LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… Chap. 7 & 8

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Chapitre 7

 Le soir de son retour de Bretagne, Capon fit un saut chez Gilles, directement, sans repas­ser par chez lui. On le salua, Gilles le servit, mais personne ne lui parla réellement. On se contentait de répondre à ses questions de ma­nière laconique quand il s’adressait directement à quelqu’un, écono­misant les mots et les re­gards comme s’ils s’usaient à son contact. Le revirement n’avait rien d’étrange. En faisant des confidences à Radar, toute la clique avait con­science de s’être fourrée dans une sale histoire. Et si Paul avait craqué, c’était bel et bien de la faute de Capon. Il s’était fait tabasser, d’ac­cord, mais en appelant Radar, il leur avait collé un flic sur le dos. Savary, en particulier, l’avait mau­vaise quand il avait compris qu’il valait mieux passer à table parce qu’il était le suspect nu­méro un. Et ça, c’était pas Lahaye qui l’avait deviné tout seul.

Capon fit mine de ne rien remarquer. D’ailleurs, il avait plein de choses à dire sur le chantier breton qui lui avait posé de nom­breux problèmes, du fait principalement de sa main quasi invalide. Il meubla son monologue en racontant en détail toutes les ru­ses de Sioux qu’il avait imaginées pour com­penser son handicap. Il n’obtint aucune des ex­cla­mations admiratives dont le gratifiaient d’ordi­naire ses camarades quand il expliquait ses trouvailles de Geo Trouvetout.  Il ne s’attarda pas au bistrot où il se sentait manifestement de trop. Il prétexta qu’il était fatigué par la route et que sa femme l’attendait pour dîner.

Arrivé chez lui, il ouvrit mécaniquement sa boîte aux lettres puisque sa femme n’y prélevait que son courrier propre et laissait le sien. Parmi quelques courriers à caractère administratif, il repéra immédiatement une petite enveloppe vierge qu’il déchira avec inquiétude. Il reconnut au premier coup d’œil la carte de visite de même facture que la première : même papier cartonné, même police d’écriture.

« J’ai fait couler ton sang pour m’y vautrer. Ta première leçon fut le discrédit.

Ton disciple t’apprend à vivre : je vais te voler ton travail. »

Le Voleur de Vie

Il résista à l’impulsion de la déchirer en si­gne de dédain pour de pareilles menaces. Mais, il pouvait toujours faire bonne figure, au fond de lui, il devinait qu’un processus sour­nois s’était enclenché et se refermait sur lui. Dès le lende­main matin, il appela Lahaye pour lui faire part de ses inquiétudes. Ils se retrouvè­rent pendant la pause du déjeuner, à la gen­darmerie. Lahaye avait le cul entre deux chai­ses. Les liens caduques de leur enfance lui im­posaient une certaine familiarité avec Capon, ce qui n’était pas franchement au diapason de ses sentiments. Il ne savait quoi penser du bon­homme depuis la confes­sion difficile de Gérard Savary. S’il ne parve­nait pas à garder avec lui les distances con­ventionnelles et salutaires auxquelles se doit un militaire, c’est qu’il éprou­vait pour Capon une sorte de pitié qu’il ne pou­vait pas expli­quer. Bien sûr, le choc de la nuit de l’agres­sion y était pour beaucoup. Lahaye qui avait traversé des phases difficiles avec sa femme pendant plusieurs années ne pouvait s’em­pêcher de ressentir de la sympathie pour ce mari malmené. Il fit asseoir Capon à la table de sa petite cuisine, en face de lui, et sortit du frigo une tranche de pâté, du saucisson et du camembert, le tout constituant un repas substantiel.

Capon avait conscience du privilège qui lui était accordé mais il ne s’en flattait pas. Gêné aux entournures, il ne savait pas sur quel pied danser avec ce type qu’il avait le droit de tutoyer à condition que cela ressem­ble à un vouvoie­ment. Il lui montra la carte sans commentaire et prit un air de chien battu.

Lahaye s’attachait aux mots « vautrer » et « discrédit ». Il y avait un monde entre eux, le même monde qui séparait Capon de l’aventure qu’il subissait, de ces cartes menaçantes et in­solites dans la boîte à lettres d’un type somme toute bien ordinaire. Le voleur de vie s’affirmait pour la deuxième fois disciple de Capon. « Disciple » : élève qui applique les le­çons de son maître.  L’affaire de Savary ne pouvait suffire à justifier l’idée de disciple. Qu’avait bien pu faire Capon pour qu’on l’élève ainsi au rang de maître en… Lahaye hésita sur le titre qu’il devait lui dé­cerner. Que lui reprochait exactement l’étrange corbeau ? En quoi pouvait-il être le disciple d’un bougre pareil ? Le terme suggérait un machia­vélisme qui dépassait de loin les compétences du bonhomme prostré en face de lui. Il n’était sans doute pas un fleuron de droiture, mais ses magouilles tenaient davantage des ruses sour­noises de paysan normand cupide que d’un stratège cynique. La première carte parlait de « faire connaissance » : Capon con­naissait-il son persécuteur ? Ou bien le désir de vengeance avait-il mûri dans la tête de ce Voleur au point de le changer en « disciple » insoupçonnable aux yeux de Capon ? Le ta­bassage n’était plus, après coup, que l’étape première et primaire d’une entreprise plus large de destruction… si la nouvelle menace se concrétisait. La question suivante était de savoir qui avait le pouvoir de faire perdre son travail à Capon, s’il fallait pren­dre au sérieux la nouvelle carte. Lahaye soumit ses ré­flexions à son compagnon de table qui n’avait guère l’esprit à se sustenter. Il faisait des efforts visibles pour rassembler ses idées autour des questions posées comme un en­fant s’attelle docilement à résoudre un problème d’algèbre dont la portée lui échappe.

– J’vois pas, lâcha-t-il enfin. J’vois pas comment un zig que j’connaîtrais pas pourrait m’en vouloir comme ça.

C’était simple mais assez juste. Il fallait forcément qu’il le connaisse. Lahaye songea alors qu’on connaissait et était connu de beau­coup plus de gens qu’on ne pensait. Lui-même par exemple, un mois auparavant, il n’aurait pas rangé Capon dans la liste de ses connaissances. Le schmilblick n’avançait pas vraiment. Tout Lessay était soupçonnable, voire tout le canton. « Leçon », « apprendre à vivre », Lahaye ruminait les mots qui évo­quaient une raclée qu’on passe à un enfant, pas à un homme de cinquante-cinq ans. Il cherchait un gamin, un jeune à qui Capon « aurait appris à vivre ». En fait, il suffisait peut-être que le corbeau soit plus jeune que lui. Savary ? D’autres ouvriers qu’il aurait pigeon­nés ? Grimbert et Capon étaient les plus an­ciens et l’arrogance « donneuse de leçon » du mécano pouvait avoir touché pas mal de monde.

Capon cogitait. Quant à son boulot, le bon sens ne lui dictait qu’une seule remar­que. Seul Monsieur Redon pouvait décider de le virer. Et Monsieur Redon avait confiance en lui.

– Il a confiance dans la mesure où il ignore certaines choses, répliqua Lahaye d’une voix calme et neutre.

Capon baissa le nez. Il aurait dû s’at­tendre à ce que Lahaye en apprenne des vertes et des pas mûres sur lui. Que savait-il au juste ? Que pouvait-il lui dire ? Où s’arrêtait son rôle de défenseur de la loi ? Les autres lui avaient  parlé de sa visite au bar. Il supposa que Savary n’avait pas gardé sa langue dans sa poche.

– J’ai vu Savary, l’aut’ soir, quand j’char­geais la voiture pour partir en Bretagne. On s’est frittés. I’r’montait tout l’monde cont’ moi vec ses histoires. Fallait qu’on s’esplique.

Capon lorgnait fixement le bout de son couteau, cherchant ses mots, il reprit :

– C’est vrai qu’c’est pas jojo, l’coup qu’j’ui ai fait, mais l’sien l’était pas beau non plus. I vient m’emprunter une voiture et m’la rend minchie ! Tu parles d’une affaire ! J’tais dans d’beaux draps moi, j’ai pas l’droit prêter les voitures comme ça !

Il s’animait en parlant, retrouvant au fil des mots l’angoisse qui l’avait pris quand il avait vu l’état de la voiture. L’angoisse d’y perdre ce qu’il avait mis tant de temps à ob­tenir : la confiance du patron, mais aussi les clefs du garage, des caisses, les outils de mécanique. C’était pas rien tout ça. Le len­demain quand il avait commencé à chercher par quel bout il allait réparer l’engin, il avait compris que ça ne se ferait pas en un tour­nemain. Il avait eu peur. Peur, que malgré ses habitudes, Monsieur Redon passe par le garage, ne voit les dégâts et n’imagine, que lui Capon, voulait l’entourlouper. Aider les copains, oui, mais pas à ce prix-là ! Le jour suivant, dans la matinée, il était passé au bureau voir les se­crétaires pour déclarer la voiture accidentée. Il avait fait un constat bidon avec un copain fer­railleur à qui il refile­rait quelques pièces bonnes qu’il ferait rem­placer en gonflant l’estimation des dégâts. Toute façon, il était obligé pour maquiller la bêtise de Savary : on distinguait cinq ou six impacts différents sur le pare-chocs avant, les deux phares étaient cassés, le radiateur aussi, la calandre réduite en poussière, alors que le moteur et le châssis n’avaient rien. C’était ridi­cule, personne ne pouvait croire à un accident. D’ailleurs, cet imbécile n’avait pas tenté longtemps de l’embobiner avec ses salades. Capon l’avait remis à sa place vite fait, bien fait. II avait dû gonfler la facture pour que ce soit plus crédible, et c’était pour lui rendre service.

– Le malheur, c’est qu’la mère Valin lui a raconté des sornettes, Savary m’la dit l’aut’ soir. Elle était là quand chuis v’nu déposer l’constat. E peut pas m’piffer c’te-là ! L’est allée lui dire qu’j’étais arrivé au bureau en pétard après lui, que j’gueulais qu’c’était pas permis d’confier une voiture à un guignol pa­reil. Pire ! Qu’le chef était dans son bureau à côté et qu’il avait tout en­tendu. Le Savary, il était furax, t’imagine. J’te la boufferai c’te folle. Y’a pas à dire, d’pis qu’elle est ménopausée, elle déboulonne !

– Et les cinq mille francs ? l’interrompit le gendarme du ton posé et imperméable qui lui était habituel.

Capon se tut brutalement. La logorrhée de ces explications fatiguait Lahaye sans qu’il s’en aperçoive. Il savoura le silence stupéfait et pi­teux du faiseur d’embrouilles qui se creu­sait les méninges pour trouver une explica­tion accepta­ble. Lui-même, il ne savait pas trop pourquoi il avait demandé cet argent. En tout cas, il n’en avait pas l’intention lorsque Savary était venu le trouver pour savoir ce qu’il avait décidé. Cela lui était passé par la tête. Il était énervé de voir le zig le mettre dans le pétrin, il lui en voulait. Au fond, les cinq mille francs, c’était pour le punir de ses conneries de paumé. L’allait quand même pas s’en tirer comme ça !

Pour lui apprendre à vivre en somme. Combien d’autres types avait-il punis ainsi ? Lahaye laissa de nouveau le silence s’instal­ler pendant qu’il dévisageait son convive qui avait toujours réponse à tout. Songeur et agacé, il jouait du bout des doigts avec la carte de visite qui était restée en plan sur la table. Rendre ser­vice à ce malencontreux copain d’enfance n’était décidément pas un mince affaire. Il maîtrisait mal l’agacement qu’il ressentait à chaque fois que Capon le tutoyait. Pourtant, il ne pouvait décemment le lui interdire, on n’efface pas le passé, même s’il date de Mathusalem. Cette familiarité qu’il jugeait abusive malgré lui ternissait sa déci­sion de revenir à Lessay. Fallait-il être naïf pour croire comme il l’avait fait que le nombre d’années le mettrait à l’abri de ces retrouvailles importunes ! Ses parents étaient morts depuis longtemps, sa fratrie disséminée au hasard. Il s’était persuadé qu’il pourrait re­trouver ses racines dégagé des obligations affectives et familiales qu’il avait fuies à dix-huit ans en entrant à l’école de gendarmerie de Melun. Pourquoi avait-il donc tant bataillé pour revenir dans ce bourg qui lui faisait l’effet d’un tombeau trente-sept plus tôt ?

Capon toussota pour se rappeler à lui. Lahaye sourit, du moins achevait-il sa belle carrière sur une affaire aussi insolite qu’im­prévue. Pour être honnête, il était curieux de voir comment le Voleur de Vie s’y prendrait pour voler son boulot à ce cher compère retrouvé.

***

Chapitre 8

Capon n’avait pas tout dit. Sur le che­min de l’entreprise, il ruminait la discussion qu’il ve­nait d’avoir avec ce maudit gendarme qui oubliait qu’ils avaient bel et bien gardé les cochons ensemble et se permettait de lui tenir la dragée haute sous des airs de fausse simplicité. Remarque, cette attitude snobi­narde avait eu le mérite de le tenir sur ses gardes. Radar était devenu le Capitaine Lahaye, qu’il se l’enfonce dans le crâne ! C’était un flic, ni plus ni moins. La prudence lui soufflait qu’il n’était pas nécessaire d’avouer plus. Comment expliquer davantage sans pas­ser pour un salaud intégral ? Un flic ne pouvait pas comprendre ce genre de chose. Et puis, si c’était Savary qui était la cause de ses ennuis, ce qu’il avait reconnu suffisait à orienter les soup­çons de Lahaye. Si ce n’était pas lui, à quoi bon envenimer une situation déjà bien compliquée. Quant à l’ar­gent, il aurait pu ajouter qu’un ser­vice se paye. Il lui avait tout de même retiré une belle épine du pied, à cette andouille de Savary. Les risques qu’il avait encourus avaient un prix.  Et ce n’est pas être salaud que de voir midi à sa porte quand l’occasion s’en présente. Les échanges de services sont de bons procédés qui ont tou­jours eu cours. Bien des fois, il avait dû faire des trucs qui ne lui plaisaient qu’à moitié parce qu’il était redevable envers quelqu’un.

– C’est la vie, il faut faire avec, on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Ça lui don­nera une leçon au Savary, il a pas bouffé d’la vache en­ragée, lui. Toutes ses fredaines de gamin lui ont fait perdre le sens commun.

En somme, il lui avait donné une bonne leçon. Le mot le fit tiquer. « Leçon ». Il pensa à la carte de visite dont l’évocation faisait naître en lui une mauvaise inquiétude.  Des foutai­ses ! Quelles leçons avait-il données ? A qui ? Bien malin qui pourrait répondre ! On voulait le faire tourner en bourrique, oui !

Perdre son boulot ! Perdre son boulot ! L’idée était insupportable. Il cherchait à se convaincre qu’il n’avait rien à craindre, mais il ne pouvait se cacher qu’il était sur la tan­gente. Le vent tournait, les gars lui faisaient une pâle figure. C’était préoccupant. Il fau­drait qu’il resserre les boulons s’il voulait qu’ils tiennent leur langue. Qui donc était derrière tout ça ? Ce serait tellement plus simple si Savary lui avait tout bonnement envoyé son poing dans la figure. Une bonne bagarre, c’est franc, ça vide les abcès et ça remet les pendules à l’heure.

Il passa devant l’ancienne gare laissée à l’abandon. Un instant, il envisagea de lon­ger la voie ferrée pour arriver directement au garage, l’idée s’échappa aussi vite qu’elle était venue : il se retrouva dans la rue du Hameau, sa rue, celle où il avait été agressé. A l’approche du petit pont sur lequel passaient les rails, il tressaillit inconsciemment. Les images confuses de ses agresseurs s’impo­sèrent. Il fulminait. Contre eux, contre lui qui n’avait pas su se défendre, qui n’avait pas même entrevu leurs visages ! Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’on ne le suivait pas. Tu parles d’une mau­viette qu’avait peur de son ombre ! Il aurait donné n’importe quoi pour qu’on lui désigne l’ennemi. Il était de taille à affronter n’importe qui à la loyale. Mais ces coups en fourbe le désarçonnaient.

Sur quelques cent mètres, la rue du Hameau suivait en contrebas la voie ferrée puis bifurquait en un virage doux vers la gau­che. Au creux du virage, le petit pont enjam­bait le chemin, large à peine comme une voi­ture, qui reliait le bourg à l’entreprise. Alors qu’il allait s’y engager, il reconnut une sil­houette familière. Une petite bonne femme un peu ronde, perdue dans ses pensées, s’approchait du pas machi­nal avec lequel elle avait parcouru des milliers de fois ce trajet, à raison de quatre fois par jour, aller retour, depuis des années. Il était deux heures moins cinq, elle se rendait au bureau. La rue était silencieuse et paisible, les gens qui reprenaient le travail l’après-midi étaient déjà partis. Capon écuma de rage en la voyant. Quelle salope, tout de même, d’avoir dégoisé à Gérard tous ces mensonges ! Tu parles qu’il lui en voulait le Savary, après ça ! Une vraie langue de vipère qui avait tout dé­formé jusqu’à  ce que cela de­vienne dé­gueulasse !  Cette folle était suffisam­ment futée pour avoir manigancé un tel micmac. Oh, elle était délirante, la garce, mais pas sotte. Voilà un bail qu’elle aurait aimé le voir le nez dans le caniveau. Un jour, sa mor­pionne s’était cassée la figure à côté de chez lui. C’était sa femme qui avait ramassé la gamine à la p’tite cuiller, la tête en sang, et l’avait conduite au bureau. Et ça lui aurait écorché la bouche, à la Valin, de dire merci, c’était pas dans ses manières. Mais ce n’étaient pas des politesses qu’il attendait d’elle et il saurait bien lui faire cracher son venin. Dire qu’elle avait pas toujours été comme ça ! Tout compte fait, il n’était pas si mal loti avec sa gor­gone, elle au moins, elle avait encore la ligne. Il l’avait toujours dit, une femme sans homme, c’est plus une femme. A y penser, c’qu’elle était devenue la mère, c’était du gâchis. L’était pas mal à l’époque, avant qu’elle picole, et qu’son araignée lui grimpe au plafond, la vieille folle.

Une sombre excitation l’envahit, raffer­mit ses muscles et son amour-propre tandis qu’il suivait la progression paisible de l’en­nemi désigné. Vieille folle, oui, avec qui il allait en découdre tout de suite.

Quand elle s’engagea sous le pont, Capon  ne lui sauta pas dessus comme il en avait l’intention. Tapi dans l’ombre, il était fébrile et fixait dans une sorte de jubilation mauvaise sa proie encore tranquille. Il haïs­sait cette femme devenue cause de tous ses malheurs, il aurait voulu la broyer, faire taire de force cette Cassandre vieillie dont la vulnérabilité même l’excitait.

– Alors, Madame Valin, on continue ses conneries ? Il détachait les syllabes tant il s’efforçait de ne pas gueuler.

Elle sursauta, laissant juste échapper le souffle de surprise des gens qui ne savent pas crier. Elle avait reconnu la voix au pre­mier mot, tétanisée, et se tenait immobile, prisonnière de l’ombre du pont, attendant la suite. La tête vide. L’indifférence soudaine qui souvent accompa­gne la peur l’anesthésiait. Seul l’instant, la se­conde vécue traversait sa conscience.

Capon se secoua, le silence trop pe­sant de sa victime l’impressionnait, le paraly­sait lui-même. Une gêne déplaisante prenait le pas sur sa rage. Il avait besoin qu’elle pa­nique pour sentir affluer le sang dans ses veines, l’énergie dans sa volonté.

– Qu’est-ce que t’es encore allée raconter, vieille folle ?

Il ne percevait que sa respiration op­pres­sée de biche aux abois. Ces symptômes de peur, cette résistance passive attisèrent sa fureur et dissipèrent la réticence trouble qui le tétanisait. Il n’y tenait plus, exaspéré, il se rua vers elle, l’agrippa aux épaules de ses mains tendues comme des serres. Il aurait aimé la déchiqueter sur place. Il la secoua de toutes ses forces sans réussir à lui arracher la moindre réaction. Les yeux écarquillés de stupeur, elle le dévisageait horrifiée et incrédule.

Un poids pénible engourdissait ses membres, retenait ses pulsions malgré lui. Il lui était impossible, interdit de la frapper.

– Tu vas répondre à la fin ! grogna-t-il, les mâchoires serrées, la voix sourde, héris­sée de la frustration d’être incapable de lâcher ses coups.

Alors, enfin et seulement, un son rau­que traversa la gorge de Marthe Valin, un son qui tenait du hurlement et du gémisse­ment, le feulement menaçant d’un chat battu qui est décidé à se rebiffer.

D’instinct, Capon recula. On ne lutte pas contre un chat enragé, prêt à tout pour se dé­fendre. Il déglutit difficilement, sans la quitter des yeux, s’attendant à la voir se jeter sur lui toutes griffes dehors. Mais elle n’es­quissa pas le moin­dre geste. Capon reprit du poil de la bête, tout en restant sur ses gardes et en maintenant une distance de sécurité, il lui barrait encore le pas­sage. Sa peur ne le trompait pas, il dominait la situation, elle était entre ses pattes, il ne la lais­serait pas s’échapper comme ça. Il pestait contre cette gêne idiote qui l’empêchait de lui flanquer la raclée qu’elle méritait. Il n’avait pas peur d’elle tout de même, il lui en fallait plus pour l’impressionner. Une voix insidieuse compléta sa pensée et l’aveugla de fureur : « Par exem­ple, les coups de poings de quatre bras cos­tauds, ça, ça t’intimide ». Ce fut une bombe à par­ticules d’émotions qui explosa dans sa tête : la vengeance, la colère noire, la honte de se voir si faible, l’humilia­tion du passage à tabac, la rancoeur contre ses collègues, con­tre Lahaye et tous ceux qui voyaient d’un bon œil ce qui lui arrivait, tous ces sentiments violents s’emparèrent de lui. Cette femme à sa merci incarnait la Voix fielleuse qui le har­celait, les Cartes, la trouille au ventre qui le tenait de­puis la fameuse nuit. Cette vieille sorcière était-elle capable de lui souffler ses pensées ? Avait-il vu juste ? Avait-elle tout manigancé ? Depuis le temps qu’elle crachait son venin sur lui ! Une vieille rancune lanci­nante cognait à ses tempes. L’at­tente, l’an­goisse lui vrillaient les nerfs depuis assez longtemps. Le jeu allait finir.

Il entrevit son poing, sentit au bout de son bras sa densité, sa pesanteur, le vit jaillir avec puissance. Dans le vacarme des bat­tements de son coeur, des pulsations qui le traversaient, il entendit le gémissement qu’il ne pouvait plus supporter. Au moment d’abattre une seconde fois son bras, il enten­dit le souffle court de la Valin, à trois mètres de lui, debout, qui le fixait toujours avec la même intensité : elle n’avait pas bougé. Le bourdonnement cessa. Capon sentit le froid apaisant de l’humidité du pont sur sa peau brûlante. Elle n’avait pas bougé, lui non plus. Il pressentit que tout cela n’avait duré que quel­ques secondes. Un rêve. Le cri qui ré­sonnait encore dans sa tête lui intima l’ordre de la laisser passer, de partir même, et de se taire surtout.

Sa main tenait la poignée du portillon de son jardin quand il entendit la clameur amplifiée et déformée par l’arche du pont. Hurlement in­définissable qui lui figea le sang dans les veines. Les stridences se turent une fraction de se­conde, le cri reprit, plus humain malgré l’écho, articulé autant que le permettaient les cordes vocales :

– Salaud ! Je dirai tout ! Alors, tu verras, salaud, tu sauras ! Tout le monde saura que tu es une belle ordure ! Tu as peur, hein ? Ah, t’au­rais bien voulu me tuer pour que je me taise ! Je t’aurai Capon, tu verras ! Tu ne pourras pas me faire taire une fois de plus !

Chaque imprécation était entrecoupée de ricanements forcés qui semblaient monter la gamme à l’infini, ricanements aigus mâti­nés d’accents profonds comme des sanglots conte­nus. Capon, la main sur la clenche, les écoutait, les absorbait. Le silence qui le tira de son engourdissement longtemps après provoqua en lui une onde de  tremble­ments qui le secoua de la tête aux pieds. Il eut peur un instant de sentir de nouveau ses chairs à vif, éclatées sous les coups. Non. Seuls ses tympans soufflaient et ronflaient de tension et d’angoisse. Elle était partie enfin. Après les cris, les raclements de gorge rauques, la res­piration haletante de la folle s’était calmée peu à peu. Il n’avait pas envisagé une se­conde de retourner la faire taire. L’hystérie de cette femme l’avait vidé de sa colère, l’avait vidé tout court. Groggy de soulagement comme on l’est après un af­frontement, il en­tra dans la maison vide aussi. Seul. Trop seul pour chasser les vieilles images enfouies qui choisissaient ce moment pour remonter à la surface.

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Written by saufcila

15 septembre 2012 à 8 h 26 min

6 Réponses

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  1. puis-je te suggérer, avant même de te lire, de mettre une balise (lire la suite) pour éviter aux lecteurs du site de trouver, à l’ouverture, l’intégralité de tes textes ?
    parce que, bonjour l’ascenseur ..! et ça repousse les autres articles au fond du tréfonds, à vitesse grand V :-))

    randal

    15 septembre 2012 at 14 h 51 min

    • Oui, je comprends le problème. Je ne sais pas mettre une balise comme tu le suggères. j’ai mis à la fin de chaque post un truc « more » (lire la suite) mais cela n’a pas l’effet que tu décris. Je te propose soit de m’expliquer comment faire, soit de le faire toi puisque tu as accès à tous les articles. En attendant, je suspends les publications.

      saufcila

      17 septembre 2012 at 19 h 33 min

      • Il suffit de mettre « le truc more » à la fin par exemple du 1er paragraphe, au lieu d’à la fin du billet.
        La suiiite!

        florence

        18 septembre 2012 at 20 h 58 min

      • En fait, tu avais parfaitement su où trouver la balise « more », je l’ai donc déplacée, et mise après les deux premiers paragraphes de chaque billet. J’espère que cela te convient. Sinon, dis-le moi.

        Curieusement, le fait de la mettre à la fin créait un « ping », et je me demandais pourquoi… ? Les mystères de WP…

        Et comme les autres, j’attends la suite !

        Gavroche

        19 septembre 2012 at 18 h 07 min

  2. bon, et maintenant , elle est où cette suite ?

    lenombrildupeuple

    22 septembre 2012 at 10 h 57 min

    • Désolée : ma vie est bouleversée en ce moment (The One !!!) et m’a laissée incapable de comprendre que je pouvais déplacer la balise, of course !! Voici la suite, je mets 6 chap., un par jour, en rattrapage.

      saufcila

      23 septembre 2012 at 12 h 05 min


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