LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 20 & 21

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Chapitre 20

Capon cuva sur le canapé de Gilles jus­qu’au matin. Vers sept heures, Il ouvrit ses pau­pières gonflées. Il avait pleuré en rêvant. Il des­cendit au bar où Gilles s’affairait à ran­ger et nettoyer le bar qu’il avait laissé en plan la veille. Il avait une bonne gueule de bois… le vin ne lui réussissait pas beaucoup. Gilles posa sur le comptoir une grande tasse de café noir.
Il partit au travail sans repasser par chez lui, sans même jeter un regard à sa maison lorsqu’il la longea dans la rue du Hameau. Dans les vestiaires, il dénicha un vieux bleu de travail qu’il laissait là en cas de pépin et l’enfila. Puis, la mort dans l’âme, il se rendit au garage chercher une camionnette. Depuis sa convocation au bureau, trois se­maines auparavant, il avait un chantier à Valogne, avec Patrick. A ça aussi, il devait renoncer. Désormais, il serait toujours en équipe. Paul avait eu la délicatesse de ne pas le coller avec Savary, et l’indélicatesse d’éviter qu’il soit avec l’apprenti. Quand il en­tra dans le ga­rage, Paul expliquait à Jérôme Castellin qui pre­nait ses fonctions ce matin-là comment remplir les feuilles de sortie des véhicules. Capon ne pipa mot, trop occupé à contenir sa rage ja­louse. Depuis trois semai­nes, il s’y préparait, il avait vu Grimbert pren­dre sa place, distribuer les feuilles de chantier et répartir les véhicules. Il avait encaissé cette brimade comme un gamin puni à qui on a confisqué sa mobylette pour un moment : ce n’était pas tout à fait vrai, tout à fait réel. Il espé­rait vaguement que monsieur Redon voulait lui faire peur et marquer le coup avant de lui rendre sa place. Non. Il était remplacé, par un morveux en plus. Il était remplaçable.
La voix de Paul se frayait un chemin dans ses pensées. « Monsieur Redon veut te voir ». Capon avait envie de vomir. « Mon cher Roger » lui restait encore en travers la gorge. Sans s’en rendre compte, il fixait obstinément Jérôme, le nouveau mécano, dont le malaise augmentait à vue d’œil et qui finit par se réfu­gier au fond du garage en quête d’un bidon de produit lave-vitre. La voix de Paul s’entêtait :
– Roger, t’as entendu ? Monsieur Redon veut te voir ce matin avant que tu partes ! Roger !
Capon le regarda sans comprendre.
– Allez, viens ! dit Patrick en le se­couant par la manche, j’te dépose d’vant l’bureau.
La camionnette s’arrêta brutalement de­vant l’allée de gravier. Patrick dut bouscu­ler Capon pour le faire descendre de son siège. Hébété, le regard perdu, il resta planté devant la portière sans bouger. Patrick des­cendit à son tour en pestant contre son collè­gue qui lui faisait perdre un temps précieux. Ils avaient quarante kilomè­tres à faire pour se rendre au chantier. D’une tape bourrue, il le poussa vers la grille d’entrée et l’accompa­gna jusqu’à la petite salle d’attente du bu­reau. Madame Crépin fit une remarque dés­agréable sur son retard et courut prévenir monsieur Redon.
L’enquête menée par les secrétaires avait permis d’identifier neuf employés s’étant livrés à des détournements de matériel pen­dant des périodes précises et limitées. Cha­cun d’eux, interrogés, avaient accusé Capon de les avoir fait chanter en les menaçant de révéler une faute qu’ils avaient commise peu de temps avant de devoir céder à ses exi­gences. En se fondant sur le témoignage de ces personnes, sur leurs feuilles de sorties et sur les devis éta­blis pour les chantiers dont ils avaient la charge, le montant du matériel volé pouvait être estimé à quatre-vingt mille francs au bas mot. La somme était impres­sionnante. Capon n’y croyait pas, il n’avait pris que quelques sacs, quelques lots, des bouts de tuyaux en cuivre. Monsieur Redon eut un sourire satisfait quand son ouvrier reconnut les faits.
– Le fait est, Roger, que vous m’avez volé. Ramenée à une moyenne annuelle, votre petite fraude dépasse à peine trois mille francs par an puisque, aussi loin que nous ayons pu remonter, on trouve des traces de ce « détournement » depuis 1969. Trois mille francs par an, cela fait du deux cent cin­quante francs par mois. Pendant vingt-cinq ans, pour deux cent cinquante francs par mois, vous avez trahi la confiance que j’avais en vous. N’aurait-il pas mieux valu venir me parler de vos problèmes ?
Capon eut une bouffée d’espoir et s’engouffra dans la brèche que venait d’ouvrir son patron.
– La maison, monsieur, c’tait un gros souci. Fallait qu’les gosses aient leurs cham­bres. On pouvait pas vivre dans un chantier. J’prenais pas grand chose. En tout cas, ja­mais c’qui était nécessaire aux chantiers. Mais y avait toujours un peu plus que c’qu’on avait b’soin. J’pensais qu’pour l’entreprise, c’tait des clopinettes. J’me suis pas rendu compte, monsieur. J’vous jure.
Le chef d’entreprise le toisa, indigné. Sa voix habituellement douce se fit cassante :
– Ne me mentez pas, Roger. Vous vous souvenez de René Lesueur qui est parti en retraite, il y a six ans maintenant. Ses feuilles de sortie indiquent clairement qu’il a pris au dépôt deux fois plus de robinets qu’il n’était prévu. Ce pauvre René qui est venu me rendre visite la semaine dernière m’a raconté l’erreur qu’il avait faite. Un mauvais raccordement au tout à l’égout. Des tuyaux trop petits, c’est cela ? Il avait fallu recasser une dalle pour réparer les dégâts. Un homme qui vous avait pris sous son aile quand vous étiez arrivé dans l’entreprise !
– Mais j’ui ai pas fait d’mal ! J’ui ai sauvé la mise ! regimba Capon, persuadé que l’injustice de l’accusation atténuait sa faute. Et le ciment, pour r’faire la dalle ? et la réparation sur son temps d’travail ? J’ui ai rendu service. C’tait réglo qu’i m’renvoie l’ascenseur.
Monsieur Redon soupira devant tant d’aplomb. Que ces « échanges de services » se fassent aux frais de l’entreprise n’indispo­sait en rien Capon qui fixait la pointe de ses chaussures de crainte d’avoir paru insolent. Puis, l’homme habituellement placide quitta le ton outré qu’il venait d’employer. Il était vain de faire appel au sens moral de cet individu. Il enroba sa voix de persuasion et de paternalisme :
– Où est la faute professionnelle, Roger ? Qui est le plus coupable ? Un ouvrier en fin de carrière qui se trompe mais répare sa faute ? Ou un contremaître qui abuse de son pouvoir pour voler l’entreprise ? L’irrépa­rable, Roger, ce n’est pas le vol. J’ai songé à vous demander simplement le rem­bourse­ment de ce que vous avez « emprunté ». Mais, cela ne suffirait pas, l’irréparable, c’est d’avoir manipulé et menacé vos collègues, c’est de les avoir rendus complices, d’avoir vicié leur loyauté envers moi.
Monsieur Redon parcourut la liasse de feuilles qu’il faisait défiler comme un jeu de cartes. Puis, pour lui-même, il s’offrit une tranche de cynisme :
– Votre principale erreur est, par la même occasion, d’en avoir fait les témoins de votre forfait. J’ai maintenant acquis la cer­titude non seulement du vol répété, mais surtout – et c’est ce qui m’a décidé – de vos pressions sur vos collègues. Vous recevrez dans quelques jours votre préavis de licen­ciement. Je suis désolé, Roger, mais je ne peux pas vous garder sans encourager la malhonnêteté. Vis-à-vis de vos collègues, une décision radicale doit être prise, un res­ponsable doit être désigné sinon, ils se­raient trop nombreux à être coupables. Je vous fais grâce de toute poursuite judiciaire dès lors que vous me remboursez. Vous trouverez une solution, je n’en doute pas. Par égard pour les quarante ans que vous avez passé parmi nous, je ne vous licencie pas pour faute grave. Un licenciement économique vous conservera le bénéfice des allocations-chômage jusqu’à votre retraite… si la loi de monsieur Juppé est retirée. Dans le cas con­traire, je vous conseille de chercher un nou­vel emploi si vous ne voulez pas avoir une pension de misère. Quant à la prime, je pense que nous l’oublierons, n’est-ce pas ?
Capon rassemblait toute son énergie pour essayer de se défendre. Mais monsieur Redon le coupa sèchement et mit fin à leur entretien en appelant madame Crépin.
Patrick faisait le poireau dans la ca­mion­nette depuis une bonne demi-heure quand il vit Capon sortir du bâtiment de l’ad­ministration. Il fulminait dans ses moustaches en songeant à l’heure à laquelle ils rentre­raient le soir vu le re­tard qu’ils avaient déjà pris. Il cessa de grogner devant le visage défait de son collègue, et, dé­muni, il se tut, devinant ce qui venait de se pas­ser. Capon se hissa dans la camionnette sans dire un mot, la gorge nouée. Patrick hésita, de­vait-il ou non l’emmener avec lui sur un chantier qu’il ne finirait peut-être pas ? A quoi bon con­ti­nuer un jour, une semaine, un mois ? C’étaient pas les quelques centaines de francs en jeu qui feraient la différence dans six mois, dans un an. Retrou­ver du boulot à son âge, c’était croire au Père Noël.
– J’te dépose chez toi ? proposa-t-il un peu gêné.
Capon lui jeta un regard en biais.
– Tu savais c’qui m’attendait, hein ?
Patrick se raidit sous l’attaque. Bien sûr qu’il s’en doutait, comme tout le monde, comme Capon lui-même.
– J’m’en doutais, mais je n’le savais pas ce matin… C’est en t’voyant sortir.
Capon réprima la colère qui le minait. Il devait tirer les leçons maintenant. S’en prendre à Patrick, à Paul ou à quiconque était aussi stupide qu’injuste.
– Qu’est-ce t’attends ? On va au chantier, démarre. T’as vu l’heure !
Patrick posa la main sur la clé mais ne démarra pas. Capon observa l’inquiétude sur le visage de son compagnon et comprit.
– Allez, te bile pas. J’vais pas l’saboter ton chantier, le rassura Capon en lui collant une bourrade dans l’épaule. Puis, il ajouta avec un mince sourire d’auto-dérision dont le sens échappa à son collègue. « C’est pas d’main la veille qu’on pourra m’reprocher de mal faire mon travail, moi. »
Comme Patrick ne réagissait pas, il ajouta, la gorge nouée :
– Qu’est-ce tu veux que j’foute, bon sang ? Tu m’vois rentrer chez moi ? A c’t’heure, la maison est à moitié vide ou bien ma femme est en train d’s’en occuper. Alors ? Démarre, bon Dieu !

***

Chapitre 21

Sur ce point, Roger Capon avait rai­son : sa femme terminait d’emballer les verres de cristal que ses parents lui avaient offerts pour son mariage. Elle avait préféré ne pas prendre de risque et s’en charger elle-même. Rien n’empêchait que des déménageurs soient à la fois costauds et délicats, toutefois, elle choisit la prudence. Elle ferma le dernier carton avec un ruban adhésif et s’imprégna une dernière fois de cette maison qui paraissait n’être plus qu’un squelette. Les portes béantes des placards, les meubles qu’elle laissait, disséminés entre deux vides, étaient le reflet de sa vie réduite en morceaux. Comment choisir ce qu’elle était en droit d’emporter ? Elle aurait souhaité avoir les moyens de tout laisser derrière elle, de repartir à zéro comme on dit, sans traîner comme des casseroles les traces de ce qu’elle fuyait. Pourtant, il lui fallait bien vivre, manger, dormir, elle ne pourrait pas rester éternellement chez sa cousine. Et avec quel argent aurait-elle pu racheter l’essentiel : un matelas, une gazinière… ? Elle se faisait l’effet d’être une voleuse. Elle ne craignait pas de le démunir lui. Non, c’est la maison qu’elle pillait, saccageait, qu’elle dénaturait. Parler d’harmonie serait bien excessif, toutefois, elle rompait l’équilibre réconfortant de son foyer et laissait derrière elle un chaos ordonné et austère.
Caroline avait insisté pour contacter le plus vite possible une entreprise de déména­gement. Elle voulait pouvoir l’aider tant qu’elle était dans la région. Elle voulait surtout s’as­surer qu’elle irait jusqu’au bout. Toute petite déjà, Caroline n’avait pas supporté que sa mère se résigne à rentrer à la maison après ce qu’il avait fait à Benoit. Par expérience, elle savait que rien n’était plus risqué que l’attentisme et les inévitables pressions de la famille. La séparation d’un couple restait pour eux une catastrophe qu’il fallait conjurer à tout prix comme le mauvais sort. Il fallait que la rupture soit effective et complète pour que la cicatrisation commence, pour éviter toute tentative de retour en arrière, et surtout pour que les oncles et les tantes soient mis devant le fait établi et perdent l’espoir de la ramener dans leur droit chemin. « Elle a raison. Elle a raison. Elle a raison », se martelait Marie jus­qu’à s’abrutir dès qu’elle s’était retrouvée face aux cartons, aux tiroirs à vider. Les doutes l’avaient brutalement assaillie comme de vieux démons. En entrant, elle avait vu sur le pas de la porte une enveloppe de carte de visite adressée à Roger. Elle savait à quoi s’attendre, bien entendu. Elle l’avait d’abord posée sur la console du téléphone dans l’en­trée. Mais, quand les déménageurs avaient débranché l’appareil pour emporter le meu­ble, elle l’avait enfournée dans sa poche en attendant de trouver un endroit pour l’y lais­ser. La remettre par terre à côté du paillasson lorsqu’ils en auraient fini lui paraissait gros­sier. Quand elle l’avait trouvée, elle s’était obligée de ne plus y penser et s’était attelée à la tâche urgente de marquer d’une éti­quette les meubles qu’elle emportait avant que les déménageurs n’arrivent avec Caroline. Puis, une sorte de gêne l’avait dis­suadée d’en parler à sa fille, les mille soucis du déménagement lui avaient occupé suffi­samment l’esprit pour qu’elle croie l’avoir ou­blié. Mais, le départ du camion était mainte­nant imminent et il fallait bien faire quelque chose de cette maudite carte. A vrai dire, elle avait préféré cacher à Caroline cette obscure histoire de menaces. En fermant ce dernier carton, elle se sentait en faute. Coupable de détenir cette carte qui ne l’intriguait pas, mais lui faisait peur. Coupable de s’attribuer arbi­trairement ce qui aurait dû être partagé en bonne entente. Coupable d’agir en catimini sans une dernière explication. Le souvenir des coups, les bleus qui lui marquaient en­core le visage étouffa ses scrupules : après tout, pourquoi devrait-elle le ménager ? Elle comprit que c’était cette fichue enveloppe qui pesait dans sa poche et sur sa conscience. « Vous n’êtes pas la seule victime, » lui avait asséné Lahaye. Il avait perdu sa place, perdu sa famille, ses amis, que restait-il donc à lui prendre ? Que pouvait encore lui prédire ce corbeau ? Quelle nouvelle menace contenait cette enveloppe ? Les propos du gendarme lui revenaient à l’esprit : « Quelqu’un en veut à votre mari… quelqu’un veut anéantir son existence ». L’anéantir. Quelle serait la limite ? Un horrible pressentiment la hantait. Toute la matinée elle avait lutté contre son besoin de savoir. N’y tenant plus, elle s’enferma dans la salle de bain et ouvrit l’enveloppe qui d’ailleurs n’était pas cachetée :

Il ne faut compter que sur soi dans la vie, on est seul au monde.
Mais tu dois encore apprendre à vivre sans foyer, sans refuge. Je vais te voler ta maison.
Le Voleur de Vie

Une vague d’angoisse s’empara d’elle, chahutant ses pensées. Comment ? Comment le Voleur de Vie pouvait-il savoir qu’il perdrait sa maison ? Les difficultés de leur couple n’étaient un secret pour personne et n’importe qui pouvait prédire son départ sans prendre un grand risque. Mais comment pouvait-il être si sûr qu’elle vendrait la maison alors qu’elle n’avait pris sa décision que la veille ? Jeanne et Caroline venaient juste de la convaincre de se débarrasser de cette maison qu’elle aimait tant. Trop grande pour une personne seule, trop chargée de la pré­sence de l’autre, pour lui comme pour elle. Elle n’avait pas cédé, elle avait baissé les bras devant l’évidence. Elle devinait trop qu’elle ne supporterait pas qu’il la conserve, pas plus qu’elle ne supporterait de vivre dans ce qu’il avait construit. En début de semaine, elle avait contacté un notaire pour qu’il évalue la valeur de la maison et avait chargé son avocat de soumettre sa proposition de vente à Roger. Lancinante, la question insidieuse de Lahaye la harcelait : « Qui peut en savoir autant sur l’homme avec qui vous vivez depuis trente-trois ans ? »
Qui savait qu’elle déménagerait au­jourd’hui ? Jeanne ? Benoît ? Caroline ? Qui savait qu’elle renonçait à la maison ? Qu’elle refusait de la lui laisser ? Jeanne. Caroline. Marie se laissa tomber sur le rebord de la baignoire, brisée. Reprendre sa vie, c’était resserrer davantage l’étau qui étreignait cruellement cet homme qu’elle détestait, certes, mais qu’elle voulait seulement quitter.
Pourtant, cela ne collait pas : la carte ne lui était pas destinée, ce n’est pas elle qui était censée la trouver, mais Roger. Pourquoi ne l’avait-il pas trouvée ce matin ? L’avait-il abandonnée par terre ? Ou bien ne l’avait-il pas vue ?
« Il n’a pas passé la nuit ici, se dit-elle. Il n’était pas là ce matin voilà pourquoi il ne l’a pas trouvée ». Elle se précipita dans la cham­bre et contempla le lit défait sans pouvoir tirer aucune conclusion. Elle descendit à la cui­sine. Quelques assiettes sales s’entassaient dans le bac de l’évier. Les traces d’aliments étaient desséchées. Elle songea à la cafe­tière. Vide. Des traces de café desséchées au fond. Jamais Roger ne pourrait aller au travail sans prendre un café. En fait, il aurait dû lire ces dernières menaces avant de partir au travail, et retrou­ver la maison vide ce soir. Ou pire encore les lire en rentrant !
La sonnette retentit. Marie sursauta puis jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le facteur ouvrait le portillon. Il apportait une lettre recommandée avec accusé de réception. Marie tressaillit : c’était de toute évidence une lettre de son avocat annonçant à Roger le début de la procédure de divorce. Elle dut expliquer brièvement qu’elle ne pouvait pas signer à la place de son mari, qu’il fallait qu’il lui laisse un avis de passage pour qu’il la reçoive en main propre.
Marie remercia le facteur, referma la porte et s’y adossa, décontenancée, inquiète et en colère. Quel rôle jouait-elle dans cette histoire malsaine ? Se débarrasser de son mari, certes, mais le démolir, non. Elle n’avait jamais voulu ça. Lui faire mal, se venger. Mais cette cruauté calculée lui faisait horreur. Elle avait l’impression d’être une marionnette entre les mains de ce Voleur de Vie. Avait-elle été influencée ? Au fond, elle trouvait ce déménagement précipité, elle n’avait toujours pas loué de maison et payer un garde-meu­ble en attendant lui avait paru déraisonnable. C’est Caroline qui avait insisté. Avait-elle vraiment raison ? « Qui peut en savoir autant sur l’homme avec qui vous vivez depuis trente-trois ans ? » Qui peut en savoir autant sur mes faits et gestes, mes intentions ?
Caroline. Elle savait que je déména­geais aujourd’hui mais ignorait qu’il ne passe­rait pas la nuit à la maison. Qu’il n’aurait donc pas la carte ce matin. Marie était entrée la première, sa fille n’était arrivée qu’un quart d’heure plus tard avec le camion.
Caroline qui s’activait auprès des dé­ménageurs s’inquiéta de voir sa mère pros­trée dans l’encoignure de la porte d’entrée. Elle s’approcha d’elle, et s’alarma de sa pâ­leur. Elle la prit par le bras et la soutint jus­qu’au canapé. Marie lui tendit alors l’enve­loppe qu’elle tenait encore à la main en po­sant sur elle un regard désemparé. Un peu étonnée, Caroline parcourut la carte puis se tourna vers sa mère attendant une explica­tion. Marie soupira profondément et ferma les yeux, soulagée. Caroline ne jouerait jamais la comédie avec elle.
– Quelqu’un veut tuer ton père à petit feu, lâcha-t-elle dans un souffle, les paupiè­res closes. J’ai peur parce que je me sens manipulée, utilisée. Comme si ma décision, si vieille pourtant, de partir, de le quitter, n’était qu’un épisode supplémentaire d’un plan machiavélique.
Sa voix s’érailla, elle ouvrit les yeux libérant ainsi des larmes de désarroi.
– Oh, Caroline, j’ai cru un instant que c’était toi.
Caroline s’assit à ses côtés et serra les mains blanches de sa mère entre les siennes.
– Le capitaine Lahaye vous soup­çonne, toi et ton frère. Je ne te l’ai pas dit parce que j’étais sûre de vous et que je n’avais pas peur. Mais il faut faire quelque chose. Cette carte peut renforcer ses doutes. Va lui parler, va la lui porter. Il faut arrêter cette machination horrible. Il ne faut pas que nous en soyons complices malgré nous.
Marie expliqua alors ce qu’elle savait à propos des cartes. Les menaces qui ré­sonnaient comme des prophéties qui se réa­lisaient dans les jours qui suivaient. Caroline écouta attentivement sa mère sans parvenir à partager ni son inquiétude ni sa révolte. Elle s’efforçait à la compassion pour cet homme dont la vie s’effondrait, mais tout ce qui pou­vait concerner son père la laissait définitive­ment de marbre. Elle ne s’en réjouissait pas pour autant. Ce n’était pas non plus ce qu’elle voulait. Et même, elle était contrariée qu’on puisse croire un instant que sa mère n’agis­sait pas en femme libre de ses choix et qu’elle puisse être l’instrument d’un châtiment fatal décidé par quelqu’un d’autre. Ce voleur de vie, érigé en justicier, les privait en somme de leur victoire et réduisait leur combat à de la simple malveillance. Elle ne feignit plus la colère et décida de se rendre à la gendarmerie.

***

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Written by saufcila

15 octobre 2012 à 9 h 53 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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3 Réponses

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  1. Ça reste tendu, c’ est super.

    Juste un truc, si je peux me permettre, il s’y connait pas trop M Redon : le licenciement pour faute, comme tout licenciement, donne droit a des allocations chomage, par contre le licenciement économique donne droit, en plus, a des indemnités et des aides au reclassement’

    lenombrildupeuple

    15 octobre 2012 at 12 h 27 min

    • Ah oui? Je pensais que le licenciement pour faute te privait des allocations chômage… Je verrai à modifier cela. Bon, c’est vrai que je n’ai pas trop cherché. Pour la prime de licenciement, je connais qn qui l’a « perdue »/ »cédée » en contrepartie de l’annulation de poursuites judiciaires… bon, j’aurais dû creuser davantage la question.

      saufcila

      15 octobre 2012 at 12 h 55 min

  2. L’ensemble du récit, mais tout particulièrement le dernier paragraphe de ce 21e chapitre, détricote, en la révélant progressivement, la complexité des personnages, et à travers eux, de l’âme humaine.
    Merci pour ce convaincant « plaidoyer » humaniste.

    Juléjim

    16 octobre 2012 at 10 h 15 min


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