LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap.17

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Chapitre 17

« Je te donne mes yeux pour que tu voies

Tu me donnes tes mains pour recevoir. »

Gaëtan Roussel

Non, il n’avait pas d’enfant. Pas un grand dadais de fils, pas même l’ombre d’une fille vo­lage. Il s’était préparé à être père pen­dant qua­tre dérisoires semaines, pas même le temps de concevoir l’ampleur de cette pe­tite révolution si conforme. Il avait manqué être père, et ne le serait jamais, pas plus qu’il ne serait grand-père. « C’est facile », si facile de ne pas être père. Si facile ? Non, il ne s’était pas abstenu, insouciant. Il n’avait pas reculé, il avait seulement douté, lui, d’en être capable. L’angoisse de Suzanne et les ques­tions fondamentales qu’elle lui envoyait à la fi­gure quand il se laissait aller à lui raconter les jeux, les balades qu’ils feraient tous les trois l’avaient percuté de plein fouet, avaient brisé son élan, fait chanceler son désir jusqu’à la nausée.

– Que crois-tu donc ? Que ma mère m’a portée en songeant au petit enfer douillet qu’elle nous réservait ? Que ton père t’a fait pour avoir sous la main un gentil punching-ball ? Ou pen­ses-tu sérieusement appartenir à une autre es­pèce, et savoir réellement pourquoi tu le veux cet enfant et à quelle image tu le façonneras ? Car il s’agit avant tout de cela : de vivre avec cet enfant pour qu’il s’emplisse de sensations, d’émotions, d’expériences. Es-tu sûr que ce qu’il vivra, avec toi dans le meilleur des cas, ou à côté de toi, vaille la peine de jouer les démiurges ? Donner la vie, fabriquer un enfant, être dieu pendant les quelques minutes néces­saires à sa conception est à la portée de n’im­porte qui ! Puis n’être plus qu’un humain parmi tant d’autres dès le sortir de la petite mort. Un humain avec ses peurs, ses contradictions, ses con­ceptions du bonheur, ses fragilités et ses peti­tesses. Un humain et ses manques, ses lâchetés, ses paresses, un humain et ses humeurs. Un humain qui doit faire face à ses responsabilités, face à son enfant. En es-tu vraiment capable ? Tu me fais peur, Pierre, avec tes rêves. On ne fait pas un enfant comme on adopte un chat.

A chaque fois, il sortait de ces joutes ver­bales effondré, la lutte se poursuivait en­core en lui pendant de longues heures de sommeil perdu. Elle a tort, se répétait-il, ce sont toutes ces questions vénéneuses qui compliquent à souhait un désir somme toute naturel. A se po­ser tant de problèmes, plus personne ne ferait d’enfant. Et ce médiocre argument si tranchant se retournait d’un coup, se reformulait à l’envers : on se pose peut-être moins de questions pour faire un enfant, étape ancrée dans l’ordre des choses pour un couple, qu’on ne soupèse les consé­quences de l’adoption d’un chat. Elle avait raison. Capon lui donnait raison, lui pour qui en­tendre son fils était si difficile. Un fils qui ne lui ressemblait pas, qui transgressait la loi de la nature. Un fils qui n’était pas à l’image de son père.

Lahaye regarda la carte que Capon lui avait confiée plein d’espoir comme si à elle seule, elle justifiait l’absolution qu’il attendait.

 Je t’ai volé ta réputation, ton honneur et ton orgueil. Ta deuxième leçon fut l’apprentissage de l’isolement. Je te volerai les tiens pour t’apprendre à vivre.

Le Voleur de Vie

Ses yeux suivaient les lignes, mais il se la récitait sans la lire. Il la connaissait par cœur. Cette histoire puait vraiment. L’essen­tiel lui échappait : il avait beau réfléchir, il se heurtait à un nombre toujours croissant d’in­cohérences. Comment le Voleur pouvait-il savoir que cet im­bécile allait frapper sa femme ? était-ce réelle­ment prévisible ? Capon avait-il raison quand il affirmait que son bourreau le connaissait très bien, qu’il le manipulait ? Secoué de spasmes angoissés, Capon avait décrit, sans la précision de Marie, le choc qu’il avait éprouvé en lisant la carte. Ce n’était pas un fin analyste, mais son récit expliquait bien la panique qui l’avait saisi, la peur quasi superstitieuse qui avait emballé son cœur au rythme des sonneries sans réponse. La révolte contre l’impossible devenu soudain probable voire imminent. Il s’en était pris à sa femme parce qu’il avait cru que la carte le pré­venait, d’une certaine ma­nière, d’un projet en cours. Oui. C’était d’ailleurs le mot « projet » qui était venu immé­diatement à l’esprit de Lahaye. Marie prépa­rait-elle son départ en cachette ? Et, dans ce cas, le Voleur pouvait-il connaître ce projet ? Ou bien avait-il pu lui inspirer l’idée d’un tel projet ? Ou avait-il anticipé et déclenché volontairement la réaction de Capon ?

D’autres questions l’assaillaient, le lais­saient épuisé, au bord de la migraine. Il n’avait pas réussi à joindre Marie. Pas plus que sa cousine, Jeanne Bernay, qui ne ré­pondait pas au téléphone, sans doute filtrait-elle les appels. Il avait laissé plusieurs mes­sages sur le répondeur depuis la veille au soir, en vain. Quant à l’avocat, il tombait im­manquablement sur une secrétaire char­mante qui le faisait pa­tienter indéfiniment au son d’une musique d’attente inepte avant de lui annon­cer que Maître Maillant ne pouvait pas lui parler mais qu’elle l’informerait sans faute du caractère urgent de son appel.

Pour l’heure, il devait encore rencontrer monsieur Redon et tâcher de savoir ce qui l’avait décidé à retirer le poste de contremaî­tre à Capon. La sanction paraissait forte. L’affaire Savary permettait tout bonnement de l’incriminer pour escroquerie à l’assu­rance, encore que la voiture était réellement cassée. Pour autant, on ne pouvait pas dire qu’il avait trahi son patron. Il avait outrepassé ses droits en prêtant la 205 à Savary, mais c’était plus de l’ordre de la boulette que de la déloyauté. Lahaye imaginait mal le bon mon­sieur Redon sanctionner injustement un ou­vrier de quarante ans d’ancienneté, ce n’était pas dans ses façons. A la limite, lui retirer la responsabilité du travail était une punition lar­gement suffisante et déjà bien sévère. Pour­quoi le rétrograder en plus au simple rang d’ouvrier ? Pour se priver de ses talents de mécanicien ? Cela ressemblait un peu à une brimade. Il flairait une piste qui n’impliquait pas seulement Savary. D’autant que Marthe Valin avait elle aussi évoqué la propension de Capon à faire payer ses services.

* * *

 Lahaye s’octroya quelques « vacances paisibles » en retrouvant le quotidien et les devoirs du gendarme. Accidents de la route, contrôles de vitesse et d’alcoolémie. Il s’était fait plaisir, à la grande surprise de ses collè­gues, en remplissant les cases si simples, si claires, si apaisantes des formulaires de dé­claration de perte. Ce n’est donc que deux semaines plus tard qu’il se présenta au ren­dez-vous qu’il avait bien fallu solliciter auprès d’un monsieur Redon charmant et bien trop empressé à son goût de le recevoir. La mort dans l’âme de devoir retourner au charbon, il eut recourt à la force de persuasion des coups de pieds aux fesses pour enfiler son uniforme et sortir.

Plusieurs dizaines de milliers de francs au bas mot. Dans la mesure où le montant des vols puisse être évalué sur une période de vingt-cinq ans. De l’air contrit d’un homme obligé d’assumer ses responsabilités quoi qu’il lui en coûte, Lahaye feuilletait avec une application d’écolier le dossier que monsieur Redon lui avait confié. L’enquête était difficile, trois semaines seulement s’étaient écoulées depuis les révélations de Savary et de Grimbert, madame Tranchant n’avait pas chômé et avait dû consacrer toutes ses après-midi à réunir des documents qui ne pouvaient pas même servir de preuves. Les archives comptables de la société étaient heu­reusement bien tenues. Avec un peu de pa­tience, il était facile d’évaluer le prix des maté­riaux à l’époque de l’ancien franc, ce­pendant la principale difficulté était de retrou­ver trace des devis. Une fois les chantiers réalisés, les factu­res réglées, garder les es­timations préliminaires n’étaient pas de mise. Madame Tranchant avait déniché dans la remise de vieux cartons con­tenant les feuilles de sorties quotidiennes des ouvriers classées par nom. Après de longues heures de tri, elle les avait regroupées par mois, additionnant scrupuleusement les listes, passant surtout au peigne fin celles de Capon. Grimbert et sa mémoire de vieil ouvrier avait été réquisi­tionné aussi pour comparer avec la secré­taire les inventaires hebdomadaires de stocks, les listes d’achat de matériaux, les factures établies pour chaque client. L’expé­rience de Grimbert aidait l’employée de bu­reau à se rendre compte des quantités nécessaires aux différents chantiers.

De toutes ces recherches, sous l’éclai­rage des révélations de Savary et de Grimbert, il ap­paraissait clairement que l’entreprise utilisait plus de matériaux qu’elle n’en facturait, et ce depuis au moins vingt-cinq ans. D’après Grimbert, Capon avait vite déchanté quand il s’était lancé dans la réfec­tion de la masure qu’il avait achetée pour une bouchée de pain. L’ampleur des travaux était considérable, bien plus qu’il ne l’avait estimée au départ dans son enthousiasme de devenir propriétaire. Des remugles tenaces empes­taient la maison. En cherchant du côté de la fosse septique, il avait découvert que les tuyaux de plomb qui couraient sous la dalle étaient écrasés par le poids.  Il avait fallu tout casser. De toute façon, son combat contre l’humidité était perdu d’avance : la maison était construite sur une terre argileuse. L’eau s’accumulait sous le béton, imbibait les murs et les sols. Il avait d’abord cru que le pignon nord était détrempé à cause du conduit de cheminée qui était très abîmé. En fait, le mur entier était devenu poreux. Bref, de surprise en surprise, il commençait à avoir sacrément peur d’être condamné à vivre dans un taudis toute sa vie pour avoir osé sortir des HLM. C’était un bosseur qui ne rechignait pas à la tâche, mais les finances ne suivaient pas. Sans matériel, il ne pouvait pas faire grand chose. Grimbert se souvenait bien du dépit hargneux du bonhomme. Quand on songeait que tous les jours, tout ce matériel si cher qui lui manquait, il l’avait sous les yeux, on com­prenait vite ce qui s’était passé dans sa tête.

Rien ne sautait aux yeux à première vue, c’était un malin qui savait se contenir : Un sac de ciment par ci, un lot de parpaings par là, de l’enduit, des litres sporadiques de peinture, des tuyaux, des câbles, des prises, tout matériel nécessaire sur pratiquement tous les chantiers. Plusieurs feuilles de sor­ties de Capon étaient gonflées dans des quantités infi­mes et insuffisantes pour équili­brer les pertes mensuelles que l’équipe de choc avait repérées. En épluchant les feuilles de sorties des autres ouvriers, on arrivait au compte. Sans doute, Capon avait-il constaté l’insuffisance de ses petits chapardages dis­crets qui ne lui permettaient que du bricolage au coup par coup. Il avait besoin de quantités plus conséquentes. Il ne pouvait pas se ser­vir davantage sans risquer d’attirer l’attention. Il ne fallait pas être sorcier pour entrevoir la solution. Il ne lui restait qu’à trouver le moyen d’enrôler les gars.

Ces minuscules escroqueries de lon­gue haleine constituaient une somme assez considérable. Elles concernaient selon les périodes trois voire quatre ouvriers qui, semaine après semaine, détour­naient cha­cun de leur côté des broutilles. Monsieur Redon était bou­leversé de la trahison et souffrait de ce gouffre financier passé in­aperçu si longtemps comme d’un ulcère su­bit. Rouge et pâle alternativement, l’offense d’avoir été dupe pendant si longtemps le dis­putait au réconfort manifeste qu’il éprouvait à soumettre ses malheurs au jugement et à la compassion de l’officier de police judiciaire. Par bonté d’âme et sans trop se forcer, Lahaye affichait la mine prescrite de l’indignation contenue.

Un élément suffisait à étayer les soup­çons pesant sur Capon sans permettre tou­tefois de l’accuser formellement. Il était le seul employé de la maison dont les feuilles de sorties étaient gonflées régulièrement. Mais ses complices changeaient au cours des semaines, reprenaient puis cessaient de nouveau leur petit trafic. Courant 73, on ob­servait une augmentation nette des quantités dérobées. La liste des complices s’était étof­fée, les « équipes » oeuvraient plus souvent. Parmi les nouveaux noms figurait plusieurs fois celui de Grimbert durant cette année-là.

L’ouvrier, à sa grande honte, avait lui-même exhumé, en fouillant les archives, les preuves de sa participation épiso­dique à ces vols. Interrogé par Lahaye, il répéta ce qu’il avait spontanément déclaré à monsieur Redon quand il les avait reçus, lui et Savary, trois semaines auparavant. Capon était un salaud de première. Son poste de con­tre­maître lui servait entre autres à fliquer les gars. Le contrôle des chantiers virait à la per­quisition, rien ne lui échappait. Il était devenu peu à peu un garde-chiourme zélé et exécré. Au début, certains refusaient d’entrer dans son jeu et lui résistaient, comme Jean Osmont qui n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et avait envoyé paître Capon quand il avait voulu le faire entrer dans ses combines. Grimbert était encore admiratif du bagou dudit Osmont dont il cita les réparties avec un plaisir visible. Son sourire s’estompa puis disparut tout à fait quand il poursuivit son récit d’une voix empreinte de colère contenue :

– Mais Capon a réussi à le faire virer. Le plus dur à encaisser était qu’Osmont n’avait pas commis de faute grave. Mais Capon ne l’avait pas lâché d’une semelle. À chaque bricole, il en avait parlé au patron. Un rebord de fenêtre qu’il avait oublié de pein­dre, un joint mal posé, une petite éraflure sur une portière, des bêtises qu’on peut tous faire. Puis, il a enfoncé le clou en notant les retards, les pauses, tant et si bien qu’il a con­vaincu monsieur Redon que Jean était un sagouin et un tire-au-flanc. Le jour où Osmont lui a flanqué une belle correction, c’en était fini. Il a été débauché. Ça a jeté un froid. Les gars ont hésité à la ramener quand il s’en est pris à eux. Personne n’est à l’abri d’une erreur, mais Capon avait le don de transformer en faute pro­fessionnelle la moindre boulette.

Grimbert, quant à lui, avait foiré un chantier une fois. Il avait mal fait le mélange du ciment, ça n’avait pas raté, les joints avaient pété au premier coup de gel. Tout un mur de façade était foutu, heureusement encore que le crépi n’était pas fait et qu’ils devaient rester sur ce chantier pendant un moment. Inévitablement quand il avait de­mandé des sacs de ciment pour tout refaire, Capon lui avait passé un savon, l’avait traité de bon à rien puis menacé d’en parler à monsieur Redon. Une erreur comme ça, ça ne pardonne pas. Grimbert avait eu peur. Pas de se faire virer, mais d’être dans le col­limateur du patron comme Osmont. Alors, Capon lui avait proposé un arran­gement : si ça ne le dérangeait pas de réparer ses con­neries aux frais de l’entreprise, ça ne le dé­rangerait pas de récupérer un peu de maté­riel en douce. En somme, il ne disait rien en échange d’un coup de main pour sa maison. Grimbert raffermit sa voix pour se défendre :

– Il faut dire qu’il avait la manière de convaincre aussi. C’est vrai que c’est pas une paye d’ouvrier qui permet de faire construire.

Il était bien placé pour savoir ce que c’est de vivre en HLM et qu’un crédit de vingt ans, c’est lourd à porter. Il savait bien lui aussi qu’ils bossaient tous suffisamment pour avoir le droit de vivre chez eux. Capon lui avait raconté la galère de sa première mai­son, tout le boulot qu’il avait abattu pour avoir une mise de fond en la revendant. C’était pas juste, tout ce qu’il fallait faire pour avoir un toit à soi, il avait raison. Ça ne lui plaisait pas mais il avait cédé. Le problème, c’était d’ar­rêter. Capon tirait sur la corde autant qu’il le pouvait, les semaines passaient, il lui en fal­lait toujours plus. Déjà à l’épo­que, il s’était sorti de ce pétrin en le menaçant de tout ba­lancer à monsieur Redon une fois pour toute s’il ne lui foutait pas la paix. Il était prêt à per­dre son boulot et à recommencer ailleurs au besoin, mais il refusait de continuer ces em­brouilles. Capon l’avait alors lâché un peu mais l’avait tenu à l’œil pendant un sacré bout de temps jusqu’à ce qu’il se trouve un autre pigeon. Et des pigeons, il en avait eu un paquet, car, après la maison, il avait eu l’idée de pourvoir à peu de frais aux besoins matériels de ses activités complémentaires, au noir.

Grimbert était dans ses petits souliers, il lorgnait du coin de l’œil les réactions du flic à qui il confessait ses péchés guettant un signe de réprobation. Lahaye l’encouragea à poursuivre en lui souriant avec bienveillance.

– Alors, quand Gérard nous a raconté le chantage qu’il lui faisait après l’histoire de la voiture, puis la manière dont il l’avait roulé dans la farine, on s’est mis d’accord au tro­quet pour en parler à monsieur Redon, quit­tes à nous faire remonter les bretelles. Le soir où ce con de Capon s’est fait cogner, on s’était réunis chez Hervé qui habite à deux pas du bar, parce que Gilles nous avait flan­qués dehors à cause de l’heure. Ça faisait un mois que toutes les semai­nes Capon lui ré­clamait du placo-plâtre qu’il pi­quait plaque après plaque. Quand Gérard a ap­pris c’qu’il en était vraiment avec la réparation de la 205, il a vu tout rouge d’être pris pour un con. Bon, après le tabassage, on a hésité en se demandant s’il y en avait pas d’autres qu’avaient trouvé une meilleure solution. Les magouilles, ça le connaît, Capon. À coup sûr on doit pas être les seuls à lui en vouloir. On a pensé que s’il se prenait une bonne leçon, ça le calmerait. Bernique ! Capon a r’com­mencé son petit ma­nège en décembre, dès qu’il est r’venu de Bretagne. Il s’est attaqué au p’tit gars Lermite, un gamin de dix-sept ans qu’est en apprentissage depuis septem­bre. Le gosse avait bousillé une porte fenêtre en délogeant la cale qui la maintenait le temps qu’on coule la dalle. Capon lui est tombé su’l paltot c’est peu de chose que de l’dire. Le gamin a paniqué. Il a pas osé voler, comme quoi les jeunes sont pas aussi sans foi ni loi qu’on l’dit. Quand Capon l’a menacé de l’faire virer, Julien a tout raconté à Patrick qu’est chargé de s’occu­per de lui. Ça nous a mis en rogne et ça a fait ni une ni deux, on s’est décidé. Chais pas si Capon a compris c’qu’on lui préparait mais il a rendu le fric à Gérard une semaine avant. Mais c’était trop tard. Moi, j’suis vieux, et monsieur Redon m’apprécie, i sait qu’j’suis pas un mauvais bougre. Et puis, c’est toujours moi qui lâche le morceau, les copains me le reprochent assez comme ça. Alors, pour une fois que ce s’rait utile, que s’rait pas une gaffe, j’ai décidé de m’dénoncer pour apporter une preuve, il fallait en finir. C’est un brave type, monsieur Redon, il a compris qu’on était pas les plus coupables dans l’affaire.

Inquiet, Grimbert observait Lahaye dont le visage s’était brusquement fermé. Pendant le silence qui suivit, il s’imagina les menottes aux poignets. Il se sentait traversé par le re­gard du gendarme, regard qui n’était qu’ab­sent mais que le bonhomme, mal à l’aise avec sa conscience, crut impitoyable. Lahaye réfléchissait. Une fois encore, il était décon­certé par cette impression paradoxale et ré­currente que tout s’éclairait, qu’il s’embourbait dans des fausses pistes et que la solution dont il avait une vision fugitive était à portée de main mais ailleurs. Ce n’était qu’une intui­tion vague et ces éblouissements subits le laissaient perplexe puisqu’il constatait de fait qu’il n’avançait pas d’un pas.

– Vous dites que d’autres pouvaient avoir des comptes à régler avec Capon. Avez-vous une idée précise sur ces personnes ?

– Des gars qu’il a pigeonnés, y’en a pas mal, vous savez. Y’en a aussi qui ont quitté la région comme Michel Fournier ou le gars Bazan. Mais ceux qui sont encore dans la boîte, c’est pas eux qui l’ont tabassé, j’en mettrais ma main au feu. D’abord, on était presque tous chez Hervé. Sa femme nous a fait une plâtrée de nouilles au saumon, alors on n’était pas pressés, vous voyez. On est partis, l’était au moins onze heures. Mais, j’en sais pas assez sur lui pour connaître ses ennemis. Moins j’le vois, mieux j’me porte, et si on boit des pots ensemble le soir, on n’est pas copains pour autant.

Lahaye n’insista pas. D’ailleurs, trouver l’identité des agresseurs de Capon tenait plus de l’entêtement à résoudre une énigme intri­gante que de la volonté que justice soit faite. La justice définissait et punissait les délits, les crimes, elle ne s’occupait pas des trahisons, des harcèle­ments. Elle sanctionnerait le chantage mais ne réparerait pas les dégâts, les vexations et la peur endurées. La justice, si froide, si impartiale, trouverait toujours le moyen, à juste titre en plus, de voir en Capon une victime. Lahaye n’avait pas envie d’être l’instrument de cette justice. En outre, la ma­nière officieuse dont il s’était chargé de l’af­faire l’y autorisait. Il se réjouit que Capon n’ait pas porté plainte malgré son insistance.

Puis soudain, il comprit les curieuses impressions qui le troublaient. Ce n’était pas la solution qu’il devinait, c’était le mobile. Un mobile qu’il aurait été bien en peine d’expli­quer mais qu’il jugeait légitime en son for intérieur. Sa conscience donnait raison au corbeau. D’où cet éblouissement face à la vérité entrevue. D’où cette lassitude à pour­suivre son enquête. Lui qui s’était engagé dans la gendarmerie avec la conviction que seul le respect rigoureux et impartial de la loi pouvait mettre un frein aux passions humai­nes et à leur cortège de souffrances et de violences. Lui qui savait la nécessité et la valeur du droit d’être jugé objectivement. Lui qui avait appris au cours de sa carrière com­bien le sentiment de justice variait d’une per­sonne à l’autre. Lui, donc, à son insu, ap­prouvait une vengeance personnelle. Pour­quoi ? Avait-il perdu la foi ? Quelle corde faisait vibrer ce sale type de Capon au point d’ébranler ses valeurs fondamentales ?

Monsieur Redon  informa Lahaye avant qu’il ne parte du licenciement probable de Capon à compter du 31 juillet. Il n’attendait plus qu’une preuve afin d’être sûr de ne pas être injuste. Mais son idée était faite et sa résolution prise : les papiers étaient prêts. Le gendarme lui de­manda s’il avait eu vent de l’affaire avant les révélations de Grimbert et Savary. Monsieur Redon chercha visiblement à comprendre la question avant de faire un « non » dubitatif d’un hochement de la tête. Pour éclairer sa lanterne, Lahaye lui apprit que Capon recevait des lettres de menaces depuis le mois de novembre et que l’une d’elles l’avertissait de la perte de son travail.

– Je ne sais pas où vous voulez en ve­nir, mais, pour ma part, je suis certain de Paul Grimbert, et je m’en porte garant, c’est un homme honnête… même s’il a ses fai­blesses, ajouta monsieur Redon en souriant. Quant à Savary, il a la tête dure, mais je ne le vois pas en corbeau.

– Ne vous seriez-vous pas porté garant de Capon, il y a quelques semaines encore ?

Monsieur Redon ne se laissa pas dé­stabiliser et reprit, un peu amusé, sur le ton condescendant et indulgent qu’on utilise pour mettre dans la confidence un naïf :

– Roger Capon m’a beaucoup déçu, c’est vrai. Je n’imaginais pas de quoi il était capable, j’ai bêtement pensé que les primes qu’il touchait suffirait à acheter sa loyauté. Je crois aux bien­faits des privilèges. Mais n’allez pas croire que j’ai les yeux dans ma poche, ni les oreilles. Je sais depuis longtemps que Roger était mal vu de ses collègues, je sais qu’on le craignait plus qu’on ne le respectait. Et je ne vous cache pas que c’était pour me satis­faire. Voyez-vous, il n’est pas bon qu’un con­tremaître soit trop proche de ses subordonnés. Roger était suffisamment re­doutable pour me permettre d’être indulgent. Dommage qu’il ait passé les bornes, je ne retrouverai pas de sitôt un gars de sa trempe. Quant à ma décision de le renvoyer, disons qu’elle est surtout motivée par le fait que je ne puisse pas me dérober puisqu’il y a des témoins qui attendent aussi que « justice » soit faite. Mais s’il n’en avait tenu qu’à moi, j’au­rais trouvé un compromis avec Roger Capon. Vous voyez que ce ne sont pas des lettres de dénonciation qui auraient pu m’influencer, elles m’auraient au contraire laissé davan­tage les coudées franches pour régler cette affaire sans l’ébruiter.

Sans se départir de cette voix douce qui le caractérisait, monsieur Redon poursui­vit en rac­compagnant son hôte à la porte, dans un demi-sourire de connivence que ne partageait pas du tout Lahaye :

– Transitoirement, Grimbert marquera le coup en soulignant l’exemplarité de la sanction. Puis quand il partira en retraite, je lui trouverai un remplaçant, comment dire ?, plus vigoureux, et cette fois-ci, j’y mettrai le prix. Au revoir, Capitaine.

* * *

A peine rentré chez lui, Lahaye coupa la sonnerie du téléphone et ferma son porta­ble pour se réfugier dans un bouquin. Il se claque­mura à double tour dans L’Hygiène de l’assassin,  traque sulfureuse, rhétorique et payante d’un criminel inattendu. Ce n’est que bien plus tard dans la soirée, quand son es­tomac exigea plus d’attention, qu’il re­marqua le clignotement rouge de son répon­deur. Marie Capon s’excusait de le contacter sur son téléphone personnel. Elle lui annonçait qu’elle aurait quelques affaires à régler le len­demain à Lessay et, qu’à cette occasion, elle était prête à passer à la gendarmerie en fin d’après-midi, s’il y tenait toujours. Après un temps d’hésitation, elle précisa qu’elle cédait à l’insistance de ses appels sans bien com­pren­dre ce qu’il lui voulait puisqu’elle n’avait rien à ajouter à sa déclaration. Sa voix était posée, très polie, distante à la rigueur, dé­pourvue, en tout cas, de crainte ou d’hostilité.

Lahaye songeait surtout qu’il lui fallait trouver un créneau d’urgence pour se rendre à Coutances renouveler sa réserve de livres qui maigrissait à vue d’œil depuis qu’il n’avait plus envie de s’occuper de cette histoire. Il établit une liste succincte des romans qui le tentaient. Il se ferait plaisir avec un Ellroy, il espérait également que le deuxième tome des oeuvres complètes de Gaston Leroux serait enfin arrivé : il avait envie et besoin de divertissement. Il vaga­bonda encore un bon moment dans ses rêve­ries en se préparant quelque chose de chaud qui puisse faire fi­gure de repas. Il s’assit devant son assiette et touilla machinalement ses pâtes au ca­membert en récapitulant tout ce qu’il devait demander à Marie Capon, puisqu’il le fallait bien maintenant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait.

L’impression gênante de n’être qu’un rouage de plus dans le processus d’écrase­ment de Capon ne le quittait plus. Un rouage qui n’a plus la possibilité de jeter l’éponge, qui doit achever sa rotation, mû par d’autres rouages et transmettant à son tour le mou­vement puissant et inexorable de la mise à nu.  Chaque pas qu’il avait fait pour éclaircir l’affaire et « aider » ce type se soldait par une révélation nouvelle qui l’acca­blait toujours un peu plus. Qu’apprendrait-il cette fois-ci ? Sur quelle autre piste trouble le condui­rait Marie ? Quel rôle exact avait-il dans ce qui s’apparentait de plus en plus à une mise à mort ? Qui lui avait attribué ce rôle ? Qui orches­trait ce jeu macabre ? Des assauts de bon sens pragmatique le giflaient de temps à autres,  par­venaient à le calmer en lui rappelant que l’en­grenage qui le menait de découverte en décou­verte sur la vie boueuse du bonhomme était logique : chercher les ennemis de quel­qu’un, c’est prendre le risque de mettre les pieds dans des coulisses puantes. Ceci dit, la mécanique était bien huilée. Le passage à tabac évoquait la mise en route d’un compte à rebours fatal. Il ne s’agissait pas d’un sim­ple concours de circons­tances. Le Voleur de Vie avait un objectif affiché et il progressait. Et lui, Lahaye, appartenait bien à l’engre­nage, oui, mais la véritable amorce du piège semblait être Capon lui-même qui l’avait ap­pelé ce soir-là, qui lui avait mis le nez dans ses combines et ses secrets, qui avait en­clenché une enquête, rendu nerveux pas mal de gens, dont Savary qui se sentait soup­çonné, Marthe Valin qui ruminait ses désirs de ven­geance. L’événement dans cette campagne apathique agitait les esprits, exci­tait les jalou­sies, les rancoeurs et les peurs. Et Capon comme les autres s’était affolé, les menaces l’avaient fait craquer jusqu’à lui faire commettre l’irréparable. Ironie, oui, qu’il soit l’instrument de sa propre destruction. Aurait-il donc fallu qu’il se taise, qu’il cache son passage à tabac plutôt que d’ad­mettre qu’on pouvait lui en vouloir et de s’expo­ser ainsi à la rumeur, à la trouille collective qui vire à l’acharnement à se débarrasser de la brebis galeuse ?

Pierre Lahaye cherchait vainement un moyen de se retirer du jeu. Abandonner Capon à ses malheurs ne lui convenait pas plus qu’as­sister, impuissant, à son agonie. Car c’était vraiment une exécution. Même s’il s’en tirait physiquement, il aurait vraiment tout perdu, tout, irrémédiablement, et on ne pouvait déjà plus rien y changer.

***

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Written by saufcila

30 septembre 2012 à 10 h 25 min

3 Réponses

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  1. Bonjour à tous,
    Je ne sais toujours pas placer une balise « more » qui coupe au 2è paragraphe et renvoie au post lui-même : pas pigé du tout. Je vois comment faire pour renvoyer à un autre article mais pas quelle adresse inscrire en « auto-lien » :-~ . Merci aux bonnes volontés de le faire. Il reste huit chapitres, je les publierai quatre par quatre en deux semaines.

    saufcila

    30 septembre 2012 at 10 h 32 min

    • pour la balise, j’ai pas compris ce qui ne te convient pas avec celle là ( où quelqu’un est passer corriger le pb ).

      4 par 4 en deux semaines, perso, je trouve ça trop rapide, j’aime que ça feuilletonne, que je m’impatiente, que je m’imagine la suite … 1 ou 2 chapitres ( allez mettons 2) par semaine est un rythme qui me va mieux. Laisse-moi déguster.

      lenombrildupeuple

      30 septembre 2012 at 15 h 52 min

      • :-)) Quelqu’un est passé régler le problème (merci). Je n’ai toujours pas compris comment faire.
        D’accord, je posterai les derniers chapitres le week-end, deux par deux.

        saufcila

        1 octobre 2012 at 19 h 55 min


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