LES VREGENS

Philip Roth aujourd’hui

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Philip Roth radote un peu parfois, mais il a aussi des fulgurances de poète. (Moi aussi je radote parfois, et j’ai la vague impression d’avoir déjà parlé de ce qui va suivre, mais tant pis!)

Dans Everyman je crois, il y a une scène comme un pavé dans la mare. La force brute du pavé, mais en même temps les échos longtemps résonnants de l’eau remuée. Et tout d’un coup, on sort de l’anecdote, et du nombrilisme parfois reproché à cet auteur.

Everyman, c’est n’importe qui et tout le monde, mais c’est aussi le titre d’un écrit médiéval, un des premiers en langue vraiment anglaise, qui parle du destin de l’homme ordinaire confronté au jugement dernier.

Everyman rencontre la mort, édition 1530

Mais j’ai oublié, c’est peut-être dans Exit, Ghost, indication scénique que Shakespeare met dans ses pièces quand les personnages de spectres quittent la scène.

Hamlet et le fantôme du père, par Fuseli, 1789

Enfin, que ce soit dans l’un ou l’autre, on voit l’ambiance, mais en fait non, ce n’est pas si triste que ça.

Donc, le personnage-narrateur-alter ego du livre se trouve à l’enterrement de son père. Le rabbin commence à débiter la liturgie et bien-sûr, notre héros n’en comprend pas un mot puisque c’est de l’hébreu (au sens propre) et qu’il est un vrai mécréant. Du coup, il n’accède à aucune émotion, aucune communion avec l’assemblée présente, rien. La colère monte, de se faire ainsi voler les adieux au père.

Mais voici qu’il se met à rêvasser tout en restant poliment planté là, et des souvenirs d’enfance avec son père commencent à revenir, particulièrement les longues heures passées, enfant,  à le regarder réparer des montres dans sa minuscule boutique. Il commence à se rappeler les vieilles marques des montres apportées par les clients du quartier, elles défilent dans sa mémoire ; tous ces noms – qui n’ont aucun sens puisque ce sont des noms propres, des noms de marques – forment peu à peu une musique, une chanson intérieure, et voilà que l’émotion enfin naît, le manque du père, la vraie tristesse, grâce à cette liturgie toute personnelle… et les larmes peuvent enfin couler.

Voilà, c’est tout, mais est-ce que n’est pas une idée magnifique, de ridiculiser ainsi le rituel religieux, tout en se montrant lucide et compréhensif du besoin de psalmodie qui le fait naître ? Sans démonstration, juste par un petit bout d’histoire, un tranquille monologue intérieur, l’institution desséchante et desséchée est mise à bas, la force des mots juste par leur musique est exaltée. Leur force d’évocation, leur force apaisante, le mystère aussi du passage du son au sens.

Non vraiment, rien que pour arriver en fin de course à l’écriture de ces quelques pages, ça valait le coup de devenir écrivain.

Philip Roth vieux ne rigole plus

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Written by florence

9 octobre 2012 à 21 h 44 min

Publié dans Non classé

7 Réponses

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  1. Pour ceux qui voudraient rencontrer le Philip Roth d’aujourd’hui, F. Busnel l’a fait :

    Juléjim

    10 octobre 2012 at 11 h 40 min

    • Ouais mais tu vois, ce Roth-là, celui de la « grande histoire », c’est celui que j’aime le moins. Je préfère celui qui se regarde vivre et se décortique lui-même, ébahi et scandalisé des symptômes menteurs que le temps met sur lui, et tous les passages sur le Newark ouvrier de son enfance, tout ça.

      florence

      10 octobre 2012 at 22 h 40 min

      • Tu veux dire que tu préfères le Roth nombriliste ? Roooohhh… tu sais que c’est pas bien du tout ça ?

        🙂

        Juléjim

        11 octobre 2012 at 11 h 28 min

  2. Eeh oui… Mais justement c’est pas toujours réussi, il en a quand-même écrit beaucoup beaucoup de variations.

    florence

    11 octobre 2012 at 16 h 10 min

    • C’est vrai que le bonhomme a été prolifique (on va dire en 50 ans de carrière). Qu’il y ait du bon et du moins bon c’est un peu normal non ? Et aussi du très bon !

      Est-ce pour cela qu’il n’a jamais eu le Nobel de littérature ? Parce que son œuvre serait jugée inégale ?

      ********************************
      Mais ne me dis pas que tu as lu ses 28 romans ?

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Philip_Roth

      Juléjim

      11 octobre 2012 at 18 h 14 min

  3. Voilà un bon argument pour me décider à enfin aborder Philip Roth : bizarre vieux préjugé dont j’ai perdu l’origine qui me pousse à différer à chaque nouveau roman la lecture de cet écrivain au profit d’un autre livre toujours plus qch… urgent, attrayant, recommandé par des amis… Merci.

    saufcila

    12 octobre 2012 at 9 h 30 min


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