande force évocatrice.

    sleepless

    16 août 2012 at 10 h 25 min

  4. ce qu’on peut éventuellement dire, parce qu’on ne sait pas comment Théo interprète « Corrina », c’est que, sur cette base d’accords du blues, il y a une infinité de chansons.
    la différence n’est pas que dans les paroles, ça tient aussi à la manière du « dire ». Jamais « Corrina », par qui que ce soit, n’aura la rudesse de « midnight special ». Les raisons de ces deux compositions sont d’univers trop éloignés, d’un autre contexte. Sans être anglophone, je le ressens.
    Et puis, pour moi, Leadbelly, hein, c’est quelque chose !

    randal

    16 août 2012 at 11 h 54 min

    • Je me suis demandé aussi s’il y avait un « vrai » Junior Crudup qui aurait existé et dont J.L Burke aurait pu s’inspirer. Mes recherches m’ont conduit vers un texte, écrit à la manière de… et qui donne une réponse à ma question :

      http://www.cuk.ch/articles/imprimer/5107

      Juléjim

      16 août 2012 at 21 h 24 min


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