LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 18 & 19

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Chapitre 18

Gilles manquait d’autorité. Voilà un quart d’heure qu’il annonçait la fermeture imminente du bar, et personne ne réagissait. Il envisageait de monter chercher Claudine qui, avec sa poi­gne habituelle, aurait flanqué tout le monde de­hors sans l’ombre d’une contestation. Mais avoir recours à elle ne lui vaudrait rien, c’était l’une des raisons pour lesquelles il avait perdu tout ascendant sur sa clientèle despotique qui le cham­brait copieu­sement dès que l’occasion se pré­sentait. Pourtant l’horloge affichait huit heures cinq, et surtout, s’il voulait éviter du grabuge, il fallait passer à l’acte rapidement.

Savary était accoudé au bar avec le petit nouveau, le mé­cano que venait d’em­baucher monsieur Redon. C’était un jeunot qui n’avait jamais travaillé en dehors des sta­ges imposés par l’école. Il y a un début à tout, et pour l’heure, son baptême dans l’en­treprise commençait par l’épreuve de l’apéri­tif sous les quolibets et les plaisanteries gras­ses de ses nouveaux collègues. Le gamin était rond sans être encore cuit : il tenait bien l’alcool pour le plus grand plaisir de ses bi­zuteurs qui échangeaient des clins d’œil at­tendris quand leur protégé s’appuyait au comptoir pour reprendre discrètement son équilibre. Ils étaient tout fiers de voir leur poussin tenir si bien sur ses jambes.

Gilles, indécis et alarmé, suivait par-dessus l’épaule de Savary la progression chaloupée de Capon qui suivait le trottoir tant bien que mal en direction, sans aucun doute, du troquet. Il était trop tard pour appeler Claudine au secours, trop tard pour les faire sortir, et d’ailleurs, un esclan­dre devant le bistrot à la fermeture serait tout aussi désas­treux qu’à l’intérieur. Il songea qu’il était vrai­ment temps d’envi­sager l’installation d’un interphone ou au moins d’une simple son­nette reliant le bar à l’apparte­ment. Mais Gilles n’était pas homme à s’affoler plus que nécessaire et comme il n’y avait plus que ça à faire durant les vingt secondes de tranquil­lité qui lui restait, il les mit à profit. En patron de bar qui se respecte, il se servit un ballon de vin réconfortant qu’il savourait avec rési­gnation quand tout le monde se retourna à l’entrée fracassante du désormais ex-mécano.

L’œil critique de Gilles reconnut que tous les protagonistes de la scène avaient un talent inné pour le suspens. Faut dire qu’ils appartenaient à une génération qui s’était délecté des silences tendus quand John Wayne traversait le saloon en faisant claquer ses épe­rons. Gilles appréciait moyennement la compa­raison. Il connaissait la suite et commençait à craindre pour son modeste boui-boui. Mais comme il était d’un naturel placide et prudent, il se contenta d’assister au spectacle. A sa grande surprise, sans con­certation mais d’un mouvement synchrone, Gé­rard, Paul, Hervé et compagnie revinrent à leurs godets et conversations ignorant royalement le nouveau venu.

Capon resta en plant au milieu de la petite salle entre les deux tables de For­mica qui encadraient l’entrée. Il n’esquissa pas le moindre geste pour s’approcher du comptoir où il n’y avait plus de place, et où de toute évi­dence on n’avait pas l’intention de lui en faire une. Désarçonné, il s’assit sur la pre­mière chaise qui se pré­sentait. Les premiers influx coléreux reculaient devant l’angoisse de constater une fois encore qu’il était inca­pable de prévoir les réactions de gens qu’il connaissait depuis vingt ans et plus. Il ne s’attendait pas à ce qu’on l’accueille au bar, non, il s’était préparé à des insultes, aux raille­ries acides et méchantes qu’un clan as­sène à ses bleus ou à ses vieux, aux faibles en gé­néral. A la place de Savary, il ne se serait pas privé de l’estourbir de sarcasmes, de lui en fou­tre plein la gueule et de leur en mettre plein la vue en faisant mouche à cha­que sortie. Il dodelinait de la tête et gromme­lait dans ses moustaches, se jouant en aparté la scène qui aurait dû se produire.

 Il avait faux sur toute la ligne, Savary n’était pas comme lui et il ne s’agissait pas d’un combat de coq ni de la défaite d’un vieux chef supplanté par un jeune mâle am­bitieux. Il aurait voulu que Savary l’attaque pour pouvoir lui sauter sur le paletot, lui mon­trer de quoi il était encore capable et recon­quérir ses troupes. Capon découvrit soudain qu’il n’avait jamais été le chef de ces zigs, juste un fanfaron qu’on avait laissé divaguer pour se distraire et éviter des ennuis.

– Finissez vos verres, on ferme ! clama Gilles quand il sentit que Capon allait passer sa commande. Désolé, Roger, c’est trop tard, j’dois fermer maintenant. T’as vu l’heure qu’il est ?

Capon encaissa le coup et inspira pro­fon­dément pour dénouer ses muscles tendus de rage.

– Alors quoi ? ça vous fait ni chaud ni froid qu’un salaud foute ma vie en l’air ? C’t’à croire qu’vous êtes de son côté, qu’vous l’protégez ! Mais vous comprenez donc pas que vous l’ai­dez avec vos conneries ! Vous voyez pas qu’i tire les ficelles et qu’vous êtes des marionnettes ?

Les têtes se tournèrent vers lui, atten­dant la suite. Capon fixait avec obstination Gérard Savary qui lui rendit son regard sans ciller.

– Sers-moi un demi, Gilles, j’en ai be­soin ! Tu vas pas m’laisser tomber comme tous ces peigne-culs ?

Jérôme Castellin, le petit nouveau, avait aussitôt reconnu ce type qui braillait comme un pochtron. Il avait eu affaire à lui lors de son premier stage en entreprise. Et depuis le début de son baptême, c’est-à-dire depuis deux ou trois heures, il avait déjà en­tendu pis que pendre sur son compte et on l’avait mis en garde contre lui. Il n’en menait pas large, conscient qu’il lui avait piqué sa place, en quelque sorte, et que l’autre ne devait pas le porter dans son cœur. A contra­rio des autres, il détourna son regard et con­templa sa bière comme un enfant sage et réservé dans un troquet animé. L’insolite du tableau qu’il offrait lui échappait totalement. Avec persévérance, il essayait de se trouver une contenance tout en passant inaperçu ce qui est le meilleur moyen pour se faire re­marquer, mais il était encore un peu jeune pour le savoir. Tou­jours est-il que son ma­nège attira l’attention de Capon qui jubila de trouver enfin une proie.

– Ah, ben il a pas peur, ce cher m’sieur Redon. I recrute à la maternelle maint’nant. Dis-moi, tête d’épingle, j’t’ai pas d’jà vu, y a deux ans ? Si. C’est toi qui m’avais foiré deux vidanges en m’collant un nouveau joint sans r’tirer l’vieux. Bon boulot ! Et c’est toi donc qu’es embauché. Ça t’dérange pas d’me manger ma soupe, sale morveux ?  

Capon se leva gauchement, bouscula la table et manqua renverser sa chaise. Il était ivre. Pendant des heures, il avait sifflé une dou­zaine de bières, assis près du télé­phone vers lequel le portait une affection nouvelle. Pour être sûr que l’appareil mar­chait, il avait composé son propre numéro. La sonnerie signalant que la ligne était occu­pée l’avait démoralisé davan­tage encore et il avait ouvert une bouteille de vin à défaut d’autre chose. Il l’avait bue jusqu’à la dernière goutte, au goulot. Alors, amer et mau­vais, il s’était décidé à peaufiner sa cuite au bis­trot. Le vin ingurgité trop vite lui avait laissé un petit quart d’heure de répit avant d’imbiber ses neurones, le temps d’arriver chez Gilles. Il voulait avoir du cran alors il tituba pru­dem­ment jusqu’au zinc, il tenait à peine sur ses jambes flageolantes. Lorsqu’il leva la main pour lui allonger une claque, il s’effondra de tout son poids sur le gamin qui s’affola, écrasé par le corps lourd et sans réflexe qu’il avait peine à soutenir. Hervé vint à son se­cours, aidé de Paul. Ils soulevèrent Capon qui se débattit dans un sursaut d’orgueil, ruant à coups de pieds et de poings, ce qui eut pour effet que les deux hommes le lâchè­rent instantanément et le lais­sèrent tomber à quatre pattes sur le carrelage. Savary s’ap­procha un peu et le poussa du pied pour l’éloigner du comptoir. Incapable de se rele­ver, Capon beuglait. Le vertige lui clouait la tête au sol. Personne n’écoutait les invecti­ves, menaces et autres insultes qui fusaient de sa bouche pâteuse.   Paul s’émut de le voir dans un état pareil et se sentait honteux. Il proposa de le reconduire chez lui. Per­sonne ne releva. Il insista, s’adressa à Gérard qui refusa de faire monter dans sa voiture ce gros porc qui ne manquerait pas de vomir sur ses coussins.

– Allez, foutez-moi l’camp dehors, vous m’dégoûtez ! jeta Gilles à la cantonade. Paul, on l’ramène chez lui dans l’express.

D’un coup d’œil, il interrogea Claudine qui venait de descendre, furieuse du remue-ménage qui régnait encore dans son bar à cette heure tardive, et résignée à devoir sau­ver la mise une fois de plus à son mari tou­jours débordé par l’habituelle bande punaisée au comptoir comme des mouches autour d’un pot de miel. Elle lui sourit et cligna de l’œil en signe d’accord. Fort de se savoir soutenu au moins par quelqu’un, Gilles reprit :

– Vous croyez pas qu’vous y allez un peu fort, avec lui. Faut voir à être un peu moins cons. Vous allez pas lui faire payer ses salope­ries pendant cent sept ans non plus ! Ça vous suffit pas qu’il ait perdu son taf ? Qu’est-ce que vous voulez de plus ? J’vous rappelle qu’y a à peine deux mois, vous lui mangiez dans la main. C’est un peu facile d’enfoncer un gars qui coule. Enfin, moi c’que j’en dis… C’est pas mes oi­gnons, mais j’vous souhaite de bien faire gaffe à c’que vous fai­tes, vous êtes pas à l’abri qu’ça vous tombe dessus un jour. 

Toute la clique déguerpit sans deman­der son reste, trop inquiet d’être réquisitionné pour charger le pochtron dans la voiture. Jérôme, cependant, traîna autour des bons­hommes qui s’échinaient à asseoir Capon par terre. Claudine fut chargée de rapprocher l’express de la porte. Ils le hissèrent sur une chaise puis Gilles lui ten­dit une tasse de café fumant espérant le requin­quer un minimum. Capon s’était tu, une torpeur pesante lui alourdissait les paupières. Il s’aban­donnait aux bons soins des trois hommes, ré­conforté par leur présence. Au fond de lui-même, une voix lui suggérait avec insistance de ne pas les aider, de retarder l’échéance de son re­tour et lui serinait qu’il serait seul dès qu’ils l’auraient raccompagné. L’idée s’enfonça en lui comme un clou et lui tira des larmes qui roulè­rent sous ses paupières closes. Jérôme s’en aperçut. Muet de stupeur, il alerta Paul du coude et lui désigna du menton les deux filets d’eau qui dévalaient les joues rouges de son ancien patron.

– M’est avis qu’il faut pas l’laisser seul ce soir. I s’rait capable de faire des bêtises. J’ai jamais vu c’gars-là chialer, et j’aurais donné beaucoup pour pas voir ça. Tout d’même, c’est complètement dingue c’qu’il est en train de vivre !

Gilles était d’accord. Il attendait le re­tour de Claudine pour proposer de monter Capon à l’appartement.

– Ceci dit, t’es pas gonflé déjà. Tu y es pour quelque chose dans c’qui lui arrive. Le père Crépin m’a raconté l’aut’ jour c’qu’a donné ta p’tite entrevue avec le patron. Alors, viens pas jouer les oies blanches compatis­santes, on m’la fait pas !

Grimbert était mal à l’aise, bien sûr. Pour­tant il ne se sentait pas coupable. Il re­garda le gosse qui l’interrogeait du regard.

– J’suis pas fier de ça, mais j’avais pas l’choix. On a essayé de s’espliquer avec lui, Gérard surtout, mais i voulait rien entendre. C’est que j’disais à Radar, enfin à Lahaye. I fal­lait pas qu’i s’en prenne au mioche, le p’tit Julien. On pouvait pas le laisser continuer comme ça.

Capon émergeait peu à peu mais gar­dait les yeux fermés, par lassitude et par cu­riosité. Les propos francs et sereins de Grimbert le re­muaient comme une solution perdue parce que trop tardive. Aurait-il suffi qu’il cesse son petit trafic pour que rien n’ar­rive ? Un spasme lui se­coua les épaules et lui contracta la gorge féro­cement. Les larmes ruisselèrent de nouveau. D’une voix éraillée, à peine audible, il murmura :

– J’étais en colère. Tout foutait l’camp ! Ma femme, les copains… Gérard vous avait r’monté contre moi. Puis y avait eu le pas­sage à tabac. J’tais sûr qu’ça v’nait d’vous. Alors, le gosse, il a pris pour vous. J’sais même pus c’que j’ui ai d’mandé à li, j’en avais pas b’soin, c’était surtout pour le tester, pour lui en faire voir, quoi ! Li apprendre à vivre.

En entendant ces mots, ses sanglots re­doublèrent. Il hoquetait, le visage trempé, la morve au nez.

– C’est l’Voleur de vie. I veut m’appren­dre à vivre, qu’i dit ! L’est en train d’me tuer, vous savez. Tu sais Paul, j’commence à comprendre qu’j’suis pas un mec bien. Mais, franchement, franchement, j’le savais pas. Tout ça, c’était pas important. Y a trois mois j’aurais pu t’jurer en l’vant la main droite et en crachant par terre qu’j’tais un gars solide, sur qui on peut compter, et qu’a rin à s’reprocher ! Ouais, j’ai em­prunté du matos, mais c’est pas comme piquer dans la caisse. Un peu plus, un peu moins, j’ui ai fait faire des économies au patron en bossant seul. Au début, j’pre­nais que c’dont j’avais réussi à m’passer sur les chantiers. En s’dé­brouillant, y a toujours moyen de dégager du rab. C’est pas du vol : qu’il le laisse sur le chan­tier ou que j’le récu­père, c’est pareil. Pis vous autres, j’vous ai un peu forcé la main, mais j’vous ai aussi arrangé des coups. Faut être juste. Tout c’qu’on a embarqué, y’a pas qu’moi qu’en ai vu la couleur. J’ai toujours était réglo là-d’sus. Alors, tu vois c’est dur, là. C’est comme mes gosses, j’les r’verrai p’têt pus. Ch’crois qu’i m’rappelleront plus. M’appellent pas d’pis une éternité, mais c’te fois-ci, c’est fini. J’ai au­cune nouvelle de Benoît d’pis décembre où qu’j’suis allé chez li. J’l’ai mauvaise et j’chais pus quoi faire pour me dépêtrer d’tout ça.

– C’est quoi ton histoire de Voleur de vie ? demanda Claudine du pas de la porte.

Capon hésita, puis il fouilla dans ses po­ches et sortit les cartes de visite qu’il étala sur la table. Il n’en avait parlé à personne à part Lahaye. Il se jeta à l’eau, au point où il en était, vider son sac lui ferait au moins du bien, et puis ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas écouté sans l’envoyer paître.

Grimbert jura que ce n’était ni Savary ni lui qui avaient envoyé ces cartes.

– T’as raconté tout ça aux flics ?

– Ouais, mais j’ai pas porté plainte. J’ai tout dit à Lahaye. J’suis pas sûr qu’i veuille vraiment m’aider. Des fois, j’ai l’impression qu’pour li, j’suis l’salaud intégral.

– Tu sais, Lahaye, il n’est plus comme nous, il n’peut pas comprendre, il est dans la loi, c’est blanc ou noir, le gris, il ne connaît pas. Pourquoi qu’t’as pas porté plainte ?

Claudine était sur la même longueur d’on­des que lui, il le sentait et en fut revigoré.

– Au début, j’pensais qu’j’règlerais mes comptes moi-même au saligaud qui m’avait fait l’coup. J’pensais lui rendre sa raclée. Pis, vu comment ça a tourné avec les aut’ cartes, j’ai pris peur. Tout c’que j’ai dit et fait s’est r’tourné cont’ moi. D’ici qu’la plainte fasse pareil ensuite, y avait qu’un pas. J’ai pas osé, pas tant qu’chavais pas qui y avait derrière c’te foutoir.

Il reprit ses imprécations contre sa femme, ses gosses, la Valin et Savary dans une litanie hagarde d’ivrogne. Sa voix s’éraillait et s’éteignait dans des marmonne­ments inaudibles. Grimbert et Gilles le soule­vèrent en lui passant les bras autour de leurs épaules et le traînèrent jusqu’à l’étage. Il se laissa prendre en charge par le couple de cafe­tiers qui l’installa sur le canapé du salon où il s’endormit comme une souche.

***

Chapitre 19

Jeanne Bernay se gara à quelques pas de la grille de la gendarmerie. Elle des­cendit de sa voiture qu’elle contourna pour venir ouvrir la portière de sa passagère. Marie Capon sortit d’abord ses pieds en pi­votant sur son siège. Une coque de plastique jaune pâle enveloppait sa jambe droite. Jeanne lui tendit des béquilles et lui offrit son bras comme appui pour qu’elle puisse se relever. Lentement, Marie Capon s’ex­tirpa de la voiture et congédia amicalement sa cou­sine du regard. Elles avaient convenu qu’elle l’appellerait sur son portable quand l’entretien serait fini : il y avait des choses à régler d’urgence, il fallait éviter toute perte de temps.

Lahaye accueillit avec amabilité cette femme si différente de son mari. Il avait en­tendu parler de ses « prétentions bourgeoises ». Capon lui-même y avait fait allusion plusieurs fois. Il pouvait se lamenter tout son saoul d’avoir une femme qui « pétait plus haut que son cul », Lahaye l’avait tou­jours suspecté d’en être flatté au fond de lui. En tout cas, c’était un person­nage. Le sou­venir flou de la nuit du 24 novem­bre lui revint, il l’avait vue descendre l’escalier en robe de chambre, tenue peu propice à lais­ser une image marquante d’une personne à peine entrevue. Pourtant, une impression de force et de détermination dominait son souvenir. Mine de rien, elle l’avait étonné ce soir-là par son détachement. Son mari était dans un piètre état, les pompiers avaient envahi sa mai­son. Cependant, passé le premier mou­vement de surprise, elle avait assisté à leur intervention sans rien laisser paraître de ses sentiments.

Elle dénotait dans ce coin de campa­gne sans qu’il puisse toutefois préciser en quoi. A la dérobée, il détailla ses vêtements qui n’avaient rien d’extraordinaire. Elle portait une veste de coupe classique, écrue et dis­crète. Le pantalon n’était pas si courant chez les femmes de son âge dans le canton mais n’avait rien d’auda­cieux, d’autant plus que son orthèse le justifiait amplement. Elle n’était pas maquillée, ses chaussures semblaient tout à fait ordinaires à Lahaye qui, il est vrai, n’y connaissait pas grand chose. Rien n’atti­rait son attention, pourtant elle avait une prestance peu commune.  Il s’enquit de son état en vain puis renonça aux civilités d’usage devant une Marie Capon qui se te­nait droite sur son siège, assise sur le bord comme prête à partir. Son orthèse l’obligeait à garder sa jambe étendue inconfortable­ment. Elle avait refusé de la poser sur une chaise. En fait, il en­trevoyait ce qui était inso­lite chez elle : elle était à la fois arrogante et timide, réservée et forte. Il se sentait mal à l’aise, importun. Tout en elle affichait l’attitude ennuyée d’une femme affairée et pressée qui concède une entrevue bien mal­gré elle tout en s’efforçant d’être po­lie. Lahaye avait l’impression d’être reçu et en passe d’être re­mercié s’il n’en venait pas rapidement aux faits. Il ravala son irritation parce qu’il ne voulait pas compromettre ses chances de la faire parler mais également parce qu’il éprouvait un certain plaisir à affronter une telle interlocutrice. Il la fit mijoter encore un peu et prit le temps d’étaler sur son bureau, avec une lenteur mesurée, les différentes pièces du  dossier. Puis il s’enfonça profon­dément dans son fauteuil avec ostenta­tion. Reprendre possession de son fief était es­sentiel pour s’octroyer la maîtrise de leur discussion.

­– Je voulais vous rencontrer afin de vous faire part – si toutefois vous l’ignoriez – de ce que nous nommerons pour le moment « les pres­sions » que subit votre mari depuis le mois de novembre. Je ne vous cache pas que les « événements » dont vous avez été victime me font voir la situation sous un nou­veau jour et appellent quelques éclaircissements.

Lahaye tenta de détecter, au-delà des larges lunettes teintées qui masquaient au­tant les hématomes que le regard de son interlocu­trice, le signe qu’elle mesurait la portée de ses propos. Rien ne trahit chez elle la plus infime émotion. Ni crainte, ni surprise, ni même mé­contentement. Elle écoutait, at­tentive, impassi­ble et sûre d’être en position de force, la bouche tranquillement fermée sans aucune expression particulière. 

– Je n’irai pas par quatre chemins. La première question qui s’impose est de savoir si vous aviez le projet de quitter votre mari avant son accès de violence ?

Marie Capon baissa la tête pour réflé­chir. Lahaye comprit qu’elle savait que rien ne l’obligeait à répondre à ses questions et qu’il ne servait à rien, du moins pour le mo­ment, d’es­sayer de l’intimider. Elle soupesait les raisons qui pouvaient l’inciter à se taire et à refuser d’ai­der le gendarme. Contribuer à résoudre les pro­blèmes du lourdaud dont elle venait tout juste de se débarrasser lui répu­gnait. D’autre part, les sous-entendus de Lahaye l’inclinaient à penser qu’elle ne tarde­rait pas à être suspectée si elle ne jouait pas franc-jeu. La perspective de tracasseries sans fin la décida.

– Sachez que si j’accepte de répon­dre à vos questions, c’est uniquement pour en finir vite avec tout ce qui a trait à mon mari. En somme, c’est pour ma tranquillité et non pour vous rendre – ou lui rendre – ser­vice.  Si je pou­vais m’abstenir sans consé­quences pour moi, je ne m’en priverais pas.

Lahaye attendit sans impatience que cette déclaration fasse son chemin et son effet. Il savait l’importance psychologique de ce genre de préliminaires qui la libérerait des réticences parasites. Une demi-minute plus tard, elle releva la tête et ôta d’un geste las et résigné ses lu­nettes qui devaient la gêner dans la pénombre de cette pièce orientée au nord et éclairée par un tube néon assez mal placé. L’oeil droit au sens large, de l’arcade sourcilière jusqu’à la moitié de la joue, témoi­gnait de l’acharnement de Capon.  Les nuan­ces violacées et jaunâtres, les enflures in­égales de la tempe, des paupières et de la pommette indiquaient clairement que les coups portés sur cette partie du visage avaient été nombreux.

– J’admets en effet que j’avais l’inten­tion de partir et de le quitter depuis un certain temps déjà. Mais je ne vois pas en quoi cela peut vous intéresser. Lahaye ignora sa remarque et poursuivit :

– Qui était au courant de ce projet ?

La question parut la surprendre. Elle le dévisagea, un sourire amusé aux lèvres.

– Mais, tous mes proches. Je n’en fai­sais pas mystère. Roger lui-même le savait.

Elle buta sur le prénom honni et une ex­pression fugitive de colère traversa ses yeux. Elle s’en voulait de ce résidu machinal d’intimité qui lui échappait encore de temps à autre.

– D’ailleurs, pour être honnête, je dois préciser qu’il s’agissait autant du projet de Caro­line, ma fille, que du mien. A vrai dire, cela fait des années qu’elle essayait de m’en convain­cre. Ma mère n’est plus là aujour­d’hui, mais elle aussi a tout fait pour me persuader de partir.

– Bon, grogna Lahaye contrarié de n’avoir pas pensé à une telle évidence. A force de chercher le complot, il en oubliait le quotidien et sa simple réalité. Étiez-vous  sur le point de partir avant le lundi 15 janvier ?

La petite femme sèche l’observa avec suspicion, se demandant où il voulait en ve­nir. Puis un maigre sourire revint sur ses lè­vres quand elle estima qu’il n’était pas là pour la juger.

– Non, pas particulièrement. Voilà six ans que je suis sur le point de partir sans en trouver le courage. Maintenant, je n’ai plus le choix. Il est impossible de rester. Vous savez, ce n’est pas une mince affaire pour une femme de ma génération de partir à l’aven­ture. Ma fille appelle cela prendre sa vie en main, pour moi c’est plutôt perdre pied. Pourtant, je reconnais après coup qu’il suffi­sait de franchir le pas… qu’il franchisse le dernier pas, en fait. Caroline me dit depuis longtemps que je n’ai rien à perdre, mais je n’en suis réellement persuadée que depuis quinze jours. Alors, vous voyez, non, je n’al­lais pas partir encore. C’était un rêve, mon rêve. Mais encore une fois, quelle importance cela peut-il avoir pour vous ?

Lahaye biaisa pour éviter de lui répon­dre. S’il doutait encore de sa franchise, il  refu­sait surtout de lui livrer des explications avant d’être sûr que rien en dehors du com­portement odieux de Capon n’avait pu l’influencer.

– Saviez-vous que votre mari venait de perdre son emploi de mécanicien quel­ques jours plus tôt, le jeudi 11, pour être précis ?

– Je ne l’ai su que dans la soirée de ce lundi où il m’a frappé. Madame Laporte, ma voisine, me l’a appris quand elle m’a ap­pelé chez ma cousine pour prendre de mes nouvelles. Les bruits cou­rent vite dans le bourg. Mais, je ne comprends toujours pas où vous voulez en venir. Si vous pensez que je pars parce qu’il n’a plus d’emploi, vous vous trompez : il n’est pas au chômage que je sache.

Lahaye garda pour lui les confidences de monsieur Redon. Il ne sert à rien d’ap­prendre les mauvaises nouvelles trop tôt, encore que pour Marie Capon, ce ne soit guère plus qu’une information. Elle lui jeta alors un regard méfiant, un doute lui avait traversé l’esprit et la contra­riait. Elle ajouta :

– Vous n’allez pas commencer à lui chercher des excuses. Je ne sais pas pour­quoi vous l’aidez, mais je vous avoue que cela me met en colère. Il n’y a pas de cir­constances at­ténuantes ! Voilà longtemps qu’il menaçait de me frapper. Il le faisait même quand j’étais plus jeune, quand il était sûr que je ne me rebifferai pas, et là, il n’avait pas perdu son travail !

Lahaye changea de tactique. Il ne voulait pas que l’entretien tourne court. Marie Capon gagnait en assurance. Son agressi­vité cassante commençait à chauffer les oreilles du gendarme qui eut conscience de perdre sa patience lé­gendaire. Il attaqua de front du ton incisif dont il usait quand sa bonhomie habituelle ne menait à rien :

– Je n’aide pas votre mari, Madame. Je protège et défends un citoyen victime de mena­ces. Il a droit, comme tout à chacun, au soutien de la gendarmerie et de la loi. Vous n’êtes pas la seule victime de l’histoire, ne vous en déplaise, et si cela n’atténue en rien ce que vous avez subi, ses droits valent au­tant que les vôtres.

Il se tut un moment en la regardant droit dans les yeux et donna l’estocade :

– Quelqu’un en veut à votre mari, et c’est un euphémisme. Quelqu’un veut anéantir son existence. Et ce quelqu’un est très bien informé sur sa vie professionnelle comme sur sa vie privée. Il marqua une pause, ouvrant une che­mise du dossier qu’il feuilleta avec un intérêt affecté. Sans la re­garder, il ajouta, sur le ton doux et déplaisant de l’insinuation :

– Qu’en pensez-vous, Madame ? Qui peut en savoir autant sur l’homme avec qui vous vivez depuis trente-trois ans ?

Elle le foudroya des yeux. Il reposa né­gligemment la chemise sur le bord déjà bien surchargé de son bureau et lui rendit son re­gard, la laissant préparer sa réponse.

– Vous m’accusez donc, s’indigna-t-elle sans pour autant lever le ton. Lahaye laissa échapper un mince sourire de guin­gois. Elle ne sortait pas facilement de ses gonds. Il ne fut pas surpris de sa voix pondé­rée et légèrement enjouée quand elle révéla le fond de sa pensée :

 – Cette ordure s’est défoulée sur moi. Il aurait pu me tuer. Et vous m’accusez de vouloir détruire sa vie. Vous voulez que je vous dise ? Tout ce qui lui arrive, il l’a mérité, et je m’en ré­jouis, oui. Tout se paye un jour. Ces trente-trois années m’ont desséchée, et j’admets que j’ai plaisir à savoir que lui aussi va souffrir.

Marie Capon s’interrompit, inquiète d’en dire trop mais s’en tint à sa décision d’être franche jus­qu’au bout.

– Je sais qu’il reçoit des cartes de mena­ces, reprit-elle. J’en ai vues deux, j’ignore combien il y en a. Je ne sais pas qui les lui envoie, mais je bé­nis cette personne d’avoir l’audace et le pouvoir de faire ce dont j’ai toujours rêvé. Et je souhaite même que vous ne trouviez pas qui c’est. Ma vie a été détruite aussi, et le justicier que  vous êtes n’est pas venu défendre mes droits. A vrai dire, je regrette surtout de ne pas avoir été ca­pable de lui nuire vraiment, de me défen­dre vraiment. Oh, je ne lui ai pas rendu la vie facile, ça fait six ans que je ne lui parle plus. Mais qu’est-ce que cela représente auprès de trente années gâchées avec un homme égoïste et puéril qui n’a su ni être un père ni être un mari. Me taire, c’était ma façon à moi de partir et c’est peut-être les meilleures an­nées de ma vie : être enfin parvenue à lui rendre un peu de l’enfer que j’ai enduré auprès de lui.

Une haine vigoureuse et maîtrisée ir­ra­diait ses propos, l’exaltait, elle vrilla à son tour son regard dans les yeux de Lahaye, d’un air de défi. Il s’apprêtait à revenir à un ton plus mo­déré, mais elle le coupa avant qu’il n’ait pu dire un mot :

– Je refuse d’entendre que ce salaud est une victime après tout le mal qu’il a fait. On m’épargne généralement, on ne me dit pas tout, mais j’ai quand même entendu des bruits sur ses petites affaires chez Redon. Je sais que je suis loin d’être la seule à le dé­tester, sans parler de ses propres enfants. Vous voulez m’accu­ser ? Eh bien, allez-y ! Qu’avez-vous à me re­procher ? De partir ? De le quitter ? D’oser aban­donner mon mari en plein malheur ? Laissez-moi rire !

Une mimique narquoise, à mi-chemin entre le sourire et le rictus apparut sur ses lèvres.

– Le plus drôle, voyez-vous, c’est que je n’ai jamais vu qu’il suffisait de partir pour me venger de tout. N’est-ce pas surprenant ? De­puis des années que je pèse le pour et le con­tre, que je cède à ma peur ! À mon orgueil aussi, je l’avoue. Je refusais de lâcher à cause de lui tout ce que j’avais construit, ce que j’avais voulu et impulsé. Dire qu’il aurait suffi de me montrer que le quitter le détruirait pour que je le fasse immédiatement. C’était de tous le seul véritable argument décisif, et personne n’y a pensé.

Lahaye ne sauta pas sur l’occasion d’enfoncer tous ses clous, au contraire, il se carra dans son fauteuil, fermant toutefois son visage pour cacher à quel point il était satis­fait de la tournure que prenait l’entretien. Elle lâchait la bonde à sa rancoeur. Il prit bien garde de ne pas interrompre son récit.

Partir. Partir était insupportable. Il faut avoir la foi pour partir. Être sûr que quelque chose nous attend ailleurs. Être sûr que la vie a du sens et qu’elle mérite qu’on ne se con­tente pas de ce qu’on a. C’est tout le pro­blème. Partir, c’était renier le peu de choses qui avaient fait de sa vie une existence. Leur grande maison dont elle avait toujours en­tendu dire qu’elle était sa maison à lui. Son œuvre. Alors que sans elle, il est peu proba­ble qu’il se soit lancé dans une telle entre­prise. Elle y avait participé concrète­ment à cette maison, physiquement. Combien de brouettées avait-elle charriées ? Combien de sac de ciment ? Elle avait géré pendant des an­nées leur budget étriqué pour planifier l’achat de tous les matériaux : les ardoises, le carrelage, les parpaings, les petites envelop­pes glissées aux gars qui venaient donner un coup de main quand on ne pouvait pas se débrouiller seul. Pièce après pièce, elle avait rendu possible leur rêve. Une maison, c’était une construction visi­ble, palpable qui jalonne les jours qui passent, qui grandit, un enga­gement de tout son être à forger son propre univers. Marie était gênée d’évoquer les im­portances dérisoires, les es­poirs terre-à-terre qui l’avaient fait vivre. Partir, c’était renoncer à tout cela. Cesser de croire en ce qu’elle avait cru.

Pendant des années, elle avait tenu son rôle d’épouse et de mère coûte que coûte. Elle s’était mariée à dix-neuf ans avec bonheur. Aussitôt, elle avait voulu un enfant. Elle avait arrêté de travailler chez monsieur Redon où elle était secrétaire. Et puis voilà. Elle n’avait pas compris qu’elle cesserait d’exister en cessant d’être salariée. Elle ne savait pas encore, à l’époque, l’importance d’être autonome financiè­rement. Bien sûr, sa propre mère avait vécu la même chose. S’occuper des enfants, faire la cuisine et tenir la maison. S’asseoir à table au milieu du re­pas et avaler rapidement son as­siette tiède pour continuer le service. Marie avait cru que ses parents étaient ainsi parce qu’ils étaient vieux, elle avait cru qu’il suffisait d’avoir choisi son mari pour échapper à ce piège. Dès la naissance de Benoît, Roger avait commencé à aller au troquet le soir après le travail. Il ne rentrait que pour manger, vers sept heures et demie. Puis quand il avait avalé son café, il re­partait au garage du Val d’Ay, un abri de tôle ondulée qu’il louait à l’année et dans le­quel il entreposait des épaves de voitures qu’il achetait dans des casses. Sa passion. Monter, démonter des moteurs. Elle ne le voyait plus. Tout son temps libre y passait. Benoît dormait trop, braillait trop, était trop petit pour causer. Benoît le fatiguait et élever les gosses, c’était une af­faire de bonne femme, lui, il avait besoin de se détendre en revenant du travail. « Et il n’y avait pas moyen à la maison avec des pleurnicheries à n’en plus finir. Le mariage, c’était pas une pri­son. Lui, il ne s’enterrerait pas. » Alors, pour être libre de voir ses copains, de se détendre, de s’occuper de ses voitures, c’est elle qu’il avait enterrée. Elle avait mis du temps à compren­dre, pensant que cela s’arrangerait quand Benoît grandirait. Ils s’étaient un peu rappro­chés quand ils avaient acheté leur première maison. Roger y travaillait tous les soirs et tous les week-ends. Il était là au moins. Alors, elle avait décidé d’avoir un deuxième enfant. Mais il ne la voyait pas, il se fichait des en­fants. Pas exactement. Il en voulait comme on veut une maison, comme des choses qui font qu’on est quelqu’un dans la vie. Il en voulait parce que c’était son affaire à elle et que ça l’occuperait !

C’est devenu l’enfer. Oui, il était là, dans son ciment, son plâtre et ses câbles, à faire, défaire et refaire; à remplacer le provi­soire par du temporaire. Quand il n’avait plus de sous pour acheter du matériel, il retournait au garage et au bistrot. Et elle, elle le nourris­sait, l’écoutait pester contre les problèmes qu’il rencontrait avec le montant d’une porte, la dalle de ciment à refaire de la chambre des gosses. Mais pour lui, elle ne savait faire que des gosses et des criti­ques, alors elle n’avait plus voix au chapitre. La maison trop petite avec deux enfants, la fosse septique et les relents qui remontaient par les canalisations, les chambres humides et enva­hies de salpê­tre et de moisissures, Benoît qui était cons­tamment malade, tout cela n’était à ses yeux que des jérémiades sans fin destinées à lui pourrir l’existence. Elle, c’était la rabat-joie de service, celle qui n’est jamais contente, celle qui grogne sans jamais rien faire ! Voilà ce qu’elle était devenue. Ni femme, ni épouse. Elle était mère, servante et tête de Turc.

Et puis, après Caroline, il ne se con­ten­tait plus de passer ses soirées chez Gilles, il revenait ivre. Il gueulait contre Benoît parce qu’il mettait la table, parce qu’il s’occupait de sa sœur pendant qu’elle, elle préparait le repas, parce qu’il faisait la vaisselle quand elle couchait Caroline. Il ne supportait pas cet enfant. Il l’avait emmené deux ou trois fois dans son garage de tôle pour « bricoler », et il laissait le gosse là à le regarder sans bouger dans le froid, lui demandant de temps en temps des outils ou des pièces de moteur que Benoît ne connaissait et ne trouvait pas. Le gamin revenait à chaque fois frigorifié et fiévreux. Il ne voulait plus y aller. C’est à cette époque que Roger s’était mis à l’appeler le « bon à rien », la « fillette ». Benoît a toujours été sa bête noire. Il ne pouvait tolérer qu’il ne soit pas aussi solide qu’il l’aurait voulu. C’était un garçon chétif qui avait été malade toute sa petite enfance et l’humidité dans sa chambre n’avait sans doute rien arrangé. Roger, pour l’endurcir, l’emmenait le samedi après-midi faire du foot. Il le mettait dans les buts et lui tirait des penaltys. Comme le gosse n’arrivait pas à arrêter les ballons dans le portique bien trop grand pour un enfant de neuf ans, il se moquait de lui en lui ordonnant de rat­traper au moins les ballons qu’il lui tirait dessus, de toutes ses forces. Un jour, Benoît était rentré à la maison, seul, le visage en pleurs, bar­bouillé de sang : il saignait du nez et ses lèvres étaient fendues. La séance de tirs avait duré une heure. Son père lui avait inter­dit de quitter son poste tant qu’il n’attraperait pas le ballon dans ses mains. Le petit s’était retourné les doigts à tenter d’intercepter les boulets de canon que lui déco­chait son père. Il avait cessé de mettre ses mains devant lui et avait encaissé tant qu’il avait pu les ballons qui lui arrivait dans le ventre, la poitrine et sur le visage. Puis, il s’était effondré, se repliant sur lui-même, la tête dans les bras attendant la fin de son calvaire. Son ordure de père a continué encore de lui tirer dessus jus­qu’à ce qu’il se lasse et le chasse en lui disant qu’il ne voulait plus le voir.

Marie s’interrompit, laissant couler les larmes qui ruisselaient sur ses joues sans rien tenter pour les cacher. Pierre Lahaye baissa les yeux par pudeur, s’interdisant de penser, refoulant les horribles soupçons que déclenchait cette histoire sordide. Il se sentait mal à l’aise dans ses souliers. De quel bord était-il en fait ? Au regard de ce récit, son beau discours d’intimidation sur le droit des victimes sonnait faux à son oreille. Certes, tout puant qu’il était, Capon avait le droit d’être protégé, et pourtant, Lahaye ne pou­vait s’empêcher de comprendre Marie. Pire, d’être d’accord avec elle. Il n’était pas certain que sa gêne ne transparût pas mais après tout pourquoi la cacherait-il ? Un obscur conflit intérieur le rongeait. Pour quelle raison poursuivait-il cet entretien s’il lui coûtait telle­ment ? Ses tergiversations l’énervaient. Son rôle n’était pas de juger les personnes, et encore moins d’écouter ses opinions person­nelles. Son rôle se bornait à mettre à jour la vérité, à établir les faits et à transmettre le dossier à la justice, le cas échéant. Et s’il n’était pas sûr de vouloir connaître cette vé­rité, rien ne l’empêchait de jeter l’éponge et de cesser d’importuner cette femme en jouant au gros méchant !

S’il avait cru par cette ferme admo­nestation clouer le bec à la sourde mutinerie qu’il sentait monter en lui, la réponse qui fusa le détrompa immédiatement :  le rebelle qu’il abritait n’avait aucunement l’intention de mu­seler ses sentiments personnels et était, bien au contraire, décidé à éplucher une à une les pellicules bien lisses de la carapace de Capon. Oui, il voulait percer le secret du Voleur. Sans plus se voiler la face sur le moteur réel de sa curiosité. Il ne voulait pas rendre justice à Capon, il voulait au contraire établir sa culpabilité. Lahaye sourit, heureux de constater qu’il n’était pas enchaîné à sa fonction. Heureux que l’application stricte de la loi depuis trente ans n’ait pas émoussé sa capacité de jugement. Il se rendit à sa raison et refusa en conscience maintenant de pro­téger coûte que coûte une sombre brute sous prétexte que pour une fois elle était vic­time. Il pensait abréger cette entrevue quand Marie reprit :

– Je suis partie chez mes parents ce jour-là, avec les enfants. Je n’aurais jamais dû revenir, mais mon père m’a fait la leçon. Il m’a même conseillé de faire un troisième enfant en priant pour que ce soit un garçon. Pourtant, il a tout de même pris ma défense et celle de Benoît quand Roger est venu me chercher. Je suis restée sept mois chez eux. Roger s’est lancé dans la construction de la grande maison que je voulais depuis si longtemps et a vendu la pauvre masure qu’on restaurait. Il n’a jamais cherché à voir ses en­fants pendant cette période. Il passait le week-end me tenir informée de l’évolution des tra­vaux, me supplier de revenir, me jurer qu’il ne toucherait plus au gosse. J’ai ac­cepté, je suis revenue avec lui, croyant à un nouveau départ. Mais Benoît avait peur de son père et l’évitait. Je n’ai rien pu y changer, je comprenais trop pour essayer franchement de le convaincre de faire un effort.

L’aménagement de la maison a amé­lioré nos relations pendant les deux premiè­res an­nées. Mais très vite, il est retourné au bistrot et a recommencé à boire. Que dire ? Il n’a jamais plus levé la main sur Benoît ni sur Caroline d’ailleurs. Il ne leur parlait plus. Il rentrait manger vers huit ou neuf heures quand ils étaient cou­chés. Il m’attrapait, me poussait dans l’escalier et me conduisait dans la chambre sans un mot. Tous les soirs, comme ça. Pendant des années.  J’ai avorté deux fois. Deux garçons. C’était im­possible. Je ne pouvais pas garder ces enfants dans ces conditions. Par la suite, les moyens de contraceptions m’ont sauvée.

Marie scruta les yeux de Lahaye avec insistance, inquiète d’y trouver un jugement, prête à rugir si c’était le cas. Le gendarme lui rendit longuement son regard. Elle comprit qu’elle pouvait poursuivre son récit sans crainte.

Dès cette époque, elle ne lui parlait plus que pour l’indispensable. Elle prit l’habi­tude de se coucher en même temps que les enfants, emmitouflée dans un pyjama d’homme et dans un peignoir pour lui rendre la tâche difficile. Elle faisait semblant de dor­mir quand il rentrait. Il la brutalisait, tirait sur les piètres boucliers de tissu, s’épuisait des­sus mais elle ne se débattait plus, ne bou­geait plus, le laissait faire jusqu’à ce qu’il s’endorme, ce qui ne tardait pas, l’alcool ai­dant. Elle avait appris qu’il la trompait et, à vrai dire, elle en était soulagée, ce que Lahaye imaginait parfaitement. Capon rentra de plus en plus tard, il lui arriva même de ne pas rentrer du tout. Pa­radoxalement, elle espérait qu’il la quitterait puisqu’elle n’avait pas le courage de partir. Mais il était aussi lâche qu’elle, aussi incapable qu’elle d’imagi­ner une autre vie. Elle cessa de lui pré­parer ses repas pensant que cela le déciderait. Il n’en fut rien.

Lahaye n’avait pas dit un mot pendant le récit de Marie, trop occupé à dominer sa colère contre Capon, contre elle et contre lui-même. Contre la faiblesse humaine. Ce con­nard de Capon qui ne s’était pas posé trois questions dans sa vie, n’avait rien vu, rien compris, et sans doute avait-il eu le culot d’être malheureux !  Et elle, qui rêvait tant d’autre chose ! Elle, elle avait passé son temps à attendre, à se résigner, à subir pour décider de partir à cinquante-deux ans ! Elle qui prouvait aujourd’hui qu’elle avait le ressort pour réagir, pour se sauver, elle sauvait sa peau, oui, mais avec vingt ans de retard et des enfants blessés à vie ! Et lui le bon gen­darme ne pouvait s’empêcher de songer que Benoît avait toutes les raisons du monde d’en vouloir à son père, que Caroline était sans doute prête à beaucoup de choses pour aider sa mère ! Et lui le justicier cherchait déjà comment il allait les rencontrer et quelles questions il leur poserait. De quel bord était-il ? Ne pouvait-il s’empêcher de flairer le sus­pect comme un chien de chasse sur les traces du gibier !

– Vos enfants voient-ils leur père aujourd’hui ?

– Non. Benoît s’est fait à l’idée qu’il n’était pas son fils. Il ne l’évite plus mais ne cherche pas à le rencontrer. Quant à Caroline, son père ne l’a jamais regardée et elle l’a toujours consi­déré comme une gêne. Les rares fois où ils se sont croisés dans la maison, lors des fêtes de fin d’année par exemple, ils étaient comme deux étrangers. Ils ne se sont jamais parlé, il ne sait presque rien d’elle. Il ne s’y est jamais inté­ressé et elle l’a imité. Par bien des côtés, ils se ressemblent. Dès qu’il mettait un pied dans la mai­son, elle filait dans sa chambre et n’en sortait que lorsqu’il partait ou dormait.

– Où vit Caroline ?

– Elle habite à Paris depuis huit ans. Elle y a fait ses études et elle travaille comme pro­fesseur d’anglais pour des entreprises qui lui demandent d’organiser des stages intensifs.

– Capon m’a dit qu’elle avait beaucoup déménagé ?

– Elle a rencontré bien des problè­mes. Je lui donnais l’argent que je pouvais économi­ser sur le budget. Mais la vie à Paris est chère et elle a eu des moments difficiles avant de se mettre à son compte. C’est son frère qui lui a payé ses dernières inscriptions en fac. Ses bourses et les allocations loge­ment couvraient à peine son loyer. Elle a dû plusieurs fois aban­donner son appartement pour reprendre une chambre de bonne lors­qu’elle n’avait plus de travail. Avec les con­trats à durée déterminée, ce n’est pas simple de s’organiser.

– Elle vient vous voir de temps en temps ?

– Elle est arrivée la semaine dernière pour m’aider à trouver une maison. On me de­mande un garant pour pouvoir prendre une location, vous vous rendez compte ?

– J’aimerais lui parler. Dites-lui de me contacter pour que nous prenions rendez-vous.

– Vous la soupçonnez aussi ! Je ne vous laisserai pas vous en prendre à elle.

– Il ne s’agit plus de soupçonner, ma­dame, mais de comprendre. Je souhaiterais d’ailleurs prendre également contact avec votre fils.

Marie sonda Lahaye. Son visage lui pa­rut fatigué bien qu’elle ne l’ait pas remar­qué au­paravant. Bizarrement, elle éprouva une sorte de compassion pour lui et décida de lui faire confiance. Elle lui donna le nu­méro de Benoît et confirma celui de sa cou­sine, Jeanne Bernay qui les hé­bergeait, Caroline et elle. Lahaye la laissa pas­ser un coup de fil et, perdu dans ses pensées, n’écouta pas le bref échange. Quand elle rac­crocha, il avait l’air emprunté d’un homme sur le point de demander un service en ayant con­science d’abuser. Elle sourit et l’encoura­gea puisqu’elle avait encore quelques minutes devant elle.

– C’est indiscret, commença-t-il, gêné, mais je pense que vous pouvez connaître la réponse. Savez-vous ce que Marthe Valin reproche à votre mari ?

La question était inattendue. Marie ne put réprimer le malaise qui l’envahit. Lahaye se permit d’insister.

– Je veux éclaircir cette affaire avant que cela ne tourne mal.

– Je ne sais rien sur elle. J’ai cru com­prendre certaines choses, mais vous savez, une réputation est bien vite acquise et je n’ai aucune certitude. D’ailleurs, je ne me per­mettrais pas d’en parler. Le mieux est de lui demander à elle directement.

– A-t-elle été sa maîtresse ?

Marie se leva, sans rien laisser trans­pa­raître de ses pensées comme à son habi­tude, et attrapa ses béquilles. Pierre Lahaye l’aida et l’accompagna sur le trottoir où ils attendirent en silence l’arrivée de Jeanne Bernay.

***

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Written by saufcila

8 octobre 2012 à 14 h 16 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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3 Réponses

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  1. Le récit a pris progressivement une épaisseur qui nourrit un suspens passionnant. Si je devais ranger ce texte dans ma bibliothèque il irait rejoindre les polars psychosociologiques, sans hésitation.

    Juléjim

    8 octobre 2012 at 17 h 46 min

  2. Pas le temps de lire ce soir, argghh, je me languis, j’adore ainsi me languir…

    lenombrildupeuple

    8 octobre 2012 at 19 h 06 min

  3. Ouf j’ai enfin pu rattraper mon retard, la suite please!

    florence

    9 octobre 2012 at 20 h 10 min


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