LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat…

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Voici les deux premiers chapitres d’un roman que j’ai écrit en 2001 :

Il suffit parfois d’une douleur nouvelle, violente et inhabituelle, pour prendre soudain conscience qu’on avait déjà mal partout depuis longtemps.

Chapitre 1

Il faisait noir ce soir-là quand Roger Capon ferma à tâtons la porte du garage de l’entreprise Redon où il venait de garer la Renault 5 de service. C’était bien joli de se payer le luxe d’emprunter une voiture du patron après le travail pour aller boire son coup avec les copains au café du bourg, mais à vrai dire ça ne l’avançait pas à grand chose puisqu’il lui fallait quand même rentrer chez lui à pied, en pleine nuit sous la bruine glaciale de novembre et sans lampe de poche. Trois minutes, certes, ce n’était pas énorme, mais patauger dans la boue du chemin qui longeait la rivière alors qu’il ne voyait pas ses chaussures, ce n’était pas une affaire. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Tout cela pour s’épargner six cents mètres de marche. Les mains vaguement tendues devant lui par réflexe, avançant au hasard, il regrettait les lampadaires et les trottoirs proprets des trois ou quatre rues qui séparaient sa maison du troquet.

Voilà un moment que huit heures étaient passées, sa femme serait sans doute au lit avec sur la tête le casque audio qu’elle avait adopté depuis pas mal d’années déjà, depuis que Benoît et Caroline avaient quitté la maison. Il n’avait pas envie de rentrer. Il n’avait jamais envie de rentrer et s’il pouvait trouver un moyen pour convaincre les copains de s’éterniser un peu devant l’apéritif, il serait encore avec eux chez Gilles, le patron du Bar du Coin, l’heureux homme qui ne se faisait pas enguirlander par sa mégère en revenant du bistrot. Remarque, elle ne lui disait rien puisqu’elle ne lui parlait plus. Sa maison était une tombe, le silence le prenait à la gorge dès qu’il y faisait un pas, le silence et l’ordre. Et pour rentrer dans ce nid joyeux, il lui fallait en plus errer comme un bougre dans le noir total. A quoi bon geindre, il savait pourquoi il avait préféré emprunter la voiture de l’entreprise : il ne voulait plus prendre le risque de se retrouver idiot comme le vendredi précédent lorsqu’ils avaient tous trouvé un prétexte pour refuser de le raccompagner chez lui comme ils le faisaient d’ordinaire.

Il avançait prudemment dans l’ornière qu’il ne distinguait toujours pas. Au bruit, il savait qu’il n’était plus très loin du petit pont de l’ancienne voie ferrée : il entendait vaguement l’écho de la rivière à travers les chuintements spongieux de la terre qui s’accrochait à ses semelles. Il marmonnait en marchant, grognant contre cet imbécile de Gérard qui commençait à monter les autres contre lui. Il était inquiet de ces manoeuvres. Déjà, il sentait bien la distance qui s’installait peu à peu. Rien que ce soir-là, il avait bien remarqué qu’on laissait passer un certain temps avant de lui répondre quand il disait quelque chose, avant de rire quand il lançait un de ses calembours à la cantonade. Pour détendre l’atmosphère, il avait plaisanté sur le dernier délire de la veuve Valin, une des secrétaires du bureau qui piquait des crises pour un oui ou pour un non : elle était allée trouver le grand patron parce qu’elle était convaincue que les autres filles du bureau lui planquaient sa corbeille à papier. Tu parles d’une affaire d’état ! Déranger Monsieur Redon pour des histoires pareilles ! Il avait eu beau redire sur tous les tons le sans-gêne de la folle, s’exclamer, il avait parfaitement compris que si Paul n’était pas entré dans son jeu, personne n’aurait pipé mot. Pourtant, s’il y avait un sujet consensuel d’habitude, c’était bien la mère Valin. Soudain, il glissa, faillit perdre l’équilibre et se rattrapa de justesse de la main, désormais gluante et trempée jusqu’au poignet.

Il resta quelques secondes, seul, debout dans le noir, à essayer de retrouver un peu d’aplomb dans sa démarche chaloupée. Par contraste avec le silence, le bruit de ses pas lui apparut rétrospectivement un vrai vacarme. Il entendait comme des voix. En retenant sa respiration, il fouilla de ses yeux aveugles l’obscurité épaisse. Le ciel couvert était complètement opaque, pas une lueur à laquelle il aurait pu accrocher son regard. C’était bien des voix, il en était sûr. Entre curiosité, lassitude et hébétude, il resta prostré, guettant autant par jeu que par instinct le moindre bruissement, le moindre signe qui puisse lui indiquer si ces voix se déplaçaient. Il reconnaissait avec certitude le timbre de voix d’hommes, plus assourdies par leur murmure que graves. Il se détendit alors, elles lui paraissaient un peu amplifiées : c’était sans doute des types qui s’abritaient de la pluie sous le pont qui séparait du reste du bourg les champs et les terrains marécageux où se trouvait l’entreprise.

Il aurait dû être surpris de la présence à Lessay, ce petit bourg si calme de la Manche, d’hommes à couvert dans le noir, à huit heures et demie au moins, quand tous les magasins sont fermés depuis belle lurette, quand tout le monde digère devant la télévision, claquemuré chez soi, volets clos, portes verrouillées à double tour. Il aurait dû s’étonner qu’ils se protègent d’une bruine qui avait commencé en début d’après-midi et ne donnait aucun signe de faiblesse. Il aurait dû tout simplement hésiter à faire un pas de plus, dans le noir, l’esprit un peu embrouillé, vers sa maison dans la rue du Hameau, déserte, dont le séparait un petit pont suspect ce soir-là. Les voix s’étaient tues dès qu’il avait repris sa marche. Les affreux bruits de succion qu’il faisait à chaque pas emplissaient l’espace d’un son familier, régulier et apaisant. Quand il sentit le goudron râpeux sous ses semelles, il frappa un peu ses godillots contre le sol pour les décrotter. Il tendit les mains en butoir pour se garder de heurter le mur de soutènement du pont. Un pas de plus. Les réverbères de la rue du Hameau projetaient une lumière blanche sous l’arche du pont.

Roger Capon fut ébloui un instant, il eut le temps pourtant d’entrevoir deux silhouettes s’approcher de lui, armées de bâton ou de matraque. Il reçut le premier coup sur l’épaule, tomba à genoux en hurlant de douleur. Un poing jaillit contre sa mâchoire, un autre sur son nez presque aussitôt, il sentit sa nuque crier, craquer, ployer. Il essaya de protester du fond de sa gorge mais ne parvint qu’à gueuler dans un râle le seul mot qui lui venait à l’esprit: « Salauds! Salauds! » Des chaussures renforcées lui défonçaient les côtes, les matraques pleuvaient sur son dos, lui coupant le souffle à chaque coup. Il se replia comme il put en chien de fusil pour esquiver les coups au ventre. Le goût douceâtre du sang envahit sa bouche. Il perdit connaissance.

***

Chapitre 2

Quand il se réveilla, Roger Capon n’avait aucune idée du temps qu’il avait passé étendu sous le pont de la rue du Hameau. Il ne bougea pas pendant un long moment, se réconfortant dans l’étreinte de la rue. Les graviers qui lui écorchaient la joue avaient au moins le mérite d’être vrais et inoffensifs, une douleur salutaire en somme. Il devinait qu’ouvrir les yeux serait déjà une épreuve, ses paupières lourdes et gonflées semblaient, dans un élan de volonté autonome, refuser obstinément de se relever. La lumière qui filtrait entre ses cils serrés l’éblouissait déjà. Il se sentait à l’agonie et comprenait du fond des tripes le sens de ce mot en entendant les râles qui fusaient malgré lui de sa poitrine. Il déplia lentement ses jambes meurtries, souffrant surtout de son souffle haletant sous l’effort qui lui déchirait les poumons. Il tenta d’appeler, sa voix s’éraillait mais résonnait sous la voûte. Il attendit. Rien. Les pavillons alignés soigneusement derrière leurs petites barrières n’eurent pas le moindre sursaut. On dormait sans doute. En tout cas, on ne l’écoutait pas. Il espéra un instant que sa femme qui devait se trouver à peine à cinquante mètres de lui avait enfin posé son casque audio. Puis, il préféra ne plus y penser. Quand bien même elle ne l’aurait plus sur les oreilles, quand bien même sa fenêtre serait ouverte en plein novembre, elle ne l’entendrait pas, lui. L’espoir déçu brise les dernières énergies, mais la résignation, elle, gonfle le coeur d’automatismes. Survivre est aussi spontané que respirer. Roger Capon parvint à rouler sur le côté. Il fit basculer son poids sur ses genoux et se releva enfin, le corps broyé, le visage informe sous la chair gonflée, maculée de sang encore collant, humide des larmes qui coulaient toutes seules, aussi seules que lui. Pas à pas, il obligea ses jambes à le porter, puisant dans sa volonté des reliquats d’énergie. Il compta chacun des cinquante mètres qui le séparaient de sa maison, ses lèvres informes marmonnaient des bordées d’injures vengeresses qui traversaient le calme de la nuit comme le grognement sourd d’une bête errante.

En prenant appui sur le muret de clôture de cette maison qu’il avait construite de ses propres mains, il se traîna, claudiquant, aspirant bruyamment l’oxygène par sa bouche desséchée. Tirer le loquet de la barrière, fermé de l’intérieur, lui arracha de nouveaux râles profonds. Rien ne bougeait dans la maison, il guetta une lueur à la fenêtre de la chambre conjugale. Rien. Il s’abattit enfin sur la clenche: la porte était fermée à clef. Il tambourina faiblement de ses poings gourds, chacune de ses phalanges hurlait à chaque assaut. Sa main droite était particulièrement douloureuse. Sa femme ne répondait pas. Il savait qu’elle ne répondrait pas.

« La garce ! La garce ! … Ouvre-moi ! » ragea-t-il sans voix. Il cherchait à glisser sa main broyée dans la poche de son pantalon. Extirper enfin ces clefs ! Il ne maîtrisait plus ses doigts, repliés et crispés sur sa paume.

« Vas-tu m’ouvrir à la fin ? » Même sa colère souffreteuse l’irritait, sa panique fébrile et lente d’homme groggy transformait ses gestes en tremblements de parkinsonien. Son visage ankylosé l’empêchait de parler, de crier les insultes qui lui venaient aux lèvres. Il s’imaginait surgissant dans la chambre, arrachant les couvertures pour la lever de force. « Tu perds rien pour attendre ! brailla-t-il d’une voix rauque et étouffée. Tu vas comprendre ta douleur ! »

En équilibre précaire, le front appuyé contre le chambranle de la porte, il se contorsionna pour attraper de la main gauche ses saloperies de clefs enfouies sous l’amas de bricoles qu’il traînait toujours dans ses poches. A deux doigts d’abandonner, de s’effondrer sur le paillasson, il se fouetta le sang à coup de menaces et d’imprécations inaudibles :

« J’vais te foutre dehors, moi, t’entends. T’es chez moi ici ! Sans moi, t’es rien ! »

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Written by saufcila

12 septembre 2012 à 18 h 43 min

Publié dans travaux d'écriture

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3 Réponses

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  1. Ha Ha, du sang et de la morve, des brutes et des méchants, hmmm j’attends la suite,
    Un polar ?

    lenombrildupeuple

    12 septembre 2012 at 18 h 49 min

  2. Ouiiii, on dirait un Maigret trash! Vivement la suite!

    florence

    12 septembre 2012 at 19 h 20 min

    • Ça fait aussi penser à certaines ambiances dans les romans d’Olivier Adam : humides, harassantes, violentes…

      Juléjim

      12 septembre 2012 at 21 h 31 min


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