LES VREGENS

Savoir rentrer

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Comment s’arrêter? Et pourquoi faire? se demande Nick Hunt:

Bien que je ne sois pas croyant, ce voyage aura été une sorte de pèlerinage, ou en tout cas en aura eu bien des caractéristiques. Les athées aussi peuvent faire des pèlerinages, et le mien a comporté des épreuves physiques et parfois psychologiques, m’a fait retracer une route déjà parcourue, et m’a conduit en un lieu d’une profonde importance. En chemin, j’ai connu l’émerveillement et de vrais moments de transcendance qui n’auraient pas été possibles sans les épreuves. À plusieurs reprises j’ai senti la présence de Patrick Leigh Fermor, pas comme un fantôme planant au-dessus de moi, mais parce que je savais avec une certitude absolue qu’il s’était tenu exactement au même endroit, ou qu’il avait regardé exactement la même chose que moi huit décennies auparavant. Cela ne s’est pas produit dans des lieux qu’il mentionne dans ses livres, et ma certitude avait parfois quelque chose de bizarre. C’est en ce sens, parmi bien d’autres, que ce voyage a aussi été spirituel.

L’été dernier, avant d’entreprendre ma marche, j’ai rencontré quelqu’un qui s’était aussi rendu à Istanbul à pied, bien que par une autre route. Il m’a beaucoup parlé des pèlerinages et m’a fait remarquer qu’ « avant les avions et les trains, les pèlerins devaient revenir de leur destination à pied. Constantinople ou Rome étaient le point central du voyage : votre vraie destination, c’était la porte de chez vous ». À l’origine, dans les pèlerinages, le retour était aussi important que le voyage vers le lieu de culte, car il s’agissait pour le pèlerin d’intégrer lentement la connaissance acquise en route à sa vie quotidienne, et d’en faire quelque chose d’utile.

Depuis que je suis arrivé à Istanbul (le point central de mon voyage depuis chez moi), beaucoup de lecteurs m’ont conseillé de continuer ma marche, ou au moins de rentrer lentement, par voie de terre. Je leur suis très reconnaissant de toutes ces suggestions et de leurs nombreuses offres d’hospitalité : j’avais d’abord prévu de faire du stop, de prendre des bus, des ferries et des trains, et de rentrer en quelques semaines, pour me réaclimater. Mais ce sera pour une autre fois. L’Angleterre aussi compte pour moi, et j’ai des gens à y voir et des choses à y faire, et des raisons de rentrer tout de suite, des raisons vraiment importantes. Alors demain matin, je vais faire ce que j’avais toujours dit que je ne ferais jamais, et embarquer dans un avion qui me ramènera chez moi en à peu près quatre heures : 224 jours de marche réduits à moins d’une demi-journée. Cette idée me terrifie à plus d’un titre, et je vais passer tout le vol à regarder par le hublot et à me demander ce qu’il y a en bas, quelles montagnes et quelles forêts je ne suis pas en train de parcourir, quels paysages je ne suis pas en train de comprendre, quels gens je ne suis pas en train de rencontrer. J’ai un peu ressenti ça quand j’ai pris un train, en Allemagne, le jour où je m’étais blessé au pied gauche, et les quelques fois où des gens m’ont emmené en voiture pour des excursions d’une journée ici ou là. Rien qu’à ces vitesses, j’avais ressenti un vrai choc, après la marche, alors Dieu sait quel effet me fera l’avion.

« Vus d’en haut, les hommes sont des points, qui s’en soucie? » Vienne vue de son Riesenrad dans Le troisième homme.

Mais ce n’est pas grave, ça ira. Cela fait aussi partie du voyage. Il faudra juste que j’essaie de compresser le processus d’intégration de la connaissance en quatre heures profondément déstabilisantes… ou encore, et c’est bien plus exaltant, en un livre. Toute expérience est intéressante, et tout compte. C’est bien une chose que la marche m’a apprise, et ce n’est pas le moment de l’oublier.

Par contre, cela me fait saisir quelque chose qu’on comprend rarement à propos des voyages en avion, quelque chose qu’on ne comprend qu’à force d’apprécier de voyager lentement. Si le sens de la vie (ou l’un de ses sens), c’est l’accumulation de souvenirs, d’histoires, d’expériences et d’aventures, et le fait de vraiment inscrire sa vie dans le monde, alors l’avion n’est pas un mode de transport efficace. Voyager vite est une perte de temps.

La VO:

http://afterthewoodsandthewater.wordpress.com/2012/08/06/what-mountains-and-forests-im-not-walking-through/

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Written by florence

19 août 2012 à 11 h 31 min

Publié dans Europe, voyage

4 Réponses

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  1. Ca fait sacrément réfléchir, cette fin…
    Merci Madame Flo, merci Monsieur Hunt ;o)

    clomani

    19 août 2012 at 15 h 03 min

  2. Il me semble que ce n’est pas le fait, en soi, de rentrer, qui compte (que ce soit en 4h ou en 2 jours) mais l’état dans lequel on rentre. Autrement dit, qu’est-ce que le voyage (l’aller) a changé, modifié, en moi ? Du coup, écrire un livre, mettre des mots là où il a mis les pieds, est la meilleure chose à faire pour Nick. Et c’est aussi ce qu’il y a de mieux pour nous, futurs et impatients lecteurs, voyageurs immobiles.

    Juléjim

    19 août 2012 at 17 h 58 min

  3. « Voyager vite est une perte de temps. »

    C’est bien dit, ça. Quand je vais en Ukraine, il me faut au moins deux jours avec Eurolines. Je n’aurais jamais pu vivre de telles rencontres dans un avion :

    http://www.arretsurimages.net/forum/read.php?5,1238741,1244747

    Mot clé : Ukraine

    athalouk

    19 août 2012 at 22 h 05 min


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