LES VREGENS

« Camille redouble ! »

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Les philosophes, les poètes, les romanciers, les cinéastes, les physiciens, les astronomes… nous parlent du Temps depuis toujours, chacun à sa manière. Parmi les discours qui ont le plus marqué mon esprit, avant même que j’ai pris conscience de son étrangeté, comme de sa réalité toute… relative et de ses effets sur ma personne, il y aura eu sans nul doute le poème de Lamartine :

 » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

 » Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

 » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! « 

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ? »

Ah… ce qu’on peut être d’un romantisme échevelé, quand on a encore tous ses cheveux !

****************

Plus tard, il y a aura eu forcément le grand Léo :

« … Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre qu´on adorait, qu´on cherchait sous la pluie
L´autre qu´on devinait au détour d´un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D´un serment maquillé qui s´en va faire sa nuit
Avec le temps tout s´évanouit

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
Même les plus chouettes souv´nirs ça t´as une de ces gueules
A la gal´rie j´farfouille dans les rayons d´la mort
Le samedi soir quand la tendresse s´en va toute seule

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre à qui l´on croyait pour un rhume, pour un rien
L´autre à qui l´on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l´on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l´on s´traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien… »

Preuve que même le désenchantement peut se chanter.

 

***************

Puis le film de Zemeckis, « Retour vers le futur » a dû retenir mon attention, du moins le premier « épisode ». Mais pas autant que celui de David Fincher « L’Etrange histoire de Benjamin Button » dont l’efficacité cinématographique a profondément bouleversé le spectateur que je suis, pourtant peu amateur de science-fiction et encore moins d’effets spéciaux. Mark Twain aurait déclaré un jour : “La vie serait bien plus heureuse si nous naissions à 80 ans et si nous approchions graduellement de nos 18 ans”. F. Scott Fitzgerald écrivit, à partir de cette remarque, une nouvelle géniale et Fincher, bien plus tard, un film à succès.

****************************

Le 4 avril 2012, les hasards de la vie, conjugués avec la malice d’une amie, m’ont fait me retrouver face à face avec un amour de jeunesse. Ce fut un moment très émotionnant, très troublant aussi, mais ce n’était que le clin d’œil souriant et affectueux d’un passé sans avenir.

Le 4 septembre dernier (encore un 4 !) Etienne Klein, physicien réputé et vulgarisateur de talent, était l’invité d’une nouvelle émission de france-inter. Il fut interrogé sur l’état actuel des travaux scientifiques concernant le concept de temporalité et ce qu’il est actuellement possible d’appréhender d’une certaine matérialité du temps. L’essentiel de sa réponse tient en quelques mots : « En réalité, le Temps n’existe pas, c’est nous qui lui donnons une consistance, d’une part en le nommant et d’autre part  en nous « déplaçant » sur ce que l’on a coutume d’appeler « l’axe du Temps ».

Bien entendu, dès qu’il développe, ça devient très vite beaucoup plus complexe ! Voici un bref aperçu avec cet extrait :

« En dépit de son allure familière, le temps suscite des impasses et des paradoxes de toute sorte, dont le nombre semble grandir avec la pénétration du regard. La première difficulté, déjà repérée par saint Augustin, est que le mot temps ne dit pratiquement rien de la chose qu’il est censé exprimer. Le mot temps désigne – en apparence – l’objet d’un savoir et d’une expérience immédiats, mais il se perd dans les brumes dès qu’on veut en saisir le contenu. Bien sûr, on peut tenter de définir le temps : dire qu’il est ce qui passe quand rien ne se passe ; qu’il est ce qui fait que tout se fait ou se défait ; qu’il est l’ordre des choses qui se succèdent ; qu’il est le devenir en train de devenir ; ou, plus plaisamment, qu’il est le moyen le plus commode qu’a trouvé la nature pour que tout ne se passe pas d’un seul coup. Mais toutes ces expressions présupposent ou contiennent déjà l’idée du temps. Elles n’en sont que des métaphores, impuissantes à rendre compte de sa véritable intégrité. D’où une certaine frustration, dont seul (à mon avis) Ludwig Wittgenstein peut nous libérer :  » Un mot, écrit-il dans ses Carnets Bleus, n’a pas un sens qui lui soit donné pour ainsi dire par une puissance indépendante de nous, de sorte qu’il pourrait ainsi y avoir une sorte de recherche scientifique sur ce que le mot veut réellement dire. Un mot a le sens que quelqu’un lui a donné « . Ainsi, il faut reconnaître que le sens d’un mot n’est rien d’autre que les façons qu’on a de s’en servir, sans qu’on soit sûr qu’il y ait quelque chose derrière. Il n’y a pas à se poser la question d’une vérité qu’il détienne ou qu’ils masque.

De fait, les physiciens sont parvenus à faire du temps un concept opératoire sans être capables de définir précisément ce mot. De façon générale, nous méditons sur le temps sans trop savoir à quel type d’objet nous avons affaire. Le temps est-il un objet naturel, un aspect des processus naturels, un objet culturel? Est-ce parce que nous le désignons par un substantif que nous croyons abusivement à son caractère d’objet? Qu’est-ce donc qu’indiquent vraiment les horloges quand nous disons qu’elles donnent l’heure ? Est-ce parce que nous sommes capables de mesurer le temps que de nombreuses locutions familières suggèrent que le temps est un objet physique ? Mais l’idée que nous avons du temps est-elle un fidèle décalque de la réalité? En temps qu’objet de réflexion, ne se ramène-t-il pas plutôt à une représentation forgée par l’individu ? Le temps existe-t-il autrement que par les traces qu’il laisse dans l’espace (écoulements, érosions, battements réguliers, cycles…) ?

******************

 J’en viens à « Camille redouble ». Noémie Lvovsky, la réalisatrice et actrice principale de ce film magique, nous parle, elle-aussi, du temps. Ce qui a retenu mon attention, plus encore que le thème, c’est la manière si talentueuse, si personnelle, si poétique et finalement si positive, avec laquelle Noémie a approché son sujet. Mais avant de découvrir le film lui-même, il faut peut-être écouter cette belle personne évoquer sa vie et son parcours artistique et professionnel. Par exemple ici, en lisant ce long et riche entretien accordé au journal Mediapart, le jour de la sortie du film, ou bien celui-ci, publié sur telerama.fr.

Car, muni de quelques clés autobiographiques, on comprendra mieux le « culot » avec lequel cette « éternelle ado » a conduit son affaire : aucun effet spécial (excepté le premier plan-séquence qui est sans doute là pour nous faire comprendre une fois pour toutes que les effets spéciaux ne sont d’aucune utilité ici), aucune doublure non plus pour incarner et interpréter le personnage principal (Camille) qui a 40 ans au début du récit, puis 16 ans durant l’essentiel pour finir de nouveau à 40 ! Sans problème !

Si l’on ajoute à cela des comédiens et comédiennes au jeu impeccable, des dialogues écrits au cordeau, un scénario fluide et une BO qui sonne juste, on obtient le portrait d’un film au charme irrésistible.

La filmographie de Noémie Lvovsky, en tant que comédienne et/ou réalisatrice a incité la critique à la ranger dans la catégorie « auteur de l’intime ». La magie de Noémie tient peut-être au fait qu’en nous titillant tendrement l’oreille tout en s’adressant à l’âme elle évite avec intelligence et humanité le piège du nombrilisme ou du film intello-prise de tête.

 

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Written by Juléjim

14 septembre 2012 à 14 h 56 min

12 Réponses

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  1. Wow. Merci pour les réflexions sur le temps ! Outrepassant ma légère détestation du cinéma français comme il se porte, voilà un film que je regarderai.

    gemp

    14 septembre 2012 at 15 h 32 min

    • Pour ma part, j’ignore si le « cinéma français » en général, dans sa diversité, produit plus de daubes en moyenne que le cinoche américain, italien, indien, russe… Donc je surfe sur tout ça en tentant d’éviter autant que possible les fameuse daubes, tout en ignorant superbement leurs nationalités respectives.

      🙂

      Juléjim

      14 septembre 2012 at 16 h 17 min

  2. Merci, tu m’as décidé à aller voir Camille redouble dès que j’en aurai l’occasion. Le temps et sa perception, surtout la nouvelle de Fitzgerald, ça me fait penser aux pèlerins d’Hypérion (Dan Simmons) particulièrement à Rachel Weintraub, la fille d’un des pèlerins qui rajeunit jusqu’à l’heure h, la seconde s : qu’adviendra-t-il d’elle à l’âge 0 moins une seconde ? Ce livre m’a beaucoup marquée.

    saufcila

    15 septembre 2012 at 8 h 45 min

    • Argh ! Je ne connaissais pas l’existence de ce roman ! Il va vraiment falloir que je me mette à la science-fiction sérieusement !
      Juste trouver du … temps… pour ça.

      🙂

      Juléjim

      15 septembre 2012 at 14 h 25 min

      • J’ai bien aimé, mais en même temps ça n’avait pas besoin d’être 4 gros volumes, même si on est complètement pris dans la lecture, je trouve. Parce que les pèlerins du 1°, il faut quasiment attendre le 4° pour apprécier ce qui leur arrive vraiment…

        florence

        19 septembre 2012 at 22 h 25 min

      • Heu, Flo, il n’y a que le premier Hyperion qui vaut vraiment la peine. Les suites, c’est un peu du ratissage. Je me suis arrêté, si mon souvenir est bon, vaguement au milieu du 3e et n’ai jamais l’intention de lire le 4e. Le premier, en revanche, est absolument sublime.

        gemp

        19 septembre 2012 at 22 h 58 min

  3. Ayé ! J’ai fait mon marché à la BM samedi dernier. Dans mon panier, quatre SF, chaudement recommandés par mes copines biblio :

    « Dans l’abîme du temps » H.P. Lovecraft
    « Les Pommes d’or du soleil » Ray Bradbury
    « Flowerbone » Robert Alexis
    « Blade runner » Philip K. Dick

    ***********************
    Bon. Le Lovecraft m’est tombé des mains au bout de 100 pages, tellement délirant que l’insensé sensé avoir du sens n’en a plus guère pour moi… Dommage.
    J’ai commencé le Blade runner, un peu honteux de ne le lire que maintenant mais quand on est nul en SF on est nul en SF hein ?

    Et puis comme je m’alimente à une annexe et pas à la centrale, le choix était limitée et les filles ont un peu ramé pour me trouver de bonnes accroches. Par exemple l’Hypérion, faudra chercher ailleurs. Mais ce n’est qu’un début. A suivre donc…

    -)

    Juléjim

    20 septembre 2012 at 10 h 34 min

    • Blade Runner (le livre) s’appelle normalement: Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?

      florence

      22 septembre 2012 at 11 h 00 min

      • Oui, c’est son titre « original ». J’ai une version dans une caisse appelée « Robot Blues », son premier titre français ^^ Mais depuis la sortie du film en 82, il a été renommé « Blade Runner ».

        gemp

        22 septembre 2012 at 11 h 15 min

      • Oui j’ai vu ça , c’est précisé dans l’exemplaire que j’ai emprunté (J’ai lu-SF). Et le titre « Robot blues » aussi.
        Oui le titre original est sympa. Sans doute que ça a paru trop long (même traduit) comme titre de film pour l’industrie cinoche des années 80 ?

        ****************************

        Tiens, on se fait plaisir ? Allez, un peu de poésie dans ce monde d’androïdes :

        « And still I dream he treads the lawn,
        Walking ghostly in the dew,
        Pierced by my glad singing through. » (YEATS)

        (« Et je rêve encore qu’il arpente la pelouse,
        Fantôme dans la brume matutinale
        Que traverse mon chant joyeux. »)

        Ça te convient Flo ? Je n’invente rien, ça figure sur la page de garde de mon exemplaire.

        Juléjim

        22 septembre 2012 at 13 h 11 min

  4. Chais bien, mais c’est dommage, le titre original était si bizarre, j’aimais mieux. (C’est pas pour cracher sur le film, hein, dont je trouve la fin, entre autres, superbe.)

    florence

    22 septembre 2012 at 11 h 19 min


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