LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 13 & 14

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Chapitre 13

Roger Capon se réveilla fourbu, brisé, in­capable de croire, d’espérer, de vouloir. L’entrevue avec monsieur Redon lui trottait dans la tête depuis des jours sans qu’il puisse s’en débarrasser. Ses rêves lui fai­saient revivre inlassablement la scène sous différentes variantes. Dans le cauchemar qu’il redoutait le plus, il voyait s’élargir sous sa chaise une flaque poisseuse qui lui faisait honte. Pour détourner l’attention de monsieur Redon, il fanfaronnait stupidement. Son pa­tron s’énervait, réclamait plus de sérieux. Mais, il paniquait, ses chaussures qui baignaient au milieu de la flaque s’imbibaient de la substance répugnante. Les jambes de ses pantalons devenaient humides à leur tour, tout son corps absorbait le liquide, l’épongeait pour ainsi dire. Il se réveillait en sursaut, suf­foquant, empli de dégoût au contact de ses draps trempés de sueur. Il sentait sa raison chavirer. Tout l’irritait, l’épuisait. Il était à bout.

Ce matin-là, encore bouleversé de son rêve, il regarda sa femme avec insistance,  comme on joue sa dernière pièce au casino, ratissé jusqu’à la croûte, fébrile du sursaut d’énergie que procure la satisfaction de l’ul­time défi, de l’insoumission bravache qu’il y a à jouer quitte ou double.  Il guettait avec une attention sournoise un frémissement de cil qui enfoncerait le clou, confirmerait les élucu­brations de son esprit malade. Mais Marie, forte d’un long travail sur elle-même, gardait en toute cir­constance une parfaite maîtrise de la moindre parcelle de son corps, particu­lièrement quand elle faisait semblant de dor­mir. Que son regard ait si peu de poids finit d’anéantir Capon, de lui insuffler l’idée con­fuse de son effacement pro­gressif de la sphère des autres. Sa belle assu­rance s’était réduite à une peau de chagrin té­nue. Seule restait l’obstination aveugle de son instinct de survie qui s’efforçait d’étouffer toute activité cérébrale. Son corps se résolut à des­cendre à la cuisine manger un peu. À quelques mar­ches du carrelage froid du rez-de-chaussée, il s’arrêta, s’assit et appela le sommeil ou le coma ou n’importe quoi qui le tire de là. Dans l’entrée, à quelques centimètres de la porte, il distinguait une petite tâche blanche, de la taille d’une carte de visite.

 

Je t’ai volé ta réputation, ton honneur et ton orgueil. Ta deuxième leçon fut l’apprentissage de l’isolement. Je te volerai les tiens pour t’apprendre à vivre.

Le Voleur de Vie

Une vague chaotique enfla dans sa gorge hésitant entre le rire et le sanglot. Il avait posé le bristol en appui contre la carafe qui trônait sur la table de cuisine en pin. Il fallait maintenir entre lui et la chose qu’il dé­chiffrait, décodait, gravait dans sa mémoire, la distance indispensable pour ne pas la dé­chirer. Il sentait les deux mains lourdes du sommeil appuyer sur ses épaules et sur sa nuque, les mouvements reptiliens de ses viscères, les tenailles qui l’étranglaient jus­qu’à lui faire venir les larmes aux yeux. La menace de lui prendre les siens lui parut au premier abord absurde. Mais l’angoisse qui lui sciait les méninges depuis les dernières semaines avait déve­loppé aussi son imagi­nation. Les visites et les appels épars de ses enfants dont il croyait se soucier comme d’une guigne pouvaient disparaître tout à fait. La forteresse bâtie par sa femme année après année avait l’épaisseur minérale d’une présence refusée certes, mais d’une pré­sence. Elle le méprisait comme un chêne centenaire ignore la mousse qui l’envahit. Il comprit soudain qu’elle pouvait se passer de lui. Il constata en même temps qu’il n’avait jamais vécu seul, hormis pendant les quel­ques mois où elle était retournée chez ses parents, il y avait si longtemps maintenant. Mais même à l’époque, il n’avait jamais été question d’un divorce. Il savait qu’elle revien­drait. Il se rassura comme il put : si elle ne l’avait pas quitté vingt ans auparavant, pour­quoi le ferait-elle aujourd’hui qu’elle était vieille ?

Il raccrocha violemment le combiné à la douzième ou treizième sonnerie. Sans sur­prise, Benoît ne répondait pas, toujours mené par monts et par vaux selon les néces­sités de son travail. Quant à Caroline, il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait lui dire. Le besoin impératif de leur parler éveillait en lui une kyrielle de sentiments in­édits. Sa con­science dépliait douloureuse­ment les pans de mauvaise foi qui recou­vraient ses vieilles déci­sions indiscutables. Il ne connaissait pas le numéro de portable de son fils parce qu’il avait toujours considéré ces gadgets comme des dépenses frivoles et qu’il avait juré, la main droite levée, qu’il pré­férait ne plus jamais lui parler plutôt que payer trois francs la minute pour ça. Les « jérémiades » de Benoît lui revenaient à l’esprit malgré lui. Il était toujours en déplace­ment. VRP traversant la Bretagne de long en large, dor­mant dans des chambres d’hôtels impersonnels et automatisés, de la même chaîne de préfé­rence, pour nourrir l’illusion qu’il rentrait chez lui le soir. Pendant le chan­tier de Guingamp, ils s’étaient croisés rapi­dement pour les clefs de l’appartement. Be­noît avait pris sur ses heures de sommeil pour déjeuner un dimanche midi avec lui. Le souvenir qu’il l’avait laissé payer parce qu’il ne voyait pas la nécessité d’aller au restau­rant s’enfonçait comme une aiguille dans ses nerfs tendus.

Le répertoire téléphonique familial res­semblait à un condensé de l’annuaire de Lessay et des environs. Tous ses copains, toutes ses connaissances y figuraient ainsi que le numéro du téléphone fixe de Benoît, inchangé depuis quatre ans. Inchangé et inutilisable. Il tourna les pages avec impa­tience mais ne trouva pas celui de son porta­ble. Marie l’avait forcément noté quelque part ! Capon ferma les yeux, bascula la tête en arrière et inspira profondément. Il sentait grossir en lui un de ces accès de colère ful­gurants qui lui faisaient perdre la boule quoti­diennement. Il respirait lentement pour endiguer le flot de pensées insidieuses qui le submergeait. C’était elle, cette garce qui l’avait séparé de son fils en le transformant en lavette. Elle, elle l’avait son numéro, plan­qué quelque part dans ses petites affaires ! Dans un éclair de clairvoyance crue, il feuilleta le calepin sans ménagement et ne fut pas surpris de trouver la liste raturée des nombreux numéros de sa fille. Le dernier était également rayé, il l’essaya sans se faire d’illusion et écouta plusieurs fois le timbre synthétique de la boîte vocale ré­péter inlas­sablement qu’il n’y avait plus d’abonné à ce numéro. Où habitait Caroline exactement ? Depuis combien de temps avait-il renoncé à suivre la trace de ses innombrables démé­nagements qu’il jugeait tous plus insensés les uns que les autres ? Depuis combien de temps s’en était-il remis à sa femme pour tenir à jour tous ces changements ? Il es­saya de chas­ser d’un raclement de gorge l’idée gênante et persistante qui inversait la ques­tion. Depuis combien de temps Caroline avait-elle renoncé à l’informer des boulever­sements de sa vie ? Il raccrocha brutalement le combiné.

Il déglutit avec difficulté pour avaler une gorgée de café refroidi. La nausée qui lui faisait remonter les tripes aux bords des lèvres ne res­semblait pas à celles qui accom­pagnent les gueules de bois. Ce qu’il éprou­vait n’avait rien à voir avec le vertige éthyli­que, familier et rassu­rant. Ses yeux se des­sillaient au fil des semai­nes. Une lucidité en­core balbutiante mais déjà teigneuse empoi­sonnait ses souvenirs, ses principes, les sa­lissait. Tout vacillait en lui, il n’était plus lui-même. Sa morgue virait au sar­casme, sa force devenait violence. Incidem­ment, sa confiance se manifestait encore par un misérable culot ou des impulsions rageuses mais le plus souvent il était paralysé d’incer­titudes. De vagues questions, nouvelles pour lui, émergeaient à la surface de son engour­dissement. Comment avait-il pu vivre jusqu’alors sans être rongé par le doute ? Com­ment avait-il pu croire que sa vie était cons­truite aussi solidement que sa maison ? D’ailleurs, cette maison elle-même était voi­lée d’un nou­veau jour terne comme si ses yeux avaient pâli durant la nuit.  Un bref re­gard circulaire attrapa au vol la hotte aspi­rante vide dans laquelle pen­daient quelques fils dénudés attendant toujours et encore d’être branchés, les taches de salpê­tre qui moussaient dans l’angle au-dessus de l’évier et le long des plinthes sous la fenêtre. Le provisoire vieillissait. Isoler les murs coûtait trop cher quand il avait posé le papier peint. À l’épo­que il était encore un peu timoré et n’avait pas osé se servir dans l’entrepôt. Tous les trois ou quatre ans, quand le salpê­tre devenait trop visi­ble, il retapissait avec quelques mauvais rou­leaux achetés en solde dans les magasins spé­cialistes de la pacotille en liquidation, tout produit de qua­lité médio­cre. Il était hors de question d’investir dans un beau papier imperméable tant qu’il n’aurait pas posé la laine de roche et le placo-plâtre. Et la cuisine ne fai­sait pas partie de ses priorités. Le provi­soire avait à la lon­gue un arrière-goût de pré­caire, sa femme le lui avait suffisamment repro­ché. Elle avait su se plaindre, se moquer de ces « cache-misère » mais n’avait jamais travaillé, jamais rapporté à la mai­son l’argent que supposaient ses goûts de luxe.

Les insultes palpitaient sur ses lèvres. D’humeur fluctuante, il puisait ses dernières res­sources dans ces sursauts de colère in­tense qui l’immunisaient momentanément contre l’abat­tement. Elle pouvait crever, elle aussi. Bon dé­barras ! Il lui sembla soudain que la carte ne l’avait pas quitté des yeux, qu’elle scrutait son visage, narquoise, raillant ses velléités d’em­portement. Ses veines se dilatèrent, un déluge d’adrénaline lui transperça la cervelle. Une furie incontrôlable s’empara de lui, le mit debout et le jeta dans l’escalier. Il gravit les marches comme un automate dé­ment, enfonça la porte de la chambre conjugale plus qu’il ne l’ouvrit et se rua vers le lit vide. Sa femme était adossée au mur, debout près de la fenêtre, habillée et coiffée. Il comprit qu’elle guettait son départ et sa fureur s’embrasa da­vantage encore. Elle ne laissait transparaître aucun signe de surprise ou d’inquiétude et l’ob­servait en si­lence. Dès qu’elle avait entendu les pas lourds dans l’escalier, elle avait su ce qui allait se passer. Pourtant, elle reçut le déluge abject des insultes rebattues de son rustre de mari en restant de marbre. Une expression in­définissable flottait sur son visage, mélange de consentement, d’appréhension et de per­sévé­rance récompensée. Il aurait dû com­prendre que son regard le traversait pour contempler la mire d’un soulagement es­compté de longue date. Il aurait dû compren­dre qu’elle se préparait à une corvée pénible et fatale avec la volonté et la détermination que procure la certitude d’en finir vite. Il aurait dû se souvenir de l’avertissement prophétique de la carte.

Il frappa ce corps qui ne résistait que par inertie. Il brailla tout ce qu’il avait sur le cœur pour couvrir le silence épais qui l’étouffait. Ses poings enragés d’être enchaî­nés depuis si longtemps s’abattaient de toute leur force. Il ponctuait ses efforts de « han » soulagés. Sa femme s’était recroquevillée sur elle-même, se protégeant sans combattre. Quand la pluie de coups cessa, elle attendit encore un moment, méfiante, avant d’être sûre que le souffle hale­tant et entrecoupé de toux de son mari annon­çait bien la fin de la raclée. Elle desserra lentement le frêle bouclier de ses membres ankylo­sés et dou­loureux, réprimant de toutes ses for­ces les cris de souffrance qui lui nouaient la gorge. Capon ouvrit les yeux sur ses poings en­dolo­ris, secoué de spasmes. Il déplia ses doigts crispés et se pencha vers sa femme pour l’aider mais le visage qu’il vit, révulsé de dé­goût, le pétrifia. Marie tenta de prendre appui sur son genou droit qui lui arracha un siffle­ment et re­fusa de la porter. Au ralenti, avec une lenteur précautionneuse et calculée, elle se laissa rouler sur le flanc gauche que le mur avait préservé des coups. Capon, stu­pide, hébété, assista à l’étrange reptation de sa femme qui se dirigeait résolument vers la table de chevet, vers le télé­phone. Il écoutait son sang marteler à ses tem­pes la litanie des la­mentations, des suppliques, des regrets et des excuses qu’il était incapable de formuler et qui n’auraient eu, du reste, aucun sens.

Chapitre 14

Pendant ce temps, Pierre Lahaye ar­pen­tait les rues du bourg de Lessay en tâ­chant de se convaincre des bienfaits d’une balade mati­nale. Que la victime soit Capon le rendait irasci­ble, sa compassion pour le bon­homme attei­gnait ses limites et il ne pouvait s’empêcher de trouver tous ses fricotages bien mesquins. Quant à Marthe Valin, elle faisait une suspecte dont il se serait bien passé. Aller interroger cette femme brisée le rebutait. Il retardait l’échéance en laissant libre cours  au débat intérieur qui lui rappelait tantôt son devoir de gendarme, tantôt la gêne qui le gagnait à l’idée d’aller la déranger. Il aurait aimé, du fond du coeur, brouiller les cartes et inverser la situation. L’urgence des menaces qui planaient sur Capon ne parve­nait pas à lui ôter de la tête que l’énergumène aurait toujours plus à se reprocher à lui-même qu’à quiconque.

La semaine précédente, sous prétexte de lui apporter une bonne portion de tarte aux pommes, la femme de l’adjudant Dubosq lui avait fait le compte rendu des rumeurs qui circulaient depuis le licenciement de Marthe Valin. Elle lui avait raconté, avec un foison­nement de détails invraisemblable pour quel­qu’un qui n’avait pas assisté à la scène, la crise de la vieille folle, les menaces qu’elle avait proférées à l’encontre de Capon, la violence dont elle avait fait preuve. Puis Jacqueline Dubosq avait regagné ses pé­nates, fière d’avoir accompli son devoir en in­formant le « Capitaine » des dernières nouvel­les et particulièrement heu­reuse d’en savoir plus que lui à ce sujet.

Jacqueline Dubosq était partagée entre son obséquiosité naturelle à l’égard d’un gradé, qui plus est d’un officier, et sa rancune à l’encontre de Lahaye qui, depuis deux ans, avait valu à son adjudant d’époux, patron en sa gendarmerie jusqu’alors, de n’être plus qu’un sous-fifre, sous-officier de surcroît. Elle se consolait toutefois en s’armant de pa­tience. Dans quelques mois, l’imposteur parti­rait en retraite et son mari retrouverait la jouissance pleine de son poste et de son aura de chef. Lahaye n’ignorait rien des ar­rière-pensées de madame Dubosq et la laissa savourer sa petite victoire, c’était de bonne guerre. Qu’y avait-il de surprenant au fait que l’entorse au règlement dont il avait bénéficié soit considéré comme un passe-droit par l’adjudant qui en était la victime ? Et comment lui en tenir rigueur ? A quoi bon leur expliquer qu’il était prêt, pour obtenir sa mu­tation, à être rétrogradé s’il le fallait ? Sa de­mande avait été rejetée comme farfelue. D’ailleurs, l’adjudant Dubosq n’étant pas dis­posé à quitter son fief, renoncer à son grade de capitaine ne l’aurait mené nulle part. De nature fainéante et discrète, il n’avait pas jugé utile de donner de plus amples explica­tions et trouvait son compte dans la réputa­tion d’original dont il avait hérité à la suite de cette affectation peu commune. Par souci de conciliation, il évitait toutefois de donner des ordres à Dubosq, et se posait avec lui sur un pied d’égalité autant que possible.

Certes c’était à son corps défendant, mais Jacqueline était surtout parvenue à dé­tourner les soupçons de Lahaye de Marthe Valin : de toute évidence, la pauvre femme était trop perturbée pour planifier une ven­geance. Ce récit avait au contraire conforté le gendarme dans l’intuition que les véritables racines de cette histoire étaient bien enterrées et qu’il fallait chercher un animal à sang froid, glacial même. Le len­demain, Lahaye avait fait un saut à l’entreprise afin d’interroger « Les Guillotines », – surnom dont madame Dubosq avait affublé les secrétai­res-, et de se faire une idée sur la portée des fameu­ses menaces. Avaient-elles pris en sténo cha­que mot de leur collègue ? Toujours est-il qu’elles lui avaient récité en choeur, dans un accord parfait, chaque tirade, qu’elles avaient énuméré dans un ordre syn­chrone et par le menu tous les gestes de Marthe Valin. Pantois et plus perplexe que jamais, il était reparti avec l’impression d’avoir vu la crise en vidéo.

Ses rêveries l’entraînèrent aux abords de l’église abbatiale. Il traversa la parcelle en friche qui tenait lieu de parvis. L’herbe bonne ou mau­vaise y reprenait vigueur en cette fin d’hiver clémente. Les bourgs de campagne pouvaient se payer le luxe de terrains inutili­sés sans qu’ils soient vagues pour autant. Deux grands mar­ronniers avaient pris pos­session du lieu depuis toujours dans l’esprit des gamins qui venaient y jouer le mercredi. Personne n’aurait jamais eu l’idée de con­tester leur droit de préséance sur tous les promoteurs aux dents aiguisées. Lahaye resta un instant entre les deux grands arbres rassurants qu’il n’avait pas vus depuis des lustres. Il songea enfin à sa retraite avec sé­rénité : sa mémoire ne l’avait pas trahi quand elle lui avait insufflé l’envie de revenir à Lessay où plus personne ne l’attendait. La Landelle, la Bourbière, le havre, sillonnés de chemins de terre, avaient mené de l’un à l’autre de ces lieux les cavalcades tumul­tueuses de son enfance. Aujourd’hui ces noms lui promettaient les flâne­ries sages et contemplatives auxquelles il aspi­rait. Les deux marronniers lui rappelèrent avec bonté qu’il n’était pas revenu en quête du passé, mais avide d’un port d’ancrage, assez fami­lier pour qu’il ne s’y sente pas perdu, assez lointain pour qu’il puisse s’émerveiller. Il passa devant le monument aux morts, traversa une placette et deux rues et se re­trouva devant « les HLM du bourg », nommés ainsi par opposition à ceux « de la Landelle » plus en périphérie, près du champ de foire, et par conséquent malfamés. Lahaye sourit en pensant aux prétentions de cette bour­gade qui flattait les « nantis » du centre en entre­te­nant la petite banlieue dont elle s’était dotée.

Une image insolite et floue de poupées russes s’imprima dans son esprit puis s’es­tompa pour prendre corps dans des visions plus concrètes, quasi photographiques, des villes successives qui l’avaient hébergé du­rant sa longue et inconsciente migration sio­niste vers l’Ouest natal. La population ouvriè­res des Lilas, des années soixante, l’emplis­saient d’une nostalgie banale de vieillard et prenaient avec le recul des allures d’âge d’or qui l’irritaient.  Nanterre, sa fac et ses bidons villes. Sartrouville, ses rues aux bouti­ques cossues et ses cités en béton, neuves et déjà défraîchies, que le commerce de proxi­mité abandonnait à leur grisaille. L’élégance béton­née des immeubles standards de Perret, au Havre, dissimulait pour ceux qui ne voulait pas la voir une répartition fasciste de la population. Dans le centre ville, les feus immeubles d’avant-guerre dignes d’Haussman avaient été rempla­cés par des édifices martiaux qui gardaient comme une empreinte génétique le souvenir et les prix du passé opulent de ce port enrichi par les ar­mateurs, les commerçants et les négriers. Mais, sur les hauteurs et dans tous les quar­tiers périphériques, les anciens ouvriers des chantiers navals étaient de­venus des chô­meurs. Leurs enfants disaient qu’ils « allaient au Havre » quand parfois ils se rendaient au centre-ville et il arrivait qu’à dix ans un gosse de la Mare Rouge n’ait jamais vu la mer. Dé­filaient dans sa tête d’autres ghettos urbains que ne pouvait pas justifier la crois­sance maligne des agglomérations, comme la Madeleine à Evreux. A vrai dire, même le calme apparent des sous-préfectures de l’Orne et du Calvados recelait discrètement ses laissés pour compte plus sages, assou­pis par l’air pur de la campagne ou par son immobilisme.

Pierre Lahaye dévidait la pelote indé­cise de ses réflexions quand il trébucha sur le sens soudain révélé des poupées russes. Une vraie lapalissade : le terreau indispensa­ble au déve­loppement des êtres vivants pro­vient de la dé­composition d’autres êtres vivants. C’était dans l’ordre des choses.

La barre des HLM du bourg était divi­sée en une dizaine de logements à un étage accolés les uns aux autres. Elle n’avait rien à voir avec les tours et les barres des ban­lieues mais res­semblait plutôt aux corons du Nord, aux cités ouvrières de l’ère paterna­liste. Emprunté, Pierre Lahaye examinait les barreaux en fer forgé qui protégeaient et ren­daient inaccessible la vitre « goutte d’eau » rugueuse de la porte d’entrée. Il n’y avait pas de sonnette. S’il était vraiment dé­cidé, le vi­siteur persévérant devait chercher un moyen de manifester sa présence sans se faire mal aux doigts.

 Lahaye frappa finalement à la porte du garage. Un silence décourageant lui répondit. Il insista l’oreille tendue, à l’affût d’une preuve de présence.  Après quelques longues se­condes d’attente vaine, il se résolut à cogner fermement de son poing fermé au panneau inférieur de la porte d’entrée à défaut de pou­voir le faire ailleurs. Une porte claqua quel­que part dans la maison. Au diable la poli­tesse ! Il renouvela ses coups tâ­chant toute­fois de les rendre plus courtois. Il discerna une ombre furtive derrière la vitre trou­ble. Marthe Valin attendait qu’il se lasse. Il frappa de nouveau. L’ombre se découpa alors net­tement sur la vitre. Une clef joua dans la ser­rure, la porte s’entrebâilla. Deux yeux durs et réticents réclamaient une explication. Lahaye bredouilla des excuses, se présenta, et pro­fita de la frayeur passagère que provoque généra­lement l’annonce de la « Gendarmerie Nationale » pour forcer délicatement le passage.

Il avança jusqu’au seuil de la salle à manger mais ne s’aventura pas plus loin pour ne pas la brus­quer. Marthe ne l’avait pas quitté des yeux et avait reculé de deux pas quand il en avait fait un. Lahaye était décon­certé par la peur qu’il lui inspirait. Il s’était pourtant préparé à quelque chose de ce genre, mais ne s’attendait pas à la panique presque palpable qu’elle maîtrisait tant bien que mal en se taisant. Il lutta pour ne pas se laisser gagner par la tension ambiante et s’assit posément. Il sortit son paquet de ta­bac, son carnet de feuilles à rouler et son briquet et les disposa devant lui sur la table. Il lui demanda d’une voix tranquille s’il pouvait fumer. Elle ac­quiesça d’un signe de tête et s’enfuit dans la cuisine chercher un cendrier. Le miracle de la nicotine agissait, l’agressivité déclinait. Quand elle revint, elle s’installa sur une chaise en face de lui, toujours barricadée dans son mutisme mais le visage moins hostile.

Il bavarda seul un moment dans une con­versation à laquelle ne participait que la dilata­tion variable des pupilles de son interlo­cutrice. Malgré une approche progressive et circons­pecte, ses yeux noirs de fureur l’in­cendièrent dès qu’il prononça le nom de Ca­pon. Par tacti­que, il gomma de ses propos tout ce qui pouvait paraître en faveur du mé­canicien et exposa avec prudence les raisons de son enquête, adoptant une certaine dé­sinvolture caustique qui pouvait faire croire qu’il ne prenait pas cette affaire au sérieux. Marthe Valin ponctua le récit de la dérouillée par des ricanements suintants de sous-en­tendus. Elle écouta le gendarme avec un intérêt sans réserve dès qu’il aborda, par petites touches allusives, la question des menaces. Elle ne prit la parole que pour murmu­rer dans un grincement de dents : « Bien fait pour lui. » Le plaisir manifeste qu’elle prenait à enten­dre l’avalanche de malheurs qui s’abattaient sur ce pauvre type consterna Lahaye. Les yeux de cette femme étaient trop expressifs, trop trans­parents pour le tromper. Il traquait le moindre indice qui aurait pu la trahir sans rien trouver d’autre qu’une jubilation franche et spontanée. Un criminel aurait cherché à dissimuler cette joie. Il mé­dita sur une éventuelle duplicité de cette femme réputée folle dont le visage fatigué et marqué retrouvait des couleurs. Le léger rose qui redonne vie aux joues cireuses d’un noyé quand l’air entre de nouveau dans ses pou­mons. Ce rose acheva de le convaincre qu’elle entendait cette histoire pour la pre­mière fois. Il n’y avait rien de surprenant à cela : la chaîne malveillante des rumeurs passe rarement par leurs proies qui devinent plus qu’elles ne savent ce qui se dit sur leur compte et sur celui des autres. Elles subis­sent davantage les contrecoups cumulés de leur réputation et de la mauvaise conscience de leurs détracteurs que leurs attaques di­rectes. Qui aurait pu lui en parler, d’ailleurs ? Elle était trop isolée, trop en conflit avec trop de gens pour qu’on lui raconte l’agression dont Capon avait été la victime. Les rumeurs se colportent sur le ton de la confidence ami­cale. Quant aux cartes, personne à part lui n’en connaissait l’existence.

La méfiance était une seconde nature chez Marthe Valin. Il ne réussissait pas à ouvrir une brèche dans sa défense. A regret, il se rési­gna à l’attaquer de front au risque de ruiner tous les efforts qu’il avait dû déployer pour être en­core assis à sa table, avec un café chaud de surcroît.

– Il est établi que vous avez proféré des menaces contre Roger Capon, le 2 jan­vier der­nier, lança-t-il en la regardant droit dans les yeux.

Une lueur démente troubla un instant le regard de Marthe. Ses traits se figèrent, une expression inquiétante parce qu’indéfinissa­ble alarma Lahaye qui se tint prêt à parer un accès de violence. Il lut sur son visage brouillé par des émotions contradictoires que sa raison flottait entre deux pulsions qui, l’une comme l’autre, arracheraient la muselière qui l’empêchait de parler ou de mordre, selon. Quelque chose bas­cula en elle. Ses yeux retrouvèrent leur limpidité tandis qu’elle re­prenait son souffle. Puis les lar­mes les voilè­rent de nouveau. D’une voix hoquetante, elle lâcha enfin la bonde  à sa fringale de parler, avec l’empressement agité et inquiet des solitaires qui trouvent une oreille prête à les écouter.

– Il est mauvais. Mauvais, gémit-elle. Il m’a fait du mal. Il agrippe les gens, et il les casse entre ses deux mains.

Elle scandait les mots pour les arracher à sa méfiance, se tordant les mains dans un geste éloquent qui remua Lahaye. Tout en elle évoquait la torture d’une plaie macérée, toujours ravivée par les souvenirs, par le si­lence, par la solitude, par l’amertume ravalée.

 – Si vous saviez ! Si les gens savaient, ils me laisseraient. Sa voix s’égarait dans les octa­ves oscillant de la rage vengeresse à l’épuisement.

– Vous n’êtes pas la seule à avoir à vous plaindre de lui, sachez-le. Nous savons que Capon n’a pas la conscience aussi tranquille qu’il le voudrait.

Bien sûr, il voulait la rassurer. Bien sûr il était curieux d’apprendre la nature « du mal » que Capon lui avait fait. Mais Lahaye avait parlé avec conviction. L’aventure de Savary suffisait à prouver que ce type n’était pas un modèle d’honnêteté et qu’il s’embarrassait peu de scru­pules. Et puis surtout, les cartes, toutes perfides qu’elles étaient, avaient contribué à dévoiler ces aspects boueux des activités de Capon. Lahaye était persuadé que leur auteur avait dans ses manches d’autres pistes malodorantes à révéler.

A son tour, Marthe le dévisageait, son­dait ses yeux, soupçonnant une manoeuvre pour lui faire lâcher le morceau. La pratique quotidienne du soupçon et de la méfiance, nourrie des in­nombrables bas­sesses qu’elle avait dû essuyer, avait aiguisé ses réflexes. D’instinct, elle se referma, sur le qui-vive. Elle n’avait pas l’habitude qu’on abonde dans son sens et ce discours lui parais­sait anormal, voire suspect. Cependant, elle percevait incon­sciemment une bienveillance profonde qui la retenait de céder à sa peur.

– Vous êtes surprise que je vous dise cela, n’est-ce pas ? Je voudrais vous con­vain­cre de parler. C’est dans votre intérêt qu’il serait préférable que vous expliquiez ce que vous avez à lui reprocher. Roger Capon est victime de menaces, et vos déclarations publiques du 2 janvier orientent les soupçons vers vous, même si vous n’avez rien à voir avec ce qui lui est arrivé.

 Lahaye essayait de la tranquilliser, de dé­dramatiser sa démarche, de conserver le mai­gre fil de confiance qui avait permis le début d’épanchement de cette femme tour­mentée. Il était persuadé que ses mots se frayaient un chemin dans sa tête, qu’elle lut­tait pour les laisser entrer plus qu’elle ne réfléchissait.

– Dans vos propos du 2 janvier, vous dites exactement : « Vous allez voir ce qui va lui arriver ». Vous avez ajouté aussi : « J’ai les moyens de lui faire du mal ». Vous compren­drez que, vu la situation, vous devenez suspecte si vous n’en dites pas plus.

– Il faudra bien qu’un jour tout se paye. Il le faut ! balbutia-t-elle difficilement entre deux hoquets.

Elle haletait en proie à une souffrance vis­cérale. Ce n’était pas un aveu, ce n’était pas une menace. Non. C’était une supplique, une invocation, un reliquat d’espérance et par-des­sus tout une confession de rancune impuis­sante. De toute évidence, elle souhai­tait ar­demment que cet homme soit puni, meurtri, mort peut-être, mais elle ne pouvait en être l’instrument. Elle ruminait sa rancoeur depuis des années sans doute, elle avait probablement imaginé toutes sortes de ven­geances comme exutoire à la haine qui la rongeait. Les rêves ne sont pas des crimes.

– Vous avez dit aussi : « Quand je parlerai, il perdra tout ! »

Lahaye pensait lui tendre une perche. Il déclencha un affolement enragé. De nou­veau ; il se tint sur ses gardes devant le re­gard torve de bête fauve qu’elle lui lançait. Le rire fou, sonore et cruel dont on lui avait parlé tant de fois lui cisailla les tympans, Puis, le torrent chaotique de phrases hachées et fielleuses qui suivit acheva de l’abasourdir.

– C’est ce qu’ils veulent tous : me faire parler ! Mais, vous ne voyez pas que c’est trop tard ! Que cela ferait trop de mal à tout le monde. Mais, un jour, je craquerai, je de­viendrai vraiment folle, et alors je dirai tout ! Ils voudraient savoir ce que j’ai à dire ! Ils ont peur, ils ont tellement peur de ce que je pour­rais dire ! Mais je comprends tout. Vous êtes venu pour me faire parler ! C’est eux qui vous envoient ! C’est Capon ! Il vous a donné quoi ? Il vous a pris quoi pour vous mettre dans sa po­che ? Il sait s’y prendre, le salaud, pour avoir ce qu’il veut ! Les « échanges de servi­ces », ça le connaît ! Ils ne sauront rien, ça leur ferait trop plaisir ! C’est trop tard maintenant, quand je parlerai, ce sera la fin. M’avoir volé ma vie ne leur suffit pas !

Elle s’était levée, agitée de tremble­ments spasmo­diques, et frappait au rythme de ses vocalises le rebord de la table qu’elle repoussait peu à peu vers le gendarme jus­qu’à lui comprimer l’abdomen. Il se dégagea, désorienté d’être ainsi bousculé par cette petite femme. Quand la voix de crécelle aux into­nations grinçantes et acérées se tut, Lahaye renonça et prit congé aussi calme­ment qu’il en était capable. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, cognait à ses tempes. On peut conserver son sang-froid face à la colère ou à la provocation. Mais la démence électrise et vous laisse vulnérable et désarmé. Perdue dans sa logique tor­tueuse, Marthe Valin éructait encore une sorte de grognement sourd dans lequel il crut distinguer les mots « innocent », « trop tard » et « preuve ». Les jambes défaillantes, il se réfugia dans la rue, harassé.

***

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Written by saufcila

30 septembre 2012 à 7 h 19 min

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