LES VREGENS

Des Gitans d’Amérique, des Indiens volants, et des chanteurs de Calypso…

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Le New York de Joseph Mitchell est parfois très exotique. Morceaux choisis.

Roi des Gitans (1942) Ce texte est écrit à partir de plusieurs conversations avec un chef de clan gitan rencontré en 1936.

« Les rois gitans sont auto-proclamés. Personne ne sait combien il y a de Gitans à New York, entre 7000 et 12000. Les deux tiers touchent des allocations. Les rois s’y connaissent : ils savent comment mettre leurs familles sur les listes. La plupart des adultes sont illettrés, très peu d’enfants vont à l’école. Ils se marient dès l’enfance, pour la plupart vers douze-treize ans. Les vieux sont chaudronniers, pour les restaurants et les hôtels, la plupart des jeunes sont mécaniciens. Ce sont les femmes qui gagnent vraiment de l’argent, comme diseuses de bonne aventure.

Une Gitane de New York photographiée par Joe Schwartz dans les années 30

Johnny Nikanov dit qu’il est roi depuis sa jeunesse, de trente-huit familles de Gitans russes, environ 230 hommes, femmes et enfants, avec tous lesquels il a des liens de famille, parfois par alliance. Il raconte :

Tout s’est mis à empirer quand les automobiles se sont répandues. Quand j’étais tout petit, les États-Unis, c’était le paradis pour les Gitans. Tout le monde était inculte et croyait les diseuses de bonne aventure. Toutes les femmes avaient des casseroles trouées, et quand elles n’avaient pas de quoi payer la réparation, eh bien on se contentait de douze oeufs frais. Et nos roulottes étaient rouges et jaunes, avec des clochettes sur les harnais, et il n’y avait pas de policiers sur les routes, on pouvait camper n’importe où.

Quand j’étais petit, l’air était propre, y avait pas ces automobiles qui puent, et on campait à l’ombre des arbres, près d’une rivière pour cuisiner. On allait pêcher et on faisait frire ces poissons tout frais. Et les femmes partaient dire la bonne aventure dans toutes les fermes du coin, et au coucher du soleil, elles prenaient une poule par-ci, un chou par-là, et si elles voyaient du linge sécher, elles prenaient les chemises et les robes.

Mais vers l’époque où je suis devenu grand, il y a eu de plus en plus d’automobiles. Plus moyen de vendre des chevaux. Puis sont apparus l’aluminium et les casseroles bon marché. L’aluminium, ça a été un coup dur pour les Gitans. Les femmes n’ont plus rien donné à réparer ; un trou dans une casserole ? Laisse tomber, on la jette par la fenêtre et on s’en rachète une pour quelques cents. Et puis, avec juste les chevaux à nourrir, les voyages ne coûtaient pas cher. Mais quand on s’est acheté des automobiles, il a fallu de l’argent pour l’essence et les pneus. Alors, on s’est mis à faire des gros boulots. C’est peu connu, mais les Gitans faisaient des gros boulots de chaudronnerie. En 1921, en un automne et un été, toute une bande de chaudronniers Gitans, moi et les six familles avec qui je voyageais, on s’est fait 16 000 dollars à réparer des machins en cuivre et en fer blanc pour une usine du Massachusetts. Puis il y a eu la crise, et les types des syndicats ont mis la main sur tous ces boulots. On s’est fait lessiver.

On avait toujours notre or. C’est dur à croire aujourd’hui, mais nos femmes étaient couvertes d’or. C’était nos banques. Et qu’est-ce qui s’est passé ? Roosevelt. J’ai rien contre lui, à part qu’il a obligé tout le monde à rendre son or. Nous les Gitans, on avait presque des pièces de tous les pays du monde. Il y en avait qu’on trimballait depuis des siècles. Tout notre argent, on le changeait contre de l’or. Et puis, sur ordre de Washington, les flics nous ont obligés à le donner aux banques. Et les banques nous l’ont échangé contre des billets. On s’est mis à tout claquer, on s’est tous acheté des nouvelles voitures.

Et vers cette époque, tout le pays s’est mis à détester les Gitans, les flics sur les routes nous coursaient d’État en État, il a fallu éviter des régions entières, pour ne pas se retrouver enrôlé dans des travaux agricoles forcés. Alors on s’est mis à s’installer à New York, Chicago, les grandes villes avec des quartiers pauvres. Et des logements où on paye un loyer. »

Des Gitanes dans un poste de police de New York dans les années 30

Les gitanes (1955)

Ici, Daniel Campion, policier qui va prendre sa retraite, « briefe » deux jeunes collègues de son service, et autorise Mitchell à assister à ces séances. Campion n’a pas fait d’études, mais s’est intéressé aux Gitans depuis que tout jeune, il en a arrêté quelques uns, pick-pockets. Il a été peu à peu admis dans leurs fêtes, et il a appris au cours de sa carrière à se débrouiller en italien, en allemand, en yiddish, en romani, et en espagnol.

« Il y a deux genres de Gitans : les chaudronniers nomades, et les Boyasch. Les nomades sont de loin les plus nombreux. Les Boyasch sont des Serbo-Roumains : la Serbie est le dernier pays où ils ont vécu avant de venir ici mais ils avaient passé des siècles en Roumanie. Leurs femmes ne s’habillent plus à la Gitane, et les hommes travaillent à l’usine ou comme mécaniciens.

Les nomades, pas moyen de savoir quand ils sont arrivés aux États-Unis, il n’y en a pas trace dans les registres de l’immigration, mais il semble que les grandes migrations ont eu lieu dans les années 1870, 80 et 90. Ils sont surtout venus de Russie et de Serbie, et leurs bandes se sont mises à parcourir, certaines le Nord, d’autres le Sud, le Midwest, même l’Ouest. Au tout début, les hommes étaient surtout marchands de chevaux, et soigneurs de chevaux, la chaudronnerie est venue après.

Au fur et à mesure, différentes tribus se sont formées : les Russes, les Serbes, les Kalderash, les Argentins, les Argentinos, les Mexicains, les Matchwaya, et les Grecs, mais il ne faut pas prendre ces noms au sens propre. Par exemple, les Grecs sont des Russes qui sont venus ici via la Grèce ; les Mexicains sont des Russes et des Serbes qui vivent à cheval sur le Mexique et les États-Unis, basés entre Mexico et trois ou quatre villes au Texas.

Les tribus se subdivisent en bandes, eux appellent ça des vitsas. Parfois, ce sont juste des petits groupes de familles qui voyagent ensemble. Parfois elles sont plus éparpillées, certaines ont des membres de Mexico au Michigan, qui ne se réunissent que pour les grands enterrements. En général, elles ont plusieurs chefs, dont l’un est le grand chef, le roi.

Les mariages gitans sont arrangés : les parents du garçon lui achètent sa femme, dans n’importe quelle vitsa. Le prix dépend des capacités de la fille. Si c’est une diseuse de bonne aventure correcte, c’est quelques centaines de dollars. Si sa mère et ses tantes sont de bonnes expertes en bajours (grosses arnaques à base de désenvoutement d’argent soi-disant maudit, décrites par le menu), elle coûte 2000 à 5000 dollars. »

Les Mohawks, acrobates de l’acier (1949)

Un ouvrier Mohawk en 1971

« Ce sont les plus anciens Indiens à avoir vécu dans une réserve, dès le XVIIe, à Caughnawaga près de Montréal. On les appelle les Caughnawagas aux États-Unis. Vers 1700, la première génération née sur la Réserve a commencé à prendre des emplois de transporteurs, par canoë, pour les marchands de fourrure. C’est en 1886 que la vie a changé brutalement : en échange de la construction d’un grand pont au départ d’un terrain appartenant à la Réserve, les Mohawks ont obtenu d’être prioritaires pour les emplois liés à cette construction.

Les archives de la compagnie montrent qu’au départ, on devait les employer pour décharger le matériel. Mais ils essayaient toujours de voir le chantier de près. Il s’est avéré qu’ils n’avaient pas le vertige : ils grimpaient en haut des poutres et s’y baladaient aussi tranquillement que les vieux ouvriers, qui à cette époque étaient d’anciens marins choisis pour leur habitude des hauteurs, dans les mâts. Le bruit du rivetage ne semblait pas les gêner, normalement il vous transperce. C’est le travail le mieux payé sur les chantiers, mais il y a peu de volontaires, on en manquait souvent. Alors la compagnie a décidé de former quelques Indiens, une douzaine, de quoi former trois équipes.

De là, ils sont passés de chantier en chantier. Le vieux M. Jacob, un patriarche de 80 ans, raconte : Les équipes (de quatre hommes) comprenaient toujours un apprenti. Dès qu’un apprenti était formé, on le renvoyait à la Réserve et on en faisait venir un autre. Quand il y en avait assez, les équipes se réorganisaient : on incorporait quelques vieux aux nouvelles équipes, et quelques nouveaux aux vieilles. En 1907, il y avait plus de 70 équipes Mohawks.

Le 29 août 1907, 96 hommes ont été tués quand une poutre est tombée sur le chantier du Quebec Bridge. À partir de là, c’est devenu un travail prestigieux. Et les femmes sont allées voir les hommes et les ont obligés à se répartir sur plusieurs chantiers, pour qu’aucun accident ne puisse plus faire des veuves de la moitié des femmes de la Réserve. Alors ils se sont mis à travailler sur toutes sortes de chantiers : des usines, des immeubles, des distilleries, des gares, tout. Le Canada ne leur a plus suffi, et ils se sont mis à passer la frontière, vers Buffalo, Cleveland, Detroit.

En 1915, un constructeur de ponts Mohawk, John Diabo, est arrivé à New York pour la construction de Hell Gate Bridge. C’était une curiosité, on l’appelait Indian Joe. Il a commencé dans une équipe irlandaise, jusqu’à ce que trois Mohawks le rejoignent. Mais au bout de quelques semaines, Diabo a trébuché sur une poutre et s’est noyé dans la rivière. Les autres sont repartis vers leur Réserve avec son corps et ne sont plus revenus.

En 1926, avec le boum de la construction, trois ou quatre équipes Mohawks sont arrivées. En 1928, trois autres. Dans les années 30, au moins sept autres. À leur arrivée, tous ces ouvriers prenaient leur carte du syndicat des métallurgistes de la construction, une branche de l’AFL. Ils ont commencé à faire venir leurs familles en ville. »

Suit un long entretien avec M. Orvis Diabo, dont le nom indien est O-ron-ia-ke-te (Porte le ciel), qui, à 54 ans, ne peut plus trop monter sur les chantiers, mais n’a pas envie de retourner passer ses vieux jours à la Réserve, où on s’ennuie. Il se moque des vieux qui, là-bas, refusent qu’on installe l’eau courante sous prétexte que « ce n’est pas Indien ».

Puis : « Aujourd’hui (1949), certains sont aussi nomades que des Gitans. Ils sont à peu près 400 à Brooklyn, et commencent à s’y sédentariser vraiment. Quelques familles ont acheté des maisons. Il y a des mariages mixtes. Un saloon du quartier sert des bières de Montréal pour fidéliser la clientèle Caughnawaga. »

Le pique-nique de Houdini (1939)

Les piques-niques sont à New York des fêtes caribéennes (?) où l’on joue du Calypso, car il y a à Harlem une assez grosse communauté venue de Trinidad. Houdini est un chanteur, le premier, selon Mitchell, a avoir enregistré des disques. Mitchell raconte les origines du genre.

Quelques vedettes de Calypso en 1943, avec leurs noms de guerre

« Le Calypso vient de Trinidad, une île des Antilles britanniques. Les chanteurs sont des gros buveurs, souvent hautains, Noirs pour la plupart. Ils traînent dans les bars à rhum et les cafés chinois de Port of Spain, pour repérer des histoires dont ils feront leurs paroles. Ils prétendent souvent que les femmes se battent pour les entretenir. Ce sont presque tous d’anciens prisonniers, mais pour se différencier des voyous de base, ils se donnent des surnoms : le Lion, le Gorille, Lord Ziegfield… Certaines chansons racontent des faits divers locaux (un crime passionnel, une bagarre au couteau entre deux grandes tenancières de maisons closes, le suicide d’un Anglais concupiscent), d’autres parlent de questions abstraites : l’amour, l’honneur, la sagesse d’épouser une femme laide, qu’est-ce qui fait le plus mal entre une gueule de bois au rhum ou au gin.

Le Calypso se chante parfois dans un créole qui contient des mots anglais, espagnols, français, et indiens, mais le plus souvent en anglais britannique avec un accent bien particulier :  » parrot » devient « pair-ott » « temperament » devient « tem-pair-a-mint ». Le gouvernement colonial anglais considère beaucoup de Calypsos comme subversifs. Pour soi-disant raison diplomatique, juste avant guerre, il a fait interdire un Calypso intitulé « Les exigences d’Hitler », dont les paroles disaient : « Hitler, me lad, take things easily, otherwise we sure to run you out of Germany ». « We », pour le chanteur, c’était l’Empire Britannique.

M. Perez,un Puerto-Ricain, travaille pour la maison de disques Decca. Ça fait 20 ans qu’il fait grossir leur catalogue de musique sud-américaine, mexicaine et antillaise. On l’envoie à Port of Spain une fois par an, juste avant le carnaval de Mardi Gras, où les chanteurs de Calypso chantent leurs nouveautés en public. Il loue une maison, la fait insonoriser, fait dessoûler quelques chanteurs, et enregistre son catalogue annuel de Calypso. »

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Written by florence

23 août 2012 à 18 h 01 min

Publié dans Culture, Etats-Unis, histoire

2 Réponses

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  1. Il me semble avoir vu un documentaire sur les Mowhaks… ces équilibristes incroyables qui marchaient à des centaines de mètres au-dessus du sol…
    Merci pour toutes ces traductions, Flo… très intéressant… (et le rapport des Gitans à l’or… et les femmes qui savent monter des arnaques qui « ont de la valeur »… )
    ;o))

    clomani

    23 août 2012 at 20 h 05 min

  2. « En 1915, un constructeur de ponts Mohawk, John Diabo, est arrivé à New York pour la construction de Hell Gate Bridge. C’était une curiosité, on l’appelait Indian Joe. Il a commencé dans une équipe irlandaise, jusqu’à ce que trois Mohawks le rejoignent.  »

    **********************************
    Toute la partie qui concerne les indiens Mohawks, main d’oeuvre très prisée sur les chantiers de construction de ponts gigantesques aux US, m’a rappelé un roman récent « Naissance d’un pont » très réussi :

    http://www.lesinrocks.com/2010/08/21/livres/naissance-dun-pont-lepopee-humaniste-de-maylis-de-kerangal-1126833/

    A ne pas négliger si l’occasion se présente.

    Juléjim

    25 août 2012 at 21 h 39 min


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