LES VREGENS

Pourquoi ce livre-là ?

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En général, j’ai au moins une vague idée de la raison pour laquelle tel ou tel livre me passe entre les mains. Et c’est aussi divers et varié que mes raisons de lire, mes désirs et mes besoins de lectures. Le livre que je viens de terminer fait exception. Il s’agit de « La matrice » (titre original « The mint ») de Thomas Edward Lawrence, auteur peu prolixe, plus connu (pour ne pas dire célèbre) sous le nom de « Lawrence d’Arabie« .

Avec l’édition d’une correspondance épistolaire assez fournie mais plutôt confidentielle, son ouvrage majeur est une autobiographie : « Les Sept Piliers de la sagesse », très prisée dans les milieux militaires, semble-t-il.

Jusqu’à il y a peu,  j’ignorais que j’avais eu ce livre en ma possession et surtout que je l’avais lu. Un ami de jeunesse, revu après quarante ans d’éloignement, vient de me le rendre et j’en ai été très troublé. Lui m’assure que je lui ai prêté à mon retour du service militaire en 1972, ce dont je ne garde aucun souvenir, ni même de l’avoir eu entre les mains et de l’avoir lu. Pourtant, il y a des indices convergents : mon nom, écrit en majuscules, sur la page de garde, des phrases surlignées, des mots entourées, des interjections, avec mon écriture, des croix, des points d’exclamation dans les marges, et surtout, le thème du livre : « … le récit de ses expériences en tant que simple soldat dans la Royal Air Force, publié à titre posthume. Travaillant à partir de ses notes écrites lors de son service dans la RAF, Lawrence raconte la vie quotidienne des soldats et son envie de faire partie de la RAF. » (in wikipédia)

C’est l’indice le plus convaincant à mes yeux. Cette année de service militaire fut une période moralement pénible à vivre pour le gaucho-antimilitariste-post-soixante-huitard, chanteur de rock, de blues et de pop-music qui s’est présenté aux aurores à la caserne du 1er régiment de Dragons de Lure cet été 1971. Que je puisse avoir été tenté de chercher refuge dans la lecture d’un livre décrivant avec minutie les mécanismes de domestication militaire d’appelés du contingent n’est pas impossible… A quelques nuances près, toutefois. Ce que décrit Lawrence s’applique à des engagés volontaires dans la RAF. Les évènements relatés sont datés (1922) et semblent autrement plus violents et intenses que ce que j’ai pu vivre en tant qu’appelé sursitaire, même si  récalcitrant, dans une caserne française des années 70.

Deux extraits pour mieux rendre compte des proportions :

1- L’appel de Baker (p 73) :

 » Ce soir, à l’appel, la badine s’écrasa contre la porte de la baraque avec un bruit terrible, et peu s’en fallut que la porte ainsi repoussée ne sortît de ses gonds, en claquant. Et voilà qu’à grands pas, vers la pleine lumière, s’avançait Baker, Victoria Cross, un caporal qui se permettait beaucoup de libertés dans le camp à cause de sa décoration à titre militaire. Il parcourut la baraque en suivant l’allée où je me trouvais, inspectant les lits. Le petit Chic, pris au dépourvu, avait un soulier au pied, l’autre enlevé. Le caporal Baker s’arrêta. « Qu’est-ce qui te prend, TOI ? » ─ J’ôtais un clou qui me blesse le pied. ─ Mets ton soulier tout de suite. Ton nom ? » Il continua jusqu’à la porte du bout et, pivotant là, dans un grognement : « Clarke ! » Ainsi qu’il convenait, Clarke s’écria : « Caporal ! » et courut en boitillant le long de l’allée (il nous faut toujours courir, quand on nous appelle) pour s’immobiliser devant lui, figé au garde-à-vous. Un temps, puis, sèchement : « Retourne à ton lit. »

Le caporal restait là et nous devions en faire autant, alignés, près de nos lits. De nouveau, d’un ton acerbe : « Clarke ! » Le numéro se répéta, maintes et maintes fois, tandis que nous regardions, sur quatre files, solidement enchaînés par la honte et la discipline. Nous étions des hommes, et il y avait un homme qui en dégradait un autre, se dégradait lui-même (et en soi son espèce). » Dernière phrase soulignée par moi dans le texte, au stylo-bille noir. La marge étant également biffée de plusieurs traits rageurs au niveau du dernier paragraphe.

2- Char-à-merde (p 75) :

« A huit heures du matin, nous sommes quatre debout au Parc Auto, qui nous sentons dégoûtés de la vie. C’est bien notre chance d’avoir écopé le « char-à-merde », un lundi, le jour où tout pèse deux fois plus lourd…[…]… Cuisine du Peloton d’Echelon. « Deux à chaque » ordonna le caporal. Nous soulevâmes les hautes poubelles de tôle galvanisée e, titubant, les transportâmes à travers la zone encombrée de la cuisine, puis, en montant les boueuses marches de ciment, jusqu’à la route. Nous joignîmes alors nos forces, trois soulevant les poubelles, tandis que, dans le camion, l’autre tirait d’en haut. Vingt-six poubelles, disons deux tonnes. N’est-ce pas beaucoup d’épluchures pour huit cent hommes ? Oui, mais chaque arme jette assez de nourriture pour nourrir les deux autres…[…]… Monter, descendre, monter, descendre, monter, descendre. Cette répétition à devenir fou est achevée. Boyne nous tend la main et nous nous hissons raidement sur le haut marchepied. Pas question maintenant de sauter comme des singes, ainsi que ce matin. On va, je suppose, abaisser à nouveau le rideau. Nous sommes ensevelis beaucoup plus haut que la cuisse. Quand le camion fait aux tournants des embardées, nous nous y étalons sans recours, toussant et crachant. Les jambes de mon bleu peu à peu se remplissent par le bas de vagues ordures. Quelque chose de lisse et comme glougloutant se démène pour grimper vers ma fourche. Trop doux pour que ce soit un rat, en tout cas… »

 *****************************

Plusieurs semaines après ma libération je me souviens m’être encore souvent éveillé en me demandant si j’en avais bien fini avec cette corvée de service militaire, ou si je rêvais. C’est dire si l’épisode m’avait marqué durablement. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’humiliations et de moments aussi forts que ceux décrits par Lawrence dans les deux extraits précédents. La lecture de ce récit m’a sans doute aidé à supporter, en le mettant à distance, un vécu rendu douloureux par un contexte, un mode de vie, des valeurs et des relations auxquels j’étais totalement réfractaire. Ainsi, lorsque le capitaine de la compagnie me convoqua pour tenter de me faire accepter un stage de formation pour intégrer les sous-officiers de réserve, devant mon refus têtu et ironique, il m’expliqua qu’au fond, nous faisions le même métier,lui, militaire, moi, enseignant : former des hommes ! J’ai dû me retenir pour ne pas éclater de rire, sans aucun doute, mais j’ai également dû apprécier d’autant plus ce passage de « La Matrice » intitulé « Ecole » :

 « … le maître nous parla, gentiment, avec le ton d’Oxford. Son engouement semblait désireux de nous voir faire quelque chose de nous-même. Dès la première phrase, mon esprit d’analyse décela un conflit entre son état d’esprit  et l’autre côté de la vallée. Faire des choses pour nous-mêmes… là-bas on nous enseignait à obéir aux ordres, à attendre des ordres. Le zèle y était déplacé. La partie de notre anatomie mentale que houspillaient le plus les instructeurs, ce n’avait pas été notre paresse mais notre zèle gaffeur à trop bien faire. Au camp d’entraînement, on nous réduisait à la passivité des marionnettes, avec quelque chose de leur immédiateté, de leur automatisme, quand d’un coup sec le maître tirait nos ficelles.

Et voici que cet autre maître, juste, tout juste de l’autre côté de la Pinne, au Peloton d’Echelon, nous disait que l’instruction nous avait rendus digne de l’aviation, qu’elle coulait du tréfonds de l’homme, extraite par son vouloir… »

 *****************************

Voilà donc un petit livre de 250 pages au format Livre de Poche (*) qui m’a accompagné durant quelques temps. Maintenant que je l’ai relu, j’accepte mieux l’idée que j’aie pu le lire il y a plus de quarante ans. Ce que je ne saurai jamais c’est comment il s’est retrouvé entre mes mains : l’ai-je acheté ? est-ce le cadeau d’un ou d’une amie ?

Tout ce que je sais c’est que Lawrence d’Arabie ne m’était pas inconnu en 1971. J’avais vu le film de David Lean alors que j’étais adolescent, et j’avais été, comme beaucoup, très impressionné par l’emphase et la performance de Peter O’Toole, d’Omar Sharif et d’Anthony Quinn. Le jeune homme de 22 ans, accablé par les affres de l’incorporation, choqué par la brutale mutation le faisant « chuter » de chanteur de rock à … deuxième classe, a-t-il fait, à cette époque, le lien entre Lawrence d’Arabie, chef charismatique d’une révolution arabe en marche et Thomas Edward Lawrence, alias John Hume Ross, engagé volontaire dans la RAF, témoin de son temps ? Rien n’est moins sûr.

(*) la traduction est d’Etiemble, excusez du peu. Il a également traduit les correspondances de T.E. Lawrence.

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Written by Juléjim

2 septembre 2012 à 17 h 52 min

2 Réponses

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  1. Oh, c’est intéressant, ton point de vue d' »ancien lecteur » oublieux… Moi je l’ai lu il y a un peu plus d’un an… Acheté parce que je pensais (par erreur) que T.E. Lawrence allait raconter l’Egypte, le Moyen Orient, la Turquie, le désert, ses expéditions etc… Et, à la moitié (voire aux 3/4 ) de l’ouvrage, il m’est tombé des mains…
    Pas fini. Donné d’ailleurs avant mon départ de Paris…

    clomani

    2 septembre 2012 at 18 h 37 min

    • Je comprends que tu aies pu craquer en route ; moi-même j’ai trouvé que parfois ça blablatait un peu dans le vide. Mais il y a aussi des passages absolument sublimes. Ce type aimait les mots et prenait plaisir à tenter de saisir la réalité par l’écriture. Vers la fin, il décrit l’une de ses chevauchées à moto (celle qui l’a tué) ; il fait la course avec un avion. Il parvient à nous faire ressentir le vertige de la vitesse en décrivant les sensations physiques que ça provoque dans et sur son corps.

      Et puis il y a les fréquentes notes de bas de page du traducteur (Etiemble). C’est jouissif de voir le soin qu’il prend à cerner au plus près l’usage d’un mot ou le sens d’une expression. Quel orfèvre !

      Juléjim

      2 septembre 2012 at 19 h 21 min


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