LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat … chap. 3 et 4

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N’ayez pas peur d’être seul,

monsieur Capon, vous l’êtes.

Chapitre 3

 L’instant de satisfaction fut bref, le sen­ti­ment de victoire qui l’avait envahi quand la porte s’était ouverte s’évanouit à l’instant même où le souffle chaud de son foyer con­fortable lui sauta à la figure, gorgé de ran­coeur. Dans l’em­brasure de la porte, il ob­serva longuement, à la lueur des dernières braises qui s’éteignaient dans la cheminée du salon, la disposition soi­gneuse et fonction­nelle de son intérieur. La mai­son silen­cieuse, sa maison, était un trou noir d’absence. Pourtant il en avait été fier. Il lui arri­vait en­core de frimer au troquet devant les minots qui s’en­dettaient à tour de bras pour des maisons clefs en main en carton-pâte. Sa maison. Plus de vingt ans de boulot, de jour­nées doubles, vingt ans de week-ends con­sacrés à couler du ci­ment, battre du plâtre, s’user les reins avec les sacs, la peinture, les câbles à faire passer… Vingt ans à se creu­ser la cervelle pour résoudre avec trois bouts de ficelle les innombrables pépins qu’il avait rencontrés.

Sa femme était dans la chambre de­puis un moment sans doute. Il vit par inad­vertance qu’il était plus de onze heures. À cette heure, elle n’aurait plus besoin de pren­dre la peine de faire semblant de dormir. Elle prétendait qu’elle en était réduite à cela pour ne pas le voir saoul, lui il savait qu’il rentrait tard parce qu’il ne pouvait plus supporter de se sentir inexistant à ce point. Il était toujours en colère mais son corps fourbu était incapa­ble du moindre geste, il n’avait pas bougé d’un centimètre depuis plusieurs minutes. Ses jambes réclamaient un siège. Elle avait de la chance qu’il soit en morceaux car il se sentait d’humeur à lui demander des comp­tes percu­tants. Il n’en revenait pas. Comment pouvait-il se retrouver avec une bonne femme pareille, dégoûtant de sang, chez lui sans personne pour l’aider ? Tout, la maison, les enfants, les week-ends à bosser n’avaient donc servi qu’à ça, qu’à garder près de lui une mégère qui ne le voyait plus depuis longtemps, ni même ce soir-là quand il venait de se faire tabasser par deux salauds. Garce de vie !

Il fallait agir, il ne pouvait pas rester planté là les bras ballants. Un mal de crâne féroce lui déchirait les méninges. Il n’avait qu’une envie : s’effondrer sur le canapé et fermer les yeux. Il ouvrit brutalement les pau­pières, il était toujours dans l’embrasure de la porte entrouverte. Un courant d’air froid le fit renifler. Il cherchait ce qu’il pouvait bien faire, sans savoir vers qui il pouvait se tourner à cette heure tardive. Un dé­sir de vengeance lui tenaillait l’estomac. Il se doutait bien des enfoirés qui lui avaient fait ce coup de lâches.

S’il avait été un peu plus vaillant, il au­rait bien fait un saut à la gendarmerie avec la voi­ture du patron qu’il utilisait quand il voulait de­puis qu’il était dans ses petits papiers. Mais la perspective de refaire le chemin de boue dans son état épuisa d’avance ses jambes flageolantes. Il décida d’appeler Radar. Voilà un bail qu’ils ne se fréquentaient plus trop, mais ils avaient été comme cul et chemise à l’école. Ça faisait deux ans qu’il était revenu dans la région. Capitaine, il était, maintenant. C’était quelque chose, un Capi­taine dans une petite bourgade comme Lessay, ce n’était pas monnaie courante. Toutes sortes de rumeurs avaient circulé. Lahaye aurait choisi, malgré son grade, de revenir à Lessay pour finir sa carrière. D’au­tres supposaient que cette affectation était une sanction. Les cancans allaient bon train, mais personne n’en savait plus : il n’avait ja­mais cherché à retrouver ses copains d’en­fance, pas plus Roger Capon que les autres, et vivait en solitaire. Pour le mécanicien, c’était encourageant : comme il n’aurait pas de parti pris pour les uns ou les autres, ce serait plus facile de lui parler de ses soup­çons. Et puis, il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints, surtout quand le bon Dieu est un ancien copain. Oui, Radar était bien le seul à qui il pouvait parler de ce qui venait de se passer.

Dénicher le numéro dans l’annuaire avec ses doigts écrasés ne fut pas une partie de plai­sir. Il laissa sonner le téléphone long­temps, trop longtemps pour rester poli, mais il n’avait pas la tête à avoir des scrupules. Il était très tard. Quand Radar décrocha, Roger Capon sentit qu’il allait lui falloir être convain­cant. Il avait oublié qu’il avait du mal à parler.  Outre ses lèvres éclatées qu’il avait peine à ouvrir, sa poitrine le brûlait à chaque inspira­tion. Il devait avoir quel­ques côtes cassées.
– Allo, Radar ?
– Gendarmerie Nationale. Pierre Lahaye à l’appareil. Que puis-je pour vous ?
Roger Capon n’avait pas prévu cela. Il avait fait le numéro personnel de Radar pour ne pas avoir affaire au gendarme, il n’avait pas imaginé deux secondes que Pierre Lahaye n’était plus Radar. Depuis son retour, tout le monde le désignait par ce surnom comme si rien n’avait changé : il rentrait au bercail, il re­trouvait naturellement son passé comme on retrouve dans un grenier les vieilleries qu’on y a entassé soigneusement. Capon fut saisi d’em­barras, ce n’était déjà pas simple d’aller raconter son aventure à un type à qui il n’avait pas parlé depuis trente-cinq ans, il fallait maintenant se confier à un étranger. L’ordre des choses s’écroulait. Le rythme pépère de ce coin de campagne fi­geait les êtres, leurs caractères, leur passé, leurs histoires. Ici, connaître le monde signi­fiait savoir replacer chacun dans sa généalo­gie. Ici, être intégré, être du pays, c’était con­naître l’histoire des familles, des mariages, des conflits. Les plus performants à ce jeu, ceux qui se tenaient au courant, qui suivaient l’évolu­tion des générations, les naissances et les pré­noms des nouveaux-nés, ceux-là épataient la galerie. On aimait les tester: « Avec quel gars Lemaître est mariée la fille Blestel ? » On aimait les pinaillages sans fin qui alimentaient les conver­sations avant que le savant ne tranche et trouve la réponse au problème épineux. Cette connais­sance du monde, à laquelle Capon excellait, l’avait toujours autorisé à tutoyer chacun. Mais le monde dépassait les frontières du canton, les familiers pouvaient se perdre dans des trous noirs de trente ans et revenir étrangers. Sa belle assurance virait en malaise. Aux yeux de Lahaye qui n’avait que faire de ces prouesses indigènes, l’aisance de Capon n’était plus que la familiarité déplacée d’un morveux mal élevé.
– Bonsoir Pierre, c’est Roger Capon. Tu t’souviens d’moi ?
– Roger Capon, oui. Je me souviens très bien. Que t’arrive-t-il ?
Bizarrement, Capon se sentit un peu gêné que Radar se souvienne « très bien » de lui. Il s’appliqua à articuler le mieux possible malgré ses lèvres tuméfiées et lui raconta son agression.

***

Chapitre 4

 Ils avaient eu du flair, quand ils étaient gosses de l’affubler de ce surnom. C’était bien tombé. Radar avait toujours été le plus futé de la bande, celui qui savait qui avait piqué la son­nette toute neuve du vélo d’untel, qui avait cafté tel autre rien qu’en les regar­dant, ou tout comme. Seulement, le copain Radar n’en était plus un : il avait fallu parle­menter sec pour déci­der le capitaine de la gendarmerie à se déplacer à une heure pa­reille. Non, ce n’était pas une ba­garre de pochtrons, mais un guet-apens prémé­dité. Non il n’était pas fin cuit, tout juste un peu éméché avant, mais les coups l’avaient des­saoulé, c’est le moins qu’on puisse dire. Il avait eu un mal de chien à lui faire compren­dre qu’il bafouillait parce qu’il était à bout de forces. Le plus dur avait été de lui expliquer pourquoi ce n’était pas sa femme qui avait appelé à l’aide et pourquoi elle ne l’avait pas conduit à l’hôpital s’il était vraiment dans l’état qu’il décrivait. A un copain, on pouvait peut-être se laisser aller à confier ce genre de chose, – et ça devait être coton -, mais à un flic ! C’était la première fois qu’il avouait à quelqu’un que sa femme ne lui parlait plus.

Pierre Lahaye avait été surpris. Pen­dant un temps, il s’en était tenu à sa première idée: tout cela ressemblait à un chagrin d’ivrogne. Il avait écouté avec patience les borborygmes du bonhomme de l’oreille aguerrie d’un homme habitué à être réveillé en pleine nuit par des tra­gédies. A tout pren­dre, l’angoisse d’un saoulard valait mieux qu’un accident de la route. Peu à peu, pour­tant, l’image de Capon se précisait. Il ne le connaissait plus mais en savait suffisam­ment sur lui pour entrevoir qu’une grande gueule de son acabit n’était pas du genre à pleurer dans le giron d’un gendarme pour un oui ou pour un non. Et puis, en dehors de son élo­cution difficile, son discours était globalement clair et l’affaire paraissait objectivement lou­che. Les passages à tabac  n’étaient pas monnaie courante dans la région, ni les rè­glements de compte. A vue de nez, il s’agis­sait d’une ven­geance personnelle qu’il ne serait pas difficile de démêler. Si Capon jouait franc-jeu. Pour le mo­ment, il ne lui avait pas posé de questions préci­ses, intrigué par l’in­tonation de colère qu’em­ployait le bonhomme. Il devait avoir sa petite idée sur l’identité de ses agresseurs. Il ne tarde­rait pas à laisser filtrer des informations sur ses soupçons. Lahaye avait l’habitude des gens du coin qui jouaient, en toute sincérité, les oies blanches tombant des nues quand ils étaient victimes de malveillance. Le repré­sentant de la loi, tel un ange justicier, devait savoir par clair­voyance la source du mal. Quand, dépités, ils s’apercevaient que le gendarme ne devinait rien, les plaignants se résignaient alors, la mort dans l’âme, à le mettre sur la voie, ce qui reve­nait le plus souvent à lui révéler quelques histoi­res sor­dides qui allaient de la vague escroquerie à l’adultère. Les oies blanches en sortaient gris terne et l’impact de la justice un peu moins flamboyant. En presque deux ans d’exercice  à Lessay, le capitaine Lahaye avait admis qu’il était vain d’engager une enquête sé­rieuse tant que les victimes n’avançaient pas un nom: la campa­gne profonde avait ses codes que les zones urbaines ignoraient. Le gendarme décida de passer voir ce qu’il en était quand il eut la con­viction que Capon n’était pas ivre mort. Son élo­cution haletante et sifflante avait quelque chose de préoccu­pant. De toute façon, il était réveillé maintenant, autant en avoir le cœur net.

Capon avait allumé pour Pierre Lahaye le lampadaire à trois mille francs qui trônait au beau milieu de la pelouse. Il datait de l’époque où sa femme s’enorgueillissait en­core d’avoir un mari capable de s’élever au-dessus de sa con­dition d’ouvrier et de com­prendre son refus de la médiocrité, son be­soin de confort et d’élégance. Ses copains de boulot l’avaient copieusement chambré de tant soigner les goûts de luxe de sa bour­geoise, mais ils l’enviaient aussi d’avoir réussi à vingt-cinq ans à sortir des HLM. Il avait d’abord passé dix ans à rendre habitable une masure qu’il avait achetée pour une bou­chée de pain, puis, il s’était lancé dans la cons­truc­tion de sa maison. La pose du lampadaire avait été un événement, la cerise sur le gâ­teau, le début d’une nouvelle ère. Il faudrait qu’il songe à installer un œil électronique qui déclenche automatiquement l’éclairage.

Il entendit des pas dans l’allée, des ra­cle­ments sur le paillasson, quelques coups discrets frappés contre la porte sans utiliser le heurtoir en laiton. Radar entra en silence, les yeux fixés sur une petite carte de visite qu’il tenait à la main et qui, visiblement, l’ab­sorbait. Quand il leva la tête et vit Capon, il ne put retenir un juron de surprise. L’homme devant lui était proprement défiguré : tout ce qui dans un visage était un peu saillant avait été méthodiquement aplati, des ecchymoses spectaculaires avaient ensuite déformé les chairs en signe de protestation. Le sang sé­ché ajoutait à cette vision d’horreur l’impres­sion d’avoir affaire à un écorché. Capon s’était effondré dans l’en­trée, affalé sur le carrelage près du meuble de téléphone. Il n’avait probablement pas bougé depuis son coup de fil. Lahaye rangea précipi­tamment la carte dans sa poche intérieure et aida le bougre à se relever.  Il n’avait pas exa­géré quand il s’était décrit : sa main droite avait pour le moins doublé de volume, ses doigts en­sanglantés et exsangues étaient marbrés de bleus. Ses râles et la raideur de ses membres inquiétèrent le gendarme au point qu’il décida de le faire hospitaliser.  Il n’était d’ailleurs plus en état de parler, la fièvre l’avait plongé dans un sommeil agité dont il ne sortait qu’à peine.

Le capitaine Lahaye allongea Capon sur un manteau qu’il avait trouvé accroché près de la porte et le recouvrit de son propre anorak puis il observa la maison le temps que les pompiers arrivent. Une maison de bricoleur. L’arche qui s’ouvrait sur le salon en face de la cheminée avait un aspect étriqué: elle était de la largeur d’une porte classique, ce qui contrastait bizar­rement avec la pièce spacieuse qui servait d’entrée. Il passa ma­chinalement les doigts sur les lambris hori­zontaux qui habillaient la tranche du mur, bordés de baguettes soigneusement taillées en biseau. Tout cela sentait l’application soi­gneuse et consciencieuse du type dé­brouillard: on ne trouvait rien à redire sur l’exé­cution, toutefois on ne pouvait pas vrai­ment trouver ça beau. La sirène des pom­piers ré­sonna soudain. Lahaye se souvint alors de la femme de Capon qui dor­mait à l’étage, il aurait dû la réveiller avant que cette agitation ne s’en charge. Quand elle des­cen­dit en robe de cham­bre, un peu hagarde, il l’informa succinctement de la situation. A son regard, il comprit qu’elle l’avait entendu mais rien en elle ne trahit la moindre émotion, et en tout cas pas le moindre signe d’affolement.

 

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Written by saufcila

12 septembre 2012 à 19 h 14 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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2 Réponses

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  1. Ah… je pressens qu’on va en apprendre des vertes et des pas mûres sur l’ambiance au boulot chez Redon. Quant à la vie de couple des Capon… Mieux vaut attendre la suite tiens, mais je crains le pire !

    ****************************
    Il y a un climat, une géographie des lieux, des personnages qui s’étoffent peu à peu, des hypothèses qui s’esquissent…
    Bref, ça fonctionne déjà.

    Juléjim

    12 septembre 2012 at 22 h 01 min

  2. Ayant déjà basculé du point de vue de Capon à celui de Radar, je me demande si nous passerons par celui de l’épouse mutique…

    florence

    12 septembre 2012 at 22 h 55 min


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