LES VREGENS

 » Et j’ai une maman, comme tout le monde ! … »

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Cette évidence, pour ne pas dire ce lieu commun, c’est Vincent Lindon qui n’a pas craint de la rappeler tout récemment lors de sa participation à l’émission « Comme on nous parle » sur france-inter. Il était en promotion pour le dernier film de Stéphane Brizé « Quelques heures de printemps ». J’ai vu le film, j’ai aimé ce qu’il suggère et la façon avec laquelle Brizé présente les choses en les contextualisant. C’est pourquoi je pardonne volontiers cette facilité de langage de la part de Vincent Lindon qui sait si bien incarner les taiseux à l’écran mais qui se révèle un fieffé bavard sur les ondes radio ou devant les caméras de télévision. D’ailleurs, là, au cours de l’émission, il l’a même revendiqué en incitant tout le monde à se parler, à communiquer, à se dire « je t’aime ». Avant qu’il ne soit trop tard. Un peu façon Louis Chedid.

 

 J’ignorais alors à quel point, Lindon comme Chedid disaient une chose essentielle sous l’apparence d’une banalité ; il aura fallu que je reçoive le livre de l’un de mes anciens professeurs, livre dédié à sa propre mère, pour que je prenne pleinement conscience de sa réelle pertinence.

Le livre est édité en auto-édition sous les bons hospices de lulu.com. Il est probable qu’il ne soit lu que par quelques centaines de personnes, peut-être un millier,  bien que le message qu’il porte soit de portée universelle. C’est pourquoi j’en parle ici avec un plaisir et une motivation redoublée.

 

Claude Dubois fut mon professeur d’histoire-géographie au collège (anciennement dénommé « Cours complémentaire »). Je garde le souvenir d’un homme bienveillant, à la voix forte. Engagé politiquement, il était conseiller municipal socialiste, animateur socioculturel, il faisait partie d’une troupe de théâtre amateur (dont j’ai fait partie à sa demande durant une année, alors que je n’étais âgé que de 15 ans) et il était présent à chacune des réunions-débats organisées par le foyer socioculturel de la ville, sorte de Maison des jeunes et de la culture.

Si j’associe dans le même propos le film de Stéphane Brizé et le livre de Claude Dubois c’est qu’ils sont à mes yeux deux exemples qui illustrent de façon convaincante et contradictoire l’importance du langage dans les relations humaines. Dans un cas, les deux personnages principaux sont dans une situation de quasi impossibilité de communiquer : Alain, le fils, et Yvette, la mère, vivent et souffrent côte à côte, sans parvenir à trouver les mots qui pourraient les réconcilier, les apaiser et même les rendre solidaires. A l’inverse, Blanche, qui témoigne d’une longue vie de dur labeur et de douleurs multiples, a trouvé auprès de son fils Claude réconfort, écoute et aide, ce qui à l’évidence lui a au moins rendu la dernière partie de son existence plus douce et bonne à vivre. Née en 1910, décédée en 2011 dans sa cent deuxième année, Blanche aura eu la bonne idée et l’énergie, à partir de 1997, de consigner dans des carnets divers témoignages de sa vie. Dans un avertissement au lecteur son unique fils Claude explique le contexte, les conditions et l’esprit de la démarche avec laquelle il a réalisé le désir de sa maman afin que l’histoire de sa vie fasse l’objet d’une publication :

 « Ces mémoires d’une centenaire sont publiées à sa demande, à partir de nos conversations et des récits que m’a faits ma mère, mais aussi, et surtout, avec les cahiers qu’elle m’a donnés et les nombreuses photos contenues dans ses albums.

Ces cahiers sont de cinq sortes :

 

  • trois cahiers intitulés « Ma vie » écrits depuis 1997, qui reprennent à peu près les mêmes évènements tout en se différenciant par des détails, des compléments.
  • un cahier intitulé « Douze métiers, treize misères » où ma mère reprend toutes les professions qu’elle a exercées dans sa vie depuis l’âge de dix ans jusqu’à soixante-cinq ans.
  • un autre consacré à mon père (Georges II). Elle y évoque sa maladie, son caractère et surtout ce qu’elle a dû assumer elle-même dans ces circonstances
  • le cinquième consacré uniquement à quelques anecdotes de sa jeunesse
  • enfin une vingtaine de cahiers où, depuis 1998 et son arrivée au Mans, elle note les évènements de ses journées, un journal où elle évoque ses occupations, ses états d’âme, et livre quelques réflexions…

… […]…

 

Les titres des chapitres et celui de l’ouvrage sont de mon fait.

 

Je termine en rappelant au lecteur que le texte qu’il va découvrir est celui écrit par ma mère. Comme je l’ai dit plus haut j’en ai toujours respecté l’esprit ; ses propos peuvent choquer ou surprendre lorsqu’elle évoque ses rapports avec sa mère ou ses maris mais ce sont ceux qu’elle a exprimé tout au long de ses écrits, et je devais les retranscrire le plus fidèlement possible, y compris le désordre parfois dans les évènements et les propos, surtout en ce qui concerne le chapitre « Georges Ier »… »

Claude a confié le soin de préfacer son livre à un écrivain breton, François Cléac’h, auteur de « Oh ! le sale petit Breton ! Une enfance bretonne en Cornouaille (1940-1950) ». En quelques pages, François, s’adressant à Blanche comme à une amie de jeunesse, esquisse ce que nous allons découvrir au fil des pages :

 « Difficile le parcours de Blanche ? Assurément, il le fut et ce dès le départ , « chienne de vie », a-t-elle certainement murmuré maintes et maintes fois en considérant son enfance misérable de fille cadette confrontée, dès sa prime enfance, au manque profond d’amour d’une mère qui avait connu certainement son lot de douleurs et de frustrations.

Blanche – permets-moi ce respectueux tutoiement d’affection – tu n’as pas vraiment eu de chance, car ton coeur débordait d’amour et ne cherchait que les occasions de le manifester à autrui, tout en t’évadant, dans ta jeunesse, avec l’espoir d’oublier tes difficultés, en dansant dans les bras de l’homme aimé… »

…[…]…

« Y a-t-il une revanche possible contre l’adversité économique et affective ?

Oui, malgré tout, Blanche, tu vas la tisser progressivement et la forger par ton caractère fort, ton esprit de décision et ton activité incessante, en t’appuyant sur l’amour de ton cher Claude et celui si réconfortant de cette mémé Dubois que tu considères comme ta véritable maman. »

…[…]…

« … témoin de son temps, Blanche l’est assurément en nous donnant un aperçu authentique de la vie des ouvriers agricoles et surtout des servantes de ferme entre 1920 et 1940. Très corvéable, astreint à des horaires de travail inimaginables de nos jours, quelquefois mal et sous alimenté, souvent sans soins médicaux, ce prolétariat des campagnes, dispersé et inorganisé, mais très nombreux dans notre France rurale de la première moitié du siècle, vit sous nos yeux par les mots simples mais si pathétiques de Blanche. »

 ***************

Blanche et ses trois Georges, qui écrit ses premiers mots en 1997 (elle a alors 87 ans !) dans son tout premier cahier :

« Dans mon enfance j’ai toujours été une mal aimée. C’était l’enfer ! Papa fut absent pendant quatre ans (la guerre) et ma mère ne chérissait que mon frère tant désiré, Albert, de dix ans mon aîné.

Pour lui les câlins et pour moi les larmes ; jamais consolée mais giflée à toute volée, la terreur pour mes fesses quand elle baissait ma culotte pour taper plus fort. Je hurlais de vivre cette humiliation, cette souffrance, sans savoir pourquoi elle aimait cela. Je pense que c’était pour elle un besoin de se soulager… »

 Christiane Rochefort, dans un superbe essai libertaire, publié en 1976, « Les enfants d’abord » écrivait sur la couverture du livre cette phrase : « De tous les opprimés doués de parole, les enfants sont les plus muets. »

Le 30 octobre 2011, Blanche sera inhumée au son d’un accordéon accompagnant un succès d’Edith Piaf : « Je ne regrette rien »

**************

Je sais bien que je ne sais rien,

Que jamais je ne comprendrai

Ce que je fais sur cette terre

Où toujours cruel, le destin

N’a que cartes truquées en main.

Mais je me souviens de ma mère

Dont la vie fut pourtant amère,

De ma mère peinant sans fin.

Et c’est le meilleur de mon pain.

(Maurice Carême)

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Written by Juléjim

24 septembre 2012 à 17 h 39 min

4 Réponses

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  1. Putain c’est beau. Merci.

    Tu n’as pas mis le lien vers Lulu, je me permets de le faire ici: Blanche et ses trois Georges 14€25, faites-vous plaisir.

    gemp

    24 septembre 2012 at 18 h 31 min

  2. Merci pour tout Gempounet !

    🙂

    Juléjim

    24 septembre 2012 at 21 h 36 min

  3. Merci beaucoup pour cette critique qui ira droit au cœur de mon père et me touche également beaucoup, amicalement, Eric

    Eric Dubois-Geoffroy

    24 septembre 2012 at 23 h 37 min

  4. Rejoignez la page Facebook de « Blanche et ses trois Georges », soutenez cet ouvrage et encouragez son auteur par un « like » sur http://www.facebook.com/BlancheEtSesTroisGeorges

    Eric Dubois-Geoffroy

    24 septembre 2012 at 23 h 40 min


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