LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 5 & 6

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La vie rêvée des copains ou l’art de se raconter des histoires.

Chapitre 5

«  Rien ne vaut les contacts chaleureux pour faire connaissance.

Ton disciple va t’apprendre à vivre. »

Le Voleur de Vie.

Pierre Lahaye lisait et relisait la carte de visite qu’il avait trouvée sur le paillas­son de Roger Capon, petite tache blanche ac­cro­chant la lumière du lampadaire qu’il avait aperçue dès qu’il s’était engagé dans l’allée. Pour le coup, c’était plutôt original comme af­faire. A la rigueur, des bagarres, il en voyait. Des coups pendables de gens rancuniers, ça pou­vait arriver. Mais en général les acteurs de ce genre d’histoire n’avait pas la fibre scri­bouillarde. S’il n’y avait eu le mot « disciple » qui le laissait perplexe, Lahaye se serait cru au début d’une affaire de « serial tabassage bocager ». La signa­ture ampoulée et préten­tieuse lui donnait envie de ne pas prendre tout ça au sérieux mais fai­sait planer comme une menace qui le mettait en alerte. Elle sentait le tout ou rien, cette histoire-là. Et il avait la nette impression que ce n’était qu’un début. La carte elle-même était ordinaire, n’importe quel ordinateur pouvait en produire de semblables.

Pourquoi diable un bonhomme de cin­quante-cinq ans, empêtré dans sa routine et dans une vie familiale désespérante s’était-il fait agresser sauvagement par deux types qu’il n’était pas capable d’identifier ? Capon n’était pas resté longtemps à l’hôpital, il n’avait rien voulu entendre quand il avait si­gné sa décharge le lendemain matin malgré l’avis du médecin qui craignait davantage l’état de déprime dans le­quel l’avait plongé son aventure que le risque, pourtant réel, d’infection dans sa main droite. Elle avait été piétinée : quatre fractures sur deux doigts, l’épiderme sérieusement arraché. Ce n’était pas beau à voir.  Trois côtes cassées sur le flanc gauche, probablement à coups de pied. S’ajoutaient à cette liste les pertes irrépara­bles, qu’il pourrait à la rigueur faire rafistoler plus tard: le nez et deux dents cassés.  Une bonne tren­taine d’hématomes en tout genre donnaient à son teint rubicond une profon­deur violacée in­habituelle et à chaque par­celle de son corps le sentiment vif d’exister. Trois semaines étaient passées, il était encore une somme de douleurs.

A son retour de l’hôpital, le capitaine Lahaye avait voulu prendre sa déposition mais Capon s’était tu avec entêtement, met­tant tout son or­gueil à minimiser les faits. Quelques obscurs calculs l’avaient poussé à changer d’avis : il avait refusé de porter plainte. Lahaye lui avait alors tendu la carte de visite en lui expliquant où et quand il l’avait trouvée. Capon l’avait tournée et retournée entre ses doigts gourds et panse­mentés, cherchant manifestement le lien entre cette chose et lui. Il s’appliquait à déchiffrer inté­rieurement les mots, formant de ses lèvres cha­que syllabe. Lecture après lecture, le brouillard se dissipait, il percevait la menace, devinait l’iro­nie sans pour autant comprendre l’objectif ca­ché de ce message qui restait bien mystérieux. Quand il avait posé la carte sur la table, il était sûr de deux choses: quel­qu’un lui en voulait sérieusement et ce qui suivrait était préoccu­pant. Pourtant, au­cun des arguments de Lahaye ne lui fit en­tendre raison, il persista dans son refus obs­tiné de déposer une plainte officielle.  Lahaye n’en fut pas surpris outre mesure. Dans les campagnes, on acceptait à la rigueur d’avoir recours aux gendarmes pour trouver un cou­pable, mais des réticences profondes interdi­saient de mettre en branle la grosse machine de la justice. Le bon vieux principe de laver son linge sale en famille était solidement ancré dans les esprits. Et il fallut encore deux jours avant que la frousse d’une récidive ne convainque Capon de vider son sac et de se livrer sans plus d’hésitation ni fausse pudeur.

D’après lui, il s’agissait d’un com­plot de ses col­lègues. Il n’avait aucune preuve pour étayer ses soupçons, mais une conviction intime. Comme la plupart des gens, il estimait ne pas avoir d’ennemi, qu’on ne trouve, comme chacun sait, que dans les westerns. Comme tout le monde en revan­che, il était persuadé de faire des en­vieux, précisément dans son entreprise, où, il fallait bien l’admettre, il s’était fait une place appréciable.

Voilà un bail qu’en plus de son boulot d’ouvrier polyvalent, son patron lui avait con­fié l’entretien des véhicules de la société, payé en heures sup, le soir. Pour lui, c’était une aubaine, il était toujours à tirer le diable par la queue avec tous les frais qu’entraînait la maison. En plus, il avait là une belle ex­cuse pour rentrer tard.  Et puis, la mécani­que, c’était son dada depuis toujours. Il n’avait jamais eu les moyens de s’acheter une voiture à la hauteur de ses rêves, mais il en avait bricolé un paquet. Parfois même, c’étaient des épaves qu’il payait trois francs six sous chacune, qu’il démontait, gardant les meilleures pièces de chaque pour en recons­ti­tuer une roulante. C’était comme ça qu’il avait roulé des mécaniques en Ford Mustang, en Mercedes. Au début quand le patron lui avait proposé ce boulot, il y avait surtout vu la possi­bilité d’avoir l’usage du matériel qu’il ne pouvait pas se payer. Puis il y avait pris goût, ça le flat­tait pas mal au bout du compte: il ne rencontrait que rarement de vraies difficultés, les voitures étaient en bon état, sa réputation de bon mé­cano était vite gagnée. Et puis, dans une petite boîte, avoir la confiance du patron, c’était un privilège non négligeable. Mais ça faisait des jaloux. A défaut d’avoir sa place, on le faisait passer pour un lèche-botte qui mangeait dans la main du patron parce qu’il avait  accepté de tra­vailler à la tâche, souvent seul sur des chantiers où il assumait toute l’installation électrique, la plomberie et le chauffage, par­fois même les plâtres, voire le carrelage quand il le fallait. Il n’était pas du genre à mi­nauder pour ne pas se salir les mains. Le travail, c’est le travail : on sait tout faire ou on est un bon à rien. Lui disait qu’il aimait bien n’avoir personne dans les pattes pour faire son taf. Ne pas avoir à régler les pro­blèmes des autres, ne pas poser ses fesses à la pause pour entendre leurs cancans, c’était un luxe, sans doute, mais il le payait bien. Être seul dix heures d’affilée, se taper la route seul, c’était pas tous les jours marrant. Mais chacun son truc, lui, à tout prendre, il préférait ça.

Toujours est-il que c’était mal vu. Capon ne se trompait pas. Lahaye le comprit assez vite quand, quelques jours plus tard, il se pointa chez Gilles, au Bistrot du Coin, pour prendre la température. Délibérément, il s’as­sit discrètement à une des quatre tables en Formica rarement utilisées, qui servaient surtout de décor et mettaient à l’aise les quelques consommateurs de passage qui pouvaient s’arrêter dans le bourg. La place des habitués était l’éternel comptoir. La fu­mée de cigarette ne masquait pas encore l’odeur rance habituelle des petits troquets de province. Il n’était pas tard, six heures et quelques, les ou­vriers venaient de quitter le travail. Lahaye écouta un moment la conver­sation animée que provoquait la décision ministérielle de repousser la retraite à soixante-cinq ans.

Les mouvements de grève qui agitaient le pays les impressionnaient, particulièrement celui des cheminots qui durait déjà depuis quelques semaines. S’il y avait une belle hostilité unanime à l’égard de cette loi qui leur volait cinq ans de leur vie, les avis étaient partagés en ce qui concernait la grève. Au fond, ils auraient bien voulu se lancer, oser s’engager dans le combat. Mais, c’était jouer dans la cour des grands, ils avaient trop à perdre. Les dissensions équivoques qui leur faisaient élever la voix et s’interpeller trahis­saient surtout l’aigreur de se sentir vulnéra­bles et passifs comme des enfants qu’on prive de dessert injustement. Elles trahis­saient aussi leur jalousie à l’égard de ces fonctionnaires « qui pouvaient se permettre de faire grève sans risquer de perdre leur em­ploi ». Les plus âgés d’entre eux, ceux qui avaient commencé à compter les années qui leur restaient à tirer, étaient les plus amers. Ils étaient tenaillés par la révolte d’un con­damné qui aperçoit le bout du tunnel de la peine qu’il purge, à qui on rajoute quelques longueurs supplémentaires, sans crier gare, comme ça, parce que c’était pas suffisant.  Mais le sentiment dominant était le désarroi d’être placés face au dilemme tacite de per­dre son boulot pour ne pas travailler plus, d’accepter de travailler plus pour ne pas per­dre son boulot. Confusément, ils se sentaient pris en otage par la nécessité de gagner leur croûte.

Lahaye garda pour lui ce qu’il pensait. Entrer dans le débat ne ferait pas avancer son enquête, puis il sentait quelque chose d’impudique à le faire. Il se leva pour aller au comptoir passer commande auprès de Gilles qui était absorbé dans la discussion et attira ainsi l’attention sur lui. C’était la première fois depuis qu’il était en poste à Lessay qu’il ve­nait au bistrot. Il se laissa flairer sans s’offus­quer par les habitués du lieu puisqu’il avait franchi la frontière de leur territoire en s’ap­prochant du bar. Il n’y avait pas d’animosité à son égard, seulement la petite appréhension intimidée que provoque l’autorité officielle quand elle entre dans le quotidien des gens.

Il n’eut pas besoin de po­ser de ques­tions : chacun ici savait ce qu’il venait cher­cher. Au premier abord, il eut le sentiment d’avoir affaire à une poignée de copains inquiets et soucieux de l’état de leur collègue. Tout le monde paraissait prêt à l’aider autant qu’il le pourrait. Ils étaient une demi-douzaine au comptoir, plus jeunes que Capon dans l’ensemble, à l’exception de Paul Grimbert qui devait être proche de la retraite.

– Alors, cap’taine, z’avez-t-y une idée des gars qu’ont fait l’coup ?

La question avait le mérite d’être con­sen­suelle, tous jetèrent un coup d’oeil à Patrick qui avait si bien traduit l’attente collec­tive avant de fixer de nouveau le gendarme.

– C’est-y possible qu’des trucs comme ça arrive ici ? A un type d’son âge, core !

– Y a pas à dire, c’taient des forcenés, y s’sont acharnés sur li. J’l’ai pas vu d’puis, mais son voisin m’a fait l’portrait. Plutôt dégueulasse.

Le gendarme avait pris son temps pour poser les premiers jalons de son enquête. Capon avait repris le travail depuis une se­maine, déterminé à ne pas laisser trois bobos décider de sa vie, quant à sa main, elle sui­vrait. A sa demande, son patron l’avait en­voyé en déplacement faire un lotissement en Bretagne pendant une di­zaine de jours. Il était hébergé là-bas par son fils. Il n’avait donné signe de vie à personne depuis sa sortie de l’hôpital. D’après sa femme, s’il était sorti si vite, c’était qu’il avait peur qu’on ne vienne pas lui rendre visite. Plutôt que de regarder la vérité en face, il avait préféré pren­dre sur lui et jouer les bravaches pas douillets. Pour la forme, Lahaye demanda tout de même si quelqu’un l’avait revu depuis l’agression.

Gérard Savary remua sur son tabouret haut, fit bien poireauter tout le monde un instant puis se décida:

– J’l’ai croisé dimanche dernier, l’était au garage de l’entreprise près de la rivière. Il char­geait la camionnette pour partir à Guingamp.

Mine de rien, Lahaye l’écouta avec at­tention : Capon avait clairement accusé Gérard d’être responsable de l’agression. Il avait vraiment insisté alors qu’il n’était pas en mesure de dire si, oui ou non, il l’avait re­connu.

– Le couillon ! L’est sûr que c’est moi qu’a fait l’coup, j’vous jure ! Reusement qu’z’êtes là, les gars, pour dire qu’j’étais resté avec vous en sortant du bistrot. C’t’enfoiré m’mettrait ben tout su’l’dos !

– Pourtant, vous êtes tous sortis en­sem­ble à la fermeture du bar, intervint Lahaye, d’une voix calme qui ne cherchait pas la polémique. N’est-ce pas, Gilles ?

Il y eut un silence gêné. Le patron sem­blait embarrassé, on sentait en lui le conflit inté­rieur d’un gamin qu’on accuse d’une bêtise qu’il n’a pas commise mais qui a tout de même quelque chose à se reprocher.

– On a un peu traînaillé ce soir-là, mais à huit heures vingt tout était bouclé.

La tension monta d’un cran. Lahaye les laissa se dépêtrer avec sérénité, certain que l’un d’eux lâcherait le morceau. Comme quand il était gosse, il scruta les visages, passant de l’un à l’autre dans un ordre aléa­toire. Il savait à quel point cela les mettait mal à l’aise. Il les empê­chait ainsi de se préparer à tour de rôle à af­fronter son regard en se composant, tant bien que mal, un visage impassible, une attitude qu’ils auraient voulu détachée et qui n’en était que plus raide. Personne ne siffla, mais il s’en fallut de peu. Paul qui, de notoriété publique, détestait les silences était particulièrement crispé. Per­sonne ne se faisait d’illusion, s’il y en avait un qui craquait, ce serait lui. De fait, il per­cevait déjà les reproches anticipés de ses ca­mara­des inquiets de son agitation. Il les supplia des yeux de parler eux-mêmes, ou en tout cas de dire quelque chose. Rien. Les visa­ges fer­més lui envoyèrent un unanime « Tais-toi ! ». Paul tourna le dos au flic, but d’un trait sa bière, fit encore l’effort de se contenir pendant trois secondes puis se retourna:

– Faudrait p’têt’ben dire tout d’même, qu’c’est pas un ange, le Capon ! Et tout’s ses magouilles, fallait ben qu’ça li r’tombe un jour su’l’pal’tot.

Si cette sortie se voulait une diversion, elle était déjà bien instructive. Lahaye sonda les yeux fuyants de la petite clique sans dire un mot. Il savait que leur silence gêné leur monterait à la gorge et que leurs petites ca­chotteries ne tiendraient pas longtemps. Savary remua et décocha un regard assassin à Grimbert comme si le pauvre bougre était responsable de son malaise et l’obligeait à parler :

– Les entourloupes, i connaît, le zouave, grinça-t-il entre ses dents, le nez dans son verre. Coup sûr, y’en a qui veulent li présenter l’addition.

Savary posa son bock de bière d’un air dégagé et se retourna pour regarder Lahaye en face. Puis il ajouta :

– Chais pas c’qu’i vous a raconté, mais pour sûr, chuis pas l’seul qui s’est fait entubé. Et les pigeons, c’est pas toujours gentil.

***

Chapitre 6

Lahaye écouta alors les confessions tardi­ves mais spontanées de Gérard Savary. Ce type remplissait sa vie de célibataire forcé en jouant au jeune homme selon l’idée qu’il s’en faisait malgré sa petite quarantaine d’années un peu usée. Il avait la gloriole fa­cile des adoles­cents qui se racontent le di­manche soir leurs exploits de la nuit. A seize ans sa petite gueule d’ange avait dû être prometteuse ; il avait à l’époque fait le plein d’oeillades et de flirts, heu­reusement. Depuis son divorce, douze ans au­paravant, il tâchait de retrouver son âge d’or, de virée en virée le samedi soir. Il draguait les midi­nettes, inter­rompant par sa seule présence les parades amoureuses des jeunes gens qui se réunis­saient en bande à bord de voitures sur­équi­pées d’ailerons, de jantes chromées ou de pots à double échappement. Tous ces gad­gets amélioraient à leurs yeux les guimbar­des d’oc­casion qui avaient été à la mode à l’époque de leurs parents et sur lesquelles ils se faisaient les dents puisque leurs premiers salaires étriqués ne leur permettaient pas mieux. Le duel était inégal. Outre la supério­rité que lui octroyait l’au­torité de son âge, Gérard Savary avait une voi­ture d’allure sportive neuve et jaune vif qu’il bichonnait toute la semaine. Elle lui valait bien des sou­cis. En tant que symbole de sa supériorité de mâle, son emblème, elle était aussi son talon d’Achille puisqu’il n’avait pas de garage et devait la laisser sur la place du bourg, sous ses fenêtres certes, mais sans surveillance la plupart du temps.

Gérard avait fait tourner la tête d’une ga­mine flattée qu’un homme, un vrai, s’inté­resse à elle. Son ex petit ami n’avait pas fait le poids avec sa 125 enduro pétaradante et l’argent de poche hebdomadaire que lui al­louaient ses pa­rents. Ajoutons à cela que l’hiver approchait, le calcul avait été vite fait. Les petits bals perdus dans les différents patelins du département lui paraissaient bien plus amusants dans une voiture chauffée. Pendant deux mois, les tourtereaux avaient roucoulé.

Un soir d’octobre, Gérard s’apprêtait à aller quérir la belle au volant de ses sept ma­gni­fiques destriers fiscaux pour l’emmener danser. Il s’était fait beau, comme dans la publicité, il s’était aspergé le torse de déodo­rant viril et am­bré, constatant malgré lui que ses pectoraux n’étaient plus ce qu’ils étaient et que la bedaine le gagnait. Jeans, chemise et blouson, rasé de près, il était parfait. Alerte, il descendit tout réjoui à l’idée de la belle soirée en perspective et dé­chanta bru­talement : tous les puissants chevaux de son bolide ne lui serviraient à rien sans roues. Ses quatre pneus étaient crevés, lacérés à coup de couteau. Il n’eut aucun doute sur l’origine du forfait, le petit con n’avait toujours pas digéré la pilule, il le lui avait bien fait sa­voir le week-end précédent, où, accompagné de quelques aco­lytes encore trop jeunes pour être franchement patibulaires, il l’avait coincé sur le parking de la boîte. Gérard avait cru qu’il était bon pour le quart d’heure amé­ricain. Il s’en était bien tiré. Le gamin s’était impressionné lui-même et n’avait pas osé mettre en pratique tout ce qu’il imaginait de­puis des semaines. Gérard tournait comme un fauve autour de son véhicule immobilisé. Il était trop tard pour trouver un garage ouvert et d’ailleurs il ne voyait pas comment il aurait pu s’y rendre.

Dépité, il remonta chez lui avec l’inten­tion d’appeler Sandrine pour la prévenir de son re­tard sans trop savoir encore comment il se dé­brouillerait pour dégoter un véhicule. Il y avait peu de chance que ses parents ac­ceptent de lui prêter le leur. Depuis trois ans, il essayait de récupérer son permis définitif que les flics lui avaient sucré en traître. Ils se postaient à la sor­tie des parkings des bals et des boîtes et arrê­taient, sur le coup de quatre ou cinq heures du matin, les clients un peu éméchés. Zéro virgule quatre-vingt-deux grammes: il était bon. Ils lui avaient supprimé son permis illico presto, tribu­nal et tout le tin­touin. Et comme c’était une réci­dive, il devait depuis le temps faire des prises de sang tous les deux mois pour mesurer le taux de gamma, taux qui n’était jamais bon et lui va­lait de n’avoir encore et toujours qu’un permis provisoire. Il avait eu beau expliquer à ses pa­rents qu’il avait le droit de conduire, mais l’homme à principes qu’était son père, qui ne supportait déjà pas la vie de patachon qu’il me­nait, ne lui pardonnait pas le discrédit qu’il jetait sur leur patronyme et ne voulait rien entendre. Alors, lui prêter sa voiture !

Il tergiversa longtemps avant d’appeler. Il téléphona à son frère pour lui demander la voi­ture de sa femme, sans trop y croire. Bertrand n’avait jamais eu avec lui que des rapports de grand frère condescendant et un peu méprisant qui l’exaspéraient. Il eut droit à une bonne leçon, comme il s’y attendait. Des voitures de ce style n’attiraient que des en­nuis. Qu’avait-il besoin de sortir le soir comme un gosse de vingt ans ? Et de con­clure comme d’habitude : « Ce n’est pas comme ça que tu vas reprendre ta vie en main ».

Gérard s’énervait, il but une bière pour se détendre. Le temps passait, Sandrine ne l’atten­drait pas éternellement, il fallait bien qu’il lui dise quelque chose. Il pensa alors à ses collègues de boulot. Dominique ne ré­pondit pas : le week-end, il allait souvent à Alençon dans la famille de sa femme. Hervé refusa : sa voiture était neuve, il ne serait pas tranquille de la savoir en go­guette. Et ainsi de suite. Quand il eut épuisé la liste des bons copains, il s’attaqua à celle, bien plus courte, des connaissances sans plus de succès. C’est alors qu’il eut l’idée d’appeler Roger Capon. Non pas pour lui emprunter sa voi­ture – il n’en n’avait plus depuis qu’il avait été promu mécano -, mais parce qu’il avait les clefs du garage où étaient celles de l’entreprise.

C’était sa dernière chance, il se fit le plus persuasif possible, ce qui supposait un men­songe. Il lui raconta d’abord la vérité, les pneus de sa voiture étaient crevés. Il essuya patiemment la première volée de bois vert contre les jeunes sans éducation qui faisaient n’importe quoi. Puis il inventa que son ex-femme l’avait appelé pour lui dire que ses deux enfants étaient d’accord pour passer le dimanche avec lui à condition qu’il vienne les prendre le soir même à 20 heu­res et les ra­mène le lendemain en fin d’après-midi. Tout le monde savait dans la boîte que la garce lui menait une vie de chien depuis le di­vorce : il n’avait pas vu ses gosses depuis plu­sieurs mois sous prétexte qu’ils n’en avaient pas envie, qu’ils s’ennuyaient avec lui. En in­ven­tant ça, Gérard était sûr de mettre Capon dans sa poche : dès qu’il pouvait cracher son venin con­tre les femmes, il ne se gênait pas. Il écouta patiemment les conseils d’homme qui ne s’en laisse pas compter par les gro­gnasses, les « Tu vois pas qu’elle veut sa soi­rée avec son maque­reau, la pute ! », les « Te laisse pas faire, la sa­lope t’a déjà assez mené par le bout du nez ». Quand il eut épuisé ses litanies habituelles, il accepta sans trop de réticence et lui donna ren­dez-vous devant les portes du garage de l’en­treprise pour lui ouvrir et lui confier les pré­cieu­ses clefs ainsi que les papiers de la petite 205 qu’il utilisait en général.

Rapidement, Gérard passa un coup de fil à Sandrine pour lui dire qu’il n’arriverait qu’à huit heures et demie. Il se rendit à la rivière où l’atten­dait Capon, et démarra, non pas en trombe comme il l’aurait voulu puis­que le vieux le regar­dait, mais juste avec l’impatience légitime d’un père pressé de voir ses enfants.

Sandrine n’était pas aussi enchantée qu’il l’aurait souhaité. A vrai dire, elle était même distante. Au restaurant, elle ne parla que très peu et semblait soucieuse. Il était en rogne, il n’osait aborder de front le problème se doutant qu’il gâcherait leur soirée. Et puis, ça l’enquiqui­nait ces simagrées de bonne femme. Il ne s’était pas décarcassé comme ça pour avoir la soupe à la grimace. Quand il eut avalé son troisième verre de vin, elle lâ­cha le morceau : David l’avait recontactée, elle avait réfléchi. Gérard mit quel­ques se­condes à situer le David en question. Usuel­lement, il l’appelait plutôt le « p’tit con », quant à Sandrine, elle évitait de l’évoquer craignant la jalousie redoutable de son homme.

Le souvenir de sa chère voiture revint comme une décharge d’adrénaline. La fin du repas ne fut qu’une suite d’invectives et de me­naces toutes plus ordurières les unes que les autres. Maintenant qu’il avait mieux à faire, il rangea la donzelle chez sa mère, et partit en fureur à la recherche du microbe qui marchait sur ses plates bandes. Après quel­ques escales arrosées lors de ses pérégrina­tions, il le trouva assez facilement, la faune noctambule de la Manche n’ayant à sa dis­position que deux ou trois lieux d’entasse­ment frénétique par canton. La mémoire est sélective, Gérard  avait oublié le relâchement de ses pectoraux et le muscle Kronenbourg qui envahissait ses hanches. Il ne fit pas le poids devant le jeune conquérant fort de son bon droit, de son idéal héroïque et ro­manti­que, et de deux très bons copains dé­voués et bien bâtis. Quand il fut copieusement as­sommé, Gérard vit rouge au sens propre et au sens figuré. Son esprit rendu confus par les coups, ivre de rage et d’alcool, conçut laborieu­sement sa vengeance.  L’image dés­espérante de ses pneus crevés revenait de façon obses­sionnelle. Quand il eut repris du poil de la bête, il écuma de nouveau la région en quête des mor­veux. Avec autant d’esca­les que la première fois, et des libations substantielles pour lui donner du cœur, il dé­nicha au bout d’une heure la meute muselée des motos à l’arrêt. Mais il avait com­pris la leçon, il n’avait nullement l’intention de renouveler le corps à corps qui n’était pas en sa faveur. La petite enduro de son grand rival trô­nait en tête du troupeau. Gérard Savary, qui avait perdu son bon sens selon ses pro­pres dires, la percuta violemment et à plu­sieurs repri­ses avec la voiture de l’entreprise. Triomphant, il observa un moment le tas de ferraille contor­sionné dans les postures les plus ridicules et rentra chez lui cuver.

En fin d’après-midi, dans le brouillard de sa gueule de bois, il mesura l’ampleur des dégâts quand il dut rendre le véhicule à Monsieur Roger Capon, soudain auréolé d’un pouvoir que Gérard n’avait jamais perçu.

Penaud, il avait alors proposé à son contremaître tout ce qu’il pouvait : le payer royalement pour qu’il répare rapidement la 205, pour qu’il la lui laisse quel­ques jours le temps de la confier à un garagiste, pour qu’il le couvre jusqu’au lundi soir où ils fe­raient passer tout ça pour un accident. Après tout, le patron ne mettait jamais les pieds dans le garage et se souciait des voitures comme d’une guigne puisqu’un homme de confiance en était responsable.

Capon était rentré chez lui, indécis. Il avait enguirlandé Savary comme il se doit, jubilant ma­nifestement d’en avoir le droit et l’avait laissé mariner jusqu’au mardi suivant où il lui avait an­noncé la couleur. Il le cou­vrait. Il réparerait la voiture sans en parler à monsieur Redon mais il voulait cinq mille francs pour acheter les pièces à un copain ferrailleur et payer le temps qu’il y passe­rait. Il s’arrangerait avec les feuilles de sorties de véhicules pour cacher le fait que celui-ci soit immobilisé. Il estimait qu’il lui fallait au moins une semaine, en s’y mettant le soir après le tra­vail, et peut-être en y consacrant un week-end. Gérard n’avait pas discuté. il tiquait tou­tefois sur le prix : les pièces de casse sont bon marché, mais il n’était pas en position d’émettre des ob­jections, quant à la faire ré­parer ailleurs, il n’avait plus qu’à s’asseoir dessus.

Comme prévu, la voiture reprit du ser­vice une semaine plus tard, sans qu’il n’y ait aucune trace de ses bêtises. Seulement, voilà, en dis­cutant avec la mère Valin, Gérard avait appris que Capon avait déclaré la voi­ture accidentée et avait fait marcher l’assu­rance de l’entreprise. Ce salaud s’était fait payer en heures sup par la boîte pour monter des pièces neuves et rem­boursées ! Et, bien sûr, il s’était gardé le pactole. Sans parler qu’il avait signalé que le conducteur de la voiture, c’était lui, Gérard Savary ! Alors, oui, ça lui était resté en travers la gorge. D’au­tant qu’il ne pouvait rien dire sans s’exposer à des questions embarrassantes. Dénoncer Capon risquait de le trahir. Il avait tourné l’affaire dans sa caboche autant qu’il avait pu sans trouver de solution qui n’ag­grave son cas auprès du patron. Il se taisait mais n’en pen­sait pas moins, mais il ne fallait pas lui demander de faire des gouzis gouzis à Capon. Et si l’occasion s’en présentait, il ne le rate­rait pas. Mais de là à aller le fracasser à ce point, il y avait une marge.

Lahaye avait alors plongé son regard dans les yeux fuyants de Savary. Un type capable de démolir une moto par jalousie n’était-il pas ca­pable de s’en prendre avec le même acharnement aveugle à un homme qu’il détestait ?

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Written by saufcila

13 septembre 2012 à 10 h 09 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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2 Réponses

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  1. Ayé ! chuis complètement accroc !

    🙂

    Juléjim

    13 septembre 2012 at 18 h 36 min


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