LES VREGENS

Tout consigner, toujours

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Joseph Mitchell est vraiment un personnage très mystérieux, à jamais caché derrière ses écrits, qui parlent à peine de lui. Enfin, qui sait ?

1908-1996


Ses oeuvres complètes se limitent à un gros volume qui rassemble ses portraits publiés dans le New Yorker à partir des années 30. Les seules pages où il se livre un peu sont celles de la préface à cette réédition de 1992 : il y révèle que son goût du portrait lui est venu des parties de campagnes en famille dans la Caroline du Nord de son enfance. Elles se terminaient toujours dans des cimetières dont les habitants étaient en quelque sorte ramenés à la vie par les évocations d’une tante à la mémoire phénoménale et à la langue bien pendue.

oeuvres complètes

Débarqué à New York à la fin des années 20, le jeune homme couvre les faits divers pour des quotidiens jusqu’à ce que son style le fasse remarquer par le New Yorker qui l’engage pour sa rubrique de « profiles » : des portraits de personnes célèbres ou non, bâtis à partir de longs entretiens et mis en forme presque comme des récits.

Toujours dans son introduction, Mitchell explique que ce fut une libération : dégagé de la pression de l’actualité, il avait désormais le temps de converser des heures avec ses sujets, de les suivre, de leur rendre visite chez eux, d’interroger leur entourage, de leur faire raconter leur enfance.

Son terrain de chasse, c’est le sud de Manhattan : les marchés des quais, le quartier mal famé de la Bowery avec ses flophouses (asiles de nuit) et ses gin mills (bars), les abords de l’hôpital public Bellevue au grand service psy pour indigents, qui recueille aussi les alcooliques pour dégrisement.

Un immeuble de la Bowery au milieu des années 30

Les portraits sont ceux de gens plutôt âgés. Quelqu’un d’âgé, vers 1935, c’est quelqu’un qui a des souvenirs des premières voitures, d’un New York sans gratte-ciel, de l’arrivée des grandes vagues d’immigrants d’Italie et d’Europe de l’Est, d’un grand Ouest qu’on disputait encore aux Indiens, et tout ça est raconté comme vous parleriez de mai 68 : c’est révolu, mais pas encore figé par les livres d’histoire. On frôle toujours la marginalité, mais pas forcément par pauvreté : une caissière de cinéma qui, après la fermeture, fait la tournée des clochards endormis pour distribuer une partie de la recette en petite monnaie (Mazie, 1940), un prêcheur de rue (A Spism and a Spasm, 1943), une femme à barbe de foire à la retraite (Lady Olga, 1940), les membres d’une amicale de sourds-muets (The Deaf-Mutes Club, 1941), un chef de clan gitan (King of the Gypsies, 1942, où l’on apprend tout sur les clans et sous-clans des Gitans d’Amérique, et par quels glissements l’apparition de l’automobile puis la crise de 1929 les ont envoyés se clochardiser dans les grandes villes).

Nombre de ces gens ne sont pas du tout des New-Yorkais de souche : certains ont dégringolé depuis leur passage par les grandes universités de Nouvelle Angleterre, tandis que d’autres ont fui après une jeunesse d’une pauvreté crasse dans le Vieux Sud à peine sorti de la Guerre de Sécession. Parfois, c’est un lieu dont il s’agit : le texte d’ouverture raconte l’histoire d’un saloon irlandais, McSorley’s Old Ale House, et de ses propriétaires successifs depuis son ouverture dans les années 1850 (The Old House at Home, 1940).

McSorley’s Old Ale House en 1937

Mitchell voulait trouver « les faits qui se cachent derrière les faits ». À cette fin, il estimait qu’il fallait parfois tordre un peu la réalité pour la rendre plus éloquente : fondre deux personnages en un, déplacer une action, forcer des rencontres.

Et puis il y a Joe Gould, le « Professeur Mouette ». C’est le seul auquel Mitchell reviendra plus tard, dans son unique oeuvre un peu longue (et la seule traduite en français) : Joe Gould’s Secret (1965). C’était un vagabond à l’extrême limite de la clochardisation qui, quand Mitchell l’a rencontré, rassemblait depuis 25 ans le matériau pour créer une « Histoire orale de notre temps », somme de récits, de conversations transcrites, de listes de jurons, etc. Parfois, il s’installait dès l’aube dans un métro pour retranscrire ce qu’il avait entendu, et y restait ainsi toute la journée jusqu’au dernier parcours de la ligne.

Joe Gould 1889-1957

 

Et me voici rendue à mon dilemme : dois-je vous révéler le fameux secret de Joe Gould ? Je vais opter pour une solution intermédiaire : vous résumer la fin de la vie de Mitchell. Après Le secret de Joe Gould, il n’a plus rien publié (à part la préface dont je vous parlais). De 1965 à sa mort en 1996, il a continué à passer ses journées dans son bureau du New Yorker, sans plus jamais produire un seul article.

Beaucoup pensent qu’il a succombé à sa trop grande intimité avec Joe Gould. Il avait d’ailleurs attendu la mort de celui-ci pour publier son « secret ». À force, lui aussi, de transcrire la parole des autres, il s’y est comme noyé. On sent que ce danger était en germe dès le début, derrière certaines énumérations presque maniaques, mais qui recréent pour nous tout l’environnement quotidien d’une époque, jusqu’aux plus infimes détails des lieux, des objets courants, des marques, des articles d’habillement, des accents, tous disparus.

Voici ce qu’il écrit dans The Cave Dwellers (1938) de sa rencontre fin 1933 avec les habitants des « Hoovervilles », ces bidonvilles érigés dans les parcs de New York. Fin 1933, c’est quelques mois après le début de la présidence Roosevelt et des toutes premières allocations chômage. C’est un des rares passages où Mitchell parle aussi de lui-même :

Le Hooverville de Central Park

 « L’hiver 1933 fut très dur. C’était le cinquième hiver de la crise, et celui de la fin de la prohibition, et je travaillais pour un journal dont la direction trouvait qu’il n’y avait rien de tel que des histoires sur la souffrance humaine pour donner du punch à une première page. (…) Un jour, on m’envoya au grand Hoover Village de la 74ème rue, au bord de la Hudson, pour interroger les gens sur leurs projets pour Noël. Les squatteurs amaigris restèrent là à me lancer un regard dont je ne me remettrai sans-doute jamais. (…) Jour après jour, on m’envoyait aux soupes populaires, aux bureaux d’allocations, aux expulsions ; chaque matin, j’allais voir des épaves humaines résignées qui restaient assises là à me regarder alors que je les harcelais de questions. (…) Ces gens n’avaient aucune indignation, aucune énergie. Je suis sûr qu’ils n’avaient pas envie qu’on publie leur histoire, mais ils répondaient à mes questions, ces questions que j’étais obligé de poser parce qu’ils avaient peur de perdre leurs allocations ; ils croyaient tous que j’avais quelque chose à voir avec les allocations. »

On ne sort pas indemne de reportages si empathiques.

En VO pour ceux qui préfèrent :

« The winter of 1933 was a painful one. That winter, the fifth winter of the depression and the winter of repeal, I was a reporter on a newspaper whose editors believed that nothing brightened up a front page so much as a story about human suffering. (…) One afternoon I was sent up to the big Hoover Village on the Hudson at Seventy-fourth Street to ask about the plans the people there were making for Christmas. The gaunt squatters stood and looked at me with a look I probably never will get over. (…) Day in and day out, I was sent to breadlines, to relief bureaus, to evictions ; each morning I called on cringing, abject humans who sat and stared as I goaded them with questions. (…) They were without indignation. They were utterly spiritless. I am sure that few of them wanted their stories printed, but they answered my questions, questions I absolutely had to ask, because they were afraid something might happen to their relief if they didn’t ; all of them thought I was connected in some way with the relief administration. »

Des photos de la Bowery des années 1900 à 1940 ici:

http://www.vintag.es/2012/07/old-photos-of-bowery.html

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Written by florence

18 août 2012 à 11 h 04 min

7 Réponses

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  1. passionnant, fascinant !!! merci pour cette découverte.

    et ça fait tellement écho à cette incapacité d’exprimer et de réagir actuelle en grèce, le désir de tant de gens comme panagiotis, okéanos, et même moi d’essayer de dire tout de même, ce tuilage entre petits bouts de la lorgnette, petits morceaux de vie détruites et grosse machine explicative qui laboure ces « détails »… je cite : « Ces gens n’avaient aucune indignation, aucune énergie. Je suis sûr qu’ils n’avaient pas envie qu’on publie leur histoire, mais ils répondaient à mes questions… » : se dire, à celui qui, peut-être, dira à son tour la misère. mais sans illusion, et en l’occurrence avec une certaine crainte de ne pas dire.

    et puis aussi cet impérieux besoin non seulement de témoigner, mais de consigner, d’archiver, de documenter. de TOUT documenter, d’éviter ainsi l’oubli et la mort – mais qu’en verront les archéologues, dans 1000 ans ?

    anecdote : mon frère, archéo, quand je suis partie faire ma balade au kosovo, m’a bien dit : documente TOUT – il entendait : tout ce qu’il y aurait de « traditionnel », en particulier l’habitat. et bien, d’habitat traditionnel, j’ai fait UNE photo, et d’une ruine. c’est tout. il ne reste rien. des fois, documenter, c’est constater simplement la disparition totale de quelque chose.

    et pour info, les chansons du bowery, par joan baez :
    http://www.ciao.fr/Bowery_Songs_Joan_Baez__1350825

    zozefine

    18 août 2012 at 11 h 29 min

  2. Merci Flo…
    Mais c’est ça, Zozé, le journalisme… montrer, expliquer, faire partager, répandre, faire du bruit à partir de morceaux de vie, de personnages, de personnes dans la vraie vie, qui souffrent, se battent, ont cessé de se battre, résistent, surfent sur la vague, etc…
    Enfin, le vrai journalisme !

    clomani

    18 août 2012 at 12 h 21 min

  3. « De 1965 à sa mort en 1996, il a continué à passer ses journées dans son bureau du New Yorker, sans plus jamais produire un seul article. »

    *****************************************
    C’est bouleversant, terrifiant même, d’apprendre ça. Comme si d’avoir tant côtoyé la misère humaine avait eu pour effet de retirer progressivement à cet homme si talentueux le goût de vivre, ne serait-ce que pour continuer de témoigner face au monde.
    Mais je me dis que ça a peut-être aussi à voir avec ce fameux secret de M. Gould ?

    😦

    Juléjim

    18 août 2012 at 16 h 50 min

    • Tu le veux, le secret?

      florence

      18 août 2012 at 17 h 39 min

      • Je viens de lire une critique du film qui a été adapté du roman de Joe Mitchell (film éponyme de Stanley Tucci). Dans le texte il y a cette phrase : « …Joe Mitchell écrira un livre Le secret de Joe Gould, que lui seul détenait. L’énigme littéraire de ce Gould (que je tairai, bien entendu) décevra certains et séduira d’autres. Quoiqu’il en soit, son secret le rend d’autant plus extraordinaire… »

        Du coup, je pense qu’il vaut mieux que j’ignore le secret, quitte à l’apprendre le jour où je lirai le livre ou verrai le film. J’ai juste la vague intuition qu’il y a peut-être de la duperie ou de la manipulation dans l’air.

        La critique est là :

        http://www.commeaucinema.com/film/joe-gould-s-secret,4748

        Juléjim

        18 août 2012 at 21 h 58 min

  4. Il parait que le film n’est pas terrible. Je dis juste: aucune méchanceté dans le secret.

    Par ailleurs, j’ai p-ê donné la fausse impression que Mitchell n’écrit que sur la misère. Mais il y aussi des passages assez exaltés, par ex sur les Indiens qui dans les années 30 se sont mis à être spécialistes de la pose acrobatique de poutres d’acier sur les chantiers des gratte-ciel: pour certains ça a été la possibilité de quitter les réserves et de redevenir nomades. Ils quittaient parfois les chantiers pour un autre à l’autre bout du pays, mais on les réemployait toujours car ils avaient leur technique.
    Ou sur les joueurs de Calypso venus de Trinidad. Enfin, c’est assez exotique aussi, quoi.

    florence

    18 août 2012 at 23 h 23 min

  5. Fascinant et très aguichant

    lenombrildupeuple

    20 août 2012 at 22 h 09 min


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