LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… Chap. 9 & 10

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Chapitre 9

 

Quand le capitaine Lahaye demanda à parler à madame Valin, accoudé au guichet du secrétariat de l’entreprise Redon, on lui répondit qu’elle n’était pas venue travailler cette après-midi-là. Puisqu’elle n’avait pas prévenu, c’est qu’elle était sûrement malade et qu’il la trouve­rait sans doute chez elle. Lahaye nota l’insistance ironique qui chargeait de sous-entendus le « sûrement ».

– Il faut dire qu’avec les préparatifs du réveillon, on est un peu surmené. Repassez en 1996, après les congés de Noël.

Le persiflage bon enfant de  madame Crépin n’avait pas besoin d’interlocuteur pré­cis et elle continua de maugréer gentiment quand Lahaye eut fermé la porte. Il marchait à pas lent sans prêter attention au trajet. C’est seule­ment quand il eut passé le pont qu’il décida de n’interroger cette femme que plus tard. Il devi­nait qu’elle devait avoir une bonne raison de rester chez elle ainsi, et qu’il était préférable de ne pas la déranger. Le peu qu’il savait d’elle l’incitait à penser qu’elle n’était pas du genre à manquer son travail pour préparer les fêtes de fin d’année. De plus, en son for intérieur, il admit qu’il appréhendait cette rencontre.

Depuis deux ans, la malveillance pleine d’entrain des rumeurs qui couraient sur elle n’étaient jamais parvenues à lui arracher ne serait-ce qu’un sourire. Les sarcasmes, les gor­ges chaudes, les médisances dont elle était l’objet l’attristaient plus qu’autre chose. Il savait l’acharnement cruel et joyeux des en­fants qui massacrent un crapaud par jeu. Et chaque fois qu’on lui en avait  raconté de belles sur cette femme, il s’était senti pris en flagrant délit de complicité passive. Il n’avait jamais eu affaire à elle, il ne lui avait jamais parlé, mais la connaissait de vue.

Le trottoir qui bordait la rangée d’HLM qu’elle habitait était désert. Les gosses étaient à l’école, quelques voitures station­naient devant les portes de garage. Pas un chat dans les tilleuls alignés le long de la rue. C’était une des interminables heures creuses d’un bourg de campagne, figée davantage encore par l’humi­dité têtue qui vous transper­çait et vous glaçait le sang au soleil hivernal de Basse-Normandie. A la dérobée, il voyait les voilages des fenêtres se soulever et se rabattre avec brusquerie à son passage. Il sourit intérieurement de ces mani­festations locales de discrétion. A hauteur du logement de Marthe Valin, il ralentit un peu le pas et guetta furtivement un signe de vie, en vain. Portes clo­ses, fenêtres closes, aucun souffle ne déran­geait les rideaux. Silence. Un coup d’oeil par dessus la haie de troène un peu dégarnie par l’hiver confirma ce qu’il atten­dait. Un sapin de belle taille trônait au milieu d’une petite cour car­rée, longée de maigres parterres bordés de galets. Les plantes re­croquevillées sur elles-mêmes, les rosiers taillés depuis quelques se­maines attendaient des jours plus doux. Le sapin n’était pas dé­coré comme ceux du voisinage. Il signifiait seulement, que dans cette maison, on avait fêté Noël, il y avait quelques années. Ce de­vait être une belle fête puisqu’on avait choisi un arbre avec des racines. De l’autre côté du bâtiment, s’alignaient sans doute encore les dernières salades, les oignons, les poireaux et les carottes.

Lahaye passa son chemin, il ne déran­ge­rait pas cette femme aujourd’hui. Madame Veuve Valin s’était installée à Lessay environ cinq ans après sa première affectation de jeune gendarme qui l’avait éloigné de sa fa­mille, séparé de ses amis, qui l’avait déraciné et qu’il avait tant appelé de ses voeux. Il était bien placé pour savoir ce qu’une arrivée dans un nouveau village, un nouveau bourg signi­fiait. Combien de fois avait-il été muté au gré de ses envies et de ses lassitudes ? Huit ? Neuf fois ? La mé­fiance, la solitude, puis les premiers liens, le petit cercle de collègues et son cortège de camara­derie, de rivalités, de connivences et de dispu­tes. Les gens du quartier toujours plus ou moins accueillants, pour qui cependant, on reste le p’tit nouveau jusqu’à ce qu’on soit un peu moins jeune, un peu plus gradé. Encore que lui, avec ses logements de fonction, il avait en partie échappé à cela. A ceci près que la gendar­merie est composée de gens ordinaires, col­lègues, voisins, jardiniers ou bricoleurs, fa­milles tout aussi vivantes, qui ob­servent, in­terprètent, bavardent. Heureuse­ment, les militaires étaient en règle générale perçus comme des Horsins légitimes et formaient entre eux un îlot préservé.

Au sens large, on pouvait dire que Marthe Valin était de la région puisqu’elle était née dans le canton d’à côté et qu’elle vivait avec son mari à une quarantaine de kilomètres de là. Elle était venue à Lessay sur les conseils d’un de ses beaux-frères qui avait entendu dire que l’entre­prise Redon embauchait. D’après ce qu’on lui avait ra­conté, elle était arrivée avec ses cinq enfants, la trentaine passée. Une belle femme. Son mari était mort, d’une pleurésie, d’un arrêt cardiaque, on ne savait pas trop, des deux peut-être, d’avoir trop travaillé en tout cas. Sale his­toire d’un petit artisan qui s’était tué à la tâche pour payer ses traites, histoire dans laquelle elle avait dû faire preuve de courage pour élever seule sa progéniture dont le dernier n’avait pas un an.

Dans les premiers temps, son statut de veuve l’avait protégée. Elle travaillait chez Redon pour rembourser les dettes de son feu mari et faisait des travaux de couture le soir jus­que tard dans la nuit pour payer la bonne qui gardait les gosses pendant la journée. Quand la vie est dure pour tout le monde, on n’admire pas ceux qui luttent mais ceux qui réussissent. Elle ne réussissait pas particuliè­rement, la preuve, elle avait vécu encore quel­ques années dans les baraquements cons­truits après la guerre à titre de logement pro­visoire avant qu’elle ne se voie enfin attribuer un HLM. Mais, on avait apprécié sa ténacité et elle avait forcé la compassion tant qu’elle était restée veuve.

Veuf. Il n’y a pas que la mort qui vous transforme en veuf ou en orphelin. Lahaye s’était laissé devenir veuf au fil des années qui suivirent la séparation douloureuse d’avec sa femme. Le veuvage est un état de deuil, de re­noncement. Lui l’avait vécu comme un antalgique naturel et profond, qui râpait méticu­leusement toutes les échardes à vif de la déchi­rure, qui avait transformé les remords en sou­venirs, puis en oubli de ce que peut être la vie, qui avait érodé la mor­sure de la perte en habi­tude de la vie sans écueil. Le veuvage était un passage de l’âge d’homme à la vieillesse. Il avait quarante-six ans quand Suzanne était par­tie. Huit ans. Les chiffres avait une réalité qui violentait Lahaye. Huit ans. Quarante-six ans. Cinquante quatre ans. Si peu de chose et un tel gouffre entre ce qu’il était alors et ce qu’il était maintenant. Que ce serait-il passé s’il avait eu trente ans à l’époque ? Aurait-il choisi comme aujour­d’hui le veuvage ? Ou se serait-il complu dans les joies retrouvées de célibataire ?

Ses pensées revinrent lentement à Marthe Valin, veuve de fait à trente ans. Jeune femme, mère de cinq enfants, veuve, en vrai, sans l’avoir choisi comme refuge. Ces mots en­traient en conflit entre eux. Il ignorait ce qu’elle avait éprouvé, il ignorait l’état dans lequel elle s’était trouvée, mais ces mots avaient la fadeur froide d’un tom­beau dans lequel on est enterré vivant. Il n’avait su démêler le moment où ma­dame veuve Valin était devenue Marthe Valin, puis la Valin et enfin la vieille folle. Elle n’avait guère que trois ou quatre ans de plus que lui, ou que ce bougre de Capon qui ne pouvait parler d’elle sans la qualifier de « vieille ». Il y avait là unanimité dans le bourg et Lahaye ne pouvait s’empêcher de se demander si elle s’était ré­veillée vieille un matin ou si comme lui elle s’était réfugiée dans la vieillesse pour avoir la paix.

La rumeur ne se préoccupe pas de co­hé­rence ni de transition. Il lui manquait de gros fragments de l’histoire. Dans la chrono­logie des diverses appellations de cette femme, « Marthe Valin » signifiait pute. Lahaye soupçonnait là un effet pervers de la vantar­dise mâle ou de l’amour propre blessé de l’homme éconduit, il n’avait pas les moyens de trancher entre les deux, après tout, ce n’était qu’une intuition. « La Valin » semblait concorder avec la naissance d’un sixième et malencontreux enfant qui faisait de cette veuve louable une fille-mère. Peut-être était-ce l’expression amère et grossière de la crainte des femmes mariées de Lessay. Quant à la vieille folle, les anecdotes qu’on lui avait rapportées l’inclinaient à penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu. L’alcool est aussi un refuge au désespoir : les sautes d’humeur, les crises de nerfs et les délires de la vieille folle, l’iso­lement voulu ou non dans lequel elle se trouvait ressemblaient beau­coup au comporte­ment d’une femme aigrie qui noie sa détresse.

Lahaye arrivait en vue de la gendarme­rie, il se sentait lourd et fatigué. Il avait de­mandé comme une faveur à revenir dans sa région natale pour finir sa car­rière et le re­grettait subitement. Il s’était pourtant montré persuasif pour obtenir à l’arraché ce traite­ment exceptionnel. Un capitaine dans une gendarmerie de campagne ! Dans six mois, il serait en retraite. Ferait-il un an de plus fina­lement ? En voilà encore un mot violent : Re­traite ? se retirer de quoi ? de la vie ? du monde ? battre en retraite devant l’ennemi, devant la terrible vindicte du groupe humain en activité ? Il lui sembla en enfermant la rue dehors à double tour que la principale activité humaine était le combat. Un combat sans issue et ramifié comme une toile d’arai­gnée. Il lui sembla qu’il s’était leurré des années durant en croyant maîtriser une ligne de front de par son métier. Son combat n’avait con­sisté finalement qu’à maintenir la férocité dans le ca­dre acceptable et raisonnable de la loi.  Mais la férocité avait libre cours dans les familles, dans les entreprises, dans toute relation humaine en dehors de l’amour, et encore… En somme, on s’aime, on s’allie ou on se combat ? … et lors­qu’on est laminé, hors jeu, on vieillit. Le corps s’affaisse, l’esprit faiblit, on baisse les bras. C’était un peu plus cru, mais aussi plus réaliste que les doux mots euphémiques de sagesse et de paix qu’on jette en pâture aux futurs retraités et qui lui restaient en travers la gorge. Non, il n’avait pas envie de cette année supplé­mentaire. Il avait envie de plonger la tête la première dans cette vieillesse, son indiffé­rence et son oubli, de jeter l’éponge à Lessay. Voilà pourquoi il avait refusé la belle préfecture qu’on lui offrait sur un plateau d’argent, parce que depuis huit ans, il vieillissait.

Cette semi-enquête officieuse lui pe­sait. Il n’aurait pas dû se laisser embarquer là-dedans. Ou du moins pas de cette façon, pas sans une plainte déposée, pas à titre confidentiel, pas seul. Pourquoi d’ailleurs n’en avait-il parlé à au­cun de ses collègues ? La certitude brutale que cette affaire dépassait son point de vue de gen­darme l’abattait. Il se détendit dans la lecture d’une aventure d’un héros ordinaire, qui ne vo­lait pas, n’avait pas de pouvoirs spéciaux et ré­glait à peu près à l’amiable les histoires les plus tordues des effroyables gens simples.

***

Chapitre 10

 

« Lavant la cruauté de l’homme en cette boue »

Victor Hugo

 

Marthe Valin avait une drôle d’allure en ce mardi de janvier, jour de reprise, quand elle se rendit à son travail à neuf heures moins dix. Le petit Stéphane Lefranc ne s’y était pas trompé en la voyant passer devant ses fenêtres. Il avait enfilé son manteau avec une rapidité exceptionnelle pour se rendre à l’école en ce jour de rentrée, attrapé son cartable, claqué la porte et couru après elle, flairant la bonne blague de la journée. En trois temps, trois mou­vements, il était sur ses talons, au sens propre, imitant sa démarche mal assurée, feignant l’in­nocence quand, entre deux grognements in­compréhensibles, elle se retournait presque vi­vement avec l’intention de lui en allonger une. Le gamin faisait un pas de côté, esquivait et reprenait son manège toujours plus audacieux, les premières insultes aux lèvres.  Il avait la bonne figure adorable des anges qui font des crasses avec l’assentiment des grands.

Marthe savait qu’elle était ivre, et s’en fi­chait. D’ailleurs, elle ne l’était plus tout à fait, pour être exacte, les trois heures de sommeil comateux dans lequel l’avait plongée le vin avaient commencé un vague travail répara­teur. Le vin, ce vieux compagnon auquel elle n’avait pas eu recours depuis longtemps, l’avait reprise dans ses bras, avec la compas­sion des naufragés pour celui qu’ils vont manger après le tirage au sort, le soir même de son altercation avec Capon. La haine dé­vorante avait rappli­qué au grand galop. Elle avait passé tant d’an­nées à la brider, à l’étouffer en elle pour essayer de retrouver son souffle. Elle avait passé le cap de la nou­velle année en sa compagnie. Ce matin, la haine était là, bouillante, débordante, lui fai­sant insulter le vent, le jour. Quelle que soit la quantité de vin in­gurgitée, elle restait l’éter­nelle survivante de toutes les noyades. Elle savait qu’elle avait bu, elle n’avait pas con­science qu’elle parlait à voix haute, qu’elle jetait ses pas contre le trottoir pour écraser sa rancoeur plus qu’elle ne marchait. Elle aurait volontiers attrapé le mioche qui lui trottait dans les jambes, mais il ne fallait pas qu’elle décharge sa rage contre lui.

Sa rage, sa colère, son amertume, sa dé­tresse. Depuis des années, elle menait sa vie comme une tête effaceuse. Elle focalisait son attention sur les petits riens du quotidien, les bruits de chasse d’eau des voisins, leur chau­dière au gaz qui se mettait en route avec fracas à toute heure du jour et de la nuit, les paperas­series administratives, les autres secrétaires du bureau qui lui causaient tous les tracas qu’elles pouvaient, les intru­sions de son fils qui venait chercher Dieu sait quoi dans ses papiers dès qu’elle s’absentait. Tant que ces petites contra­riétés absorbaient ses émotions, ses colères, Marthe oubliait. Que sa vie ne soit plus qu’une injure était dans l’ordre des choses, toutes les mesqui­neries qui jalonnaient ses journées avaient le mérite de l’occuper, de la détourner paradoxalement d’elle-même. Il lui avait fallu beaucoup de temps pour construire ce mur d’indifférence sé­lective, quelques minutes effarantes avaient suffi à y creuser une brèche béante.

Elle passa sous le petit pont sans tres­saillir tant elle se tenait aux aguets, prête à dé­chiqueter qui approcherait. Le bâtiment qui abritait les bureaux administratifs était en retrait de la structure principale de l’entre­prise, au mi­lieu d’une vaste pelouse ombra­gée d’un im­mense marronnier. Trente ans bientôt qu’elle ouvrait ce portail de fer forgé et s’engageait dans l’allée de gravier. Ce matin-là, ses yeux revenaient obstinément vers l’entrepôt, un pas sur deux, elle ramenait de force son regard sur les gra­viers blancs, psalmodiant entre ses lèvres quel­que impré­cation inaudible. Sa démarche était plus ferme, plus déterminée bien qu’elle n’ait au­cune intention de sauver les apparences. Elle suspendit à un cintre son manteau et posa son sac dans son casier qu’elle cadenassa, puis se dirigea droit vers son bureau sans adresser la parole à ses deux collègues qui échangèrent un long regard de connivence désabusée, la bou­che déformée par le même rictus partagé entre le sourire de satisfaction et la réprobation de bon aloi devant tant d’impolitesse.

Le temps essaya de passer vaille que vaille dans le goulot d’étranglement du si­lence de plomb qui pesait sur les trois fem­mes. Quand son regard eut fini de scruter la fissure qui cou­rait le long des trois premières dalles de lino­léum au pied gauche de son bureau, Marthe releva la tête et claqua sans crier gare les pau­mes de ses mains contre son sous-main en réclamant haut et fort sa corbeille à papier. Ma­demoiselle Tranchant eut un sursaut. Elle se sentit prise au dé­pourvu et un peu en faute. Après un instant d’hésitation, elle replongea dans la vérifi­ca­tion de la feuille de compte qu’elle avait éta­blie la veille. Madame Crépin avait mieux maîtrisé sa surprise et ne leva pas le nez de son écran d’ordinateur, guettant à la dérobée la folle qui allait bien finir par la chercher, sa corbeille. La folle s’était assise mais ne faisait rien. Les mains bien à plat sur le bureau, elle reprenait son élan, le regard braqué dans le vide, rigide, au bord de la rupture. Ce calme apparent était inhabituel, brisait le rituel des tortionnaires au petit pied et les mettait bien plus mal à l’aise que toutes ses colères. Tous ces changements perturbèrent tant Mademoiselle Tranchant que, soudain inquiète, elle se leva et traversa la pièce pour ramas­ser une corbeille vide en plastique gris dérobée au regard par un grand trieur. En passant, elle la déposa sur la fissure du lino­léum à côté du bureau de Marthe Valin, juste un peu trop loin, toutefois.

Sur le même ton glacial et menaçant, Marthe exigea sa gomme à encre.

– Avez-vous vérifié qu’elle n’est pas dans votre tiroir ? demanda madame Crépin avec amabilité. Puis, après avoir attendu une réponse qui ne venait pas, elle ajouta d’une voix sucrée et navrée tout à la fois :

– Je me souviens de vous l’avoir em­pruntée hier après-midi, mais cela ne pouvait pas vous gêner, vous ne pouviez en avoir besoin puisque vous n’étiez pas là. Elle se tut un instant pour souligner que de pareils manquements étaient lourds de sens. Je suis presque sûre de l’avoir remise à sa place.

Marthe n’avait pas bougé depuis qu’elle était entrée dans la pièce. Les tiroirs de son bu­reau n’avait pas besoin d’être ouverts et fouillés pour qu’elle sache que sa gomme n’y était pas. Des petits riens, dans sa vie, elle en avait en dose suffisante pour lui faire ou­blier les siècles de malheurs qu’elle n’aurait pas le temps de vivre mais pour lesquels on lui faisait crédit. Un peu étonnée, elle pensa que la haine devait avoir une odeur quand elle entendit le bavardage reprendre :

– Oh, suis-je bête, la voici ! Pourtant j’au­rais juré… N’est-ce pas incroyable la con­som­mation que nous faisons de ces gom­mes ? Figu­rez-vous que j’en ai pris cinq neu­ves dans la réserve il y a deux semaines et que ma dernière était complètement inutilisa­ble dès hier matin. A ce propos, la boîte est presque vide, il faudra renouveler le st… 

Est-ce par intuition ? Madame Crépin se tassa sur sa chaise brusquement au milieu de sa phrase, juste à temps pour éviter le présen­toir de tampons qui vola dans la pièce et percuta le mur d’un bruit sourd à quelques dizaines de centimètres à droite de son oreille ornementée. Marthe avait repris sa position initiale, les mains à plat. On aurait pu croire qu’elle n’avait pas bougé. Son visage était vide de toute expres­sion, comme si son énergie refluait pour conte­nir la colère qui montait. Seuls ses yeux, humi­des aux com­missures des paupières sous la contrainte de la fixité qu’elle leur imposait, tra­hissaient son tumulte intérieur. Elle rugit enfin d’une voix étrangement monocorde.

– Je sais que vous voulez me faire passer pour folle ! Ah, mais je vois clair dans vos manigances ! Je sais plus de choses que vous ne croyez !  Vous vous êtes tous mis d’accord, mais j’ai compris. Vous ne réussi­rez pas. C’est ce salaud de Capon qui vous dit ce que vous devez faire, mais vous allez voir ce qui va lui arriver ! J’ai les moyens de lui faire du mal à cette ordure ! Tout va se payer ! Vous entendez ? Tout ! J’en ai des choses à dire, vous savez ! Et quand je parlerai, il perdra tout. Tout !

Ahuries et terrorisées, les deux secré­taires s’étaient tapies dans le minuscule couloir d’en­trée. Monsieur Redon surgit de son bureau atterré par la rafale de rires sono­res et hystéri­ques qui avait suivi la tirade ha­letante. Cet homme doux et posé ne savait que faire devant tant de déraison exubérante. Désemparé, il tenta pourtant de s’approcher de son employée. Son mutisme présageait un danger, une nou­velle explosion de vio­lence en gestation. Dou­cement, il lui parla, s’approchant pas à pas, te­nant les propos insipides et rassurants que l’on susurre à un chien prêt à mordre. Un nouvel hurlement de bête fauve le paralysa sur place. Il aurait voulu qu’un médecin apparaisse là, tout de suite et l’emporte avec lui, dans une cami­sole de force s’il le fallait. Il aurait voulu avoir fait plus cas de toutes les plaintes dont on lui avait fait part sur le comportement inquiétant de cette employée qu’il connaissait depuis trente ans.  Quand Marthe ne fut plus qu’un pantin désossé par le flot de sanglots qui la libérait en­fin, monsieur Redon lui suggéra de rentrer chez elle. Tout allait rentrer dans l’or­dre, tout irait bien, elle verrait. Un peu de repos et tout serait terminé.

Elle se coucha immédiatement et dor­mit trois heures d’affilée. En fin d’après-midi, elle se résolut à faire un saut au cabinet du médecin pour qu’il passe dans la soirée. Elle comprenait qu’il serait mal venu de retourner travailler le lendemain. Il l’arrêta un mois. Le chiffre la fit frissonner comme une sentence pendant que lui revenait en mémoire la scène de la matinée. Elle avait craqué. De­puis combien d’années avait-elle cherché sa corbeille et sa gomme pra­tiquement tous les matins en ravalant sa colère pour ne pas en arriver là ? A quoi bon compter : elle y était, là, maintenant. Un mois d’arrêt ma­ladie. Malade des autres, oui. Si elle avait le téléphone peut-être qu’elle appellerait sa fille. Peut-être que non.

Monsieur Redon resta un peu plus tard au bureau ce jour-là, en quête d’une solution hono­rable pour tout le monde dans cette question épineuse. Il referma son dossier satisfait de sa lecture et de son idée. Ma­dame Valin aurait  cinquante-neuf ans en mars, c’était un bon âge pour la préretraite. Puis, étant donné la politique actuelle, c’était le moment où jamais. Dans l’intérêt général, il était inenvisageable de garder cette employée dévouée pendant encore six ans.

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Written by saufcila

23 septembre 2012 à 12 h 24 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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Une Réponse

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  1. Bien joué Saufcila ! Je pressentais bien une ambiance de m… chez Redon mais plutôt à l’atelier entre les zhommes. Ben non, c’est dans les bureaux que c’est rude, chez les femmes donc !

    Mais je n’ai peut-être encore rien vu ?

    🙂

    Juléjim

    23 septembre 2012 at 16 h 48 min


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