LES VREGENS

Que la vie soit plus forte que la mort, pour ceux qui restent.

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Ce matin, nous avons accompagné notre amie, Marie-Christine, une dernière fois. Le ciel était en larmes. Derrière le talus et la rangée d’arbres, l’autoroute saturait les oreilles du rugissement des moteurs et du sifflement incessant des pneus sur la chaussée bétonnée. Ici, se recueillir dans le silence est impossible. Mais nous étions si nombreux que ni la pluie, ni le bruit, ni rien d’autre ne pouvait atteindre notre présence, ces quelques pas dans l’allée centrale, ces quelques minutes d’ultime partage avec l’amie, la collègue, la sœur, la fille, la mère, partie, trop tôt, trop vite.

Ses deux filles ont remercié leur mère de les avoir aidées à devenir ce qu’elles sont aujourd’hui, deux jeunes femmes fortes, libres, généreuses et belles.

Des amies ont évoqué le bonheur et le privilège de partager l’amitié d’une si belle personne.

Des collègues ont dit l’admiration et l’affection qu’ils éprouvaient pour cette si précieuse collaboratrice.

A quelques mètres de là où elle reposera, la tombe de son mari, Manu ; et sur la même travée, celle de l’ultime compagnon de Marie-Christine, Jacques, parti en avril dernier, d’une crise cardiaque. Sur la tombe de ces deux-là, un jeu d’échecs ─ pour rejouer indéfiniment la même partie interrompue il y a quelques années ─ et un tapis d’herbe bien verte ─ pour leur conso personnelle ─

Les amis qui meurent emportent avec eux une part de nous-mêmes, nous laissant sur l’autre rive avec notre propre lot de souvenirs, bons ou mauvais, et de regrets parfois. C’est souvent douloureux pour ceux qui restent, et c’est pourquoi il faut que la vie soit toujours plus forte que la mort. C’est ainsi, et c’est bien ainsi.

Pauvre Rutebeuf

***

 Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pauvreté qui m’atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d’hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est advenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

(Rutebeuf 1230-1285) 

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Written by Juléjim

17 octobre 2012 à 18 h 31 min

Publié dans Hommage, humeur, Tout et rien

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  1. Décembre 1921-janvier 1925.

    Mes amis rassemblés qu’un même amour dépasse,

    C’est pour vous que je pars.

    Je vous offre déjà l’ardeur de mon absence

    Qui sera votre part.

    Mangez ces fruits amers dont la pulpe est saignante

    Et buvez du vin blanc.

    Que je sois près de vous dans vos soirées brûlantes,

    Sur le Port innocent.

    Lorsque mon souvenir viendra dans vos paroles,

    Faites-lui bon accueil.

    Vous resterez toujours dans la dernière escale

    Au plus sûr de mon cœur.

    Si quelqu’un ne sait pas mon nom, ne le lui dites.

    Gardez-le tendrement.

    S’il vous presse : “Quel est cet ami qui navigue ?”

    “— C’est un homme vivant.”

    C’est un homme vivant qui part et se déchire

    Comme un ciel sur les mâts ;

    L’homme le plus tenté par l’amour des navires

    Et la forme du monde.

    Louis Brauquier

    Ce poème a été lu à l’enterrement de mon ami Jean-Claude Izzo.

    On n’oublie pas ceux qui partent, humains, ou mêmes animaux, qui ont partagé notre vie, un peu ou beaucoup. Ils nous accompagnent.

    Gavroche

    17 octobre 2012 at 19 h 08 min

    • Merci Gavrochounette. La poésie est un merveilleux onguent pour apaiser les douleurs que les mauvais coups de la vie nous infligent par moment. Et les ami(e)s, un bien précieux qu’il nous faut préserver à tout prix.

      Juléjim

      17 octobre 2012 at 21 h 15 min

  2. Funeral Blues

    Stop all the clocks, cut off the telephone,
    Prevent the dog from barking with a juicy bone,
    Silence the pianos and with muffled drum
    Bring out the coffin, let the mourners come.

    Let aeroplanes circle moaning overhead
    Scribbling on the sky the message He is Dead.
    Put crepe bows round the white necks of the public doves,
    Let the traffic policemen wear black cotton gloves.

    He was my North, my South, my East and West,
    My working week and my Sunday rest,
    My noon, my midnight, my talk, my song;
    I thought that love would last forever: I was wrong.

    The stars are not wanted now; put out every one,
    Pack up the moon and dismantle the sun,
    Pour away the ocean and sweep up the woods;
    For nothing now can ever come to any good.

    Vesion française :

    Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
    Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
    Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
    Sortez le cercueil avant la fin du jour

    Que les avions qui hurlent au dehors,
    Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort.
    Nouez les voiles noirs aux portes des édifices,
    Gantez de noir les mains des agents de police.

    Il était mon nord, mon sud, mon est et mon ouest,
    Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
    Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson,
    Je croyais que l’amour jamais ne finirait : j’avais tort.

    Que les étoiles se retirent, qu’on les balaye,
    Démontez la lune et le soleil,
    Videz l’océan, arrachez la forêt,
    Car plus rien de bon ne peut advenir désormais…

    Wystan Hugh Auden (1907 – 1973)
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    florence

    17 octobre 2012 at 19 h 24 min

  3. Un coeur et dix doigts pour faire une prière.

    Une petite cantate
    Du bout des doigts
    Obsédante et maladroite
    Monte vers toi
    Une petite cantate
    Comme nous jouions autrefois
    Seule, je la joue, maladroite
    Si, mi, la, ré, sol, do, fa

    Cette petite cantate
    Fa, sol, do, fa
    N´était pas si maladroite
    Quand c´était toi
    Les notes couraient faciles
    Heureuses au bout de tes doigts
    Moi, j´étais là, malhabile
    Si, mi, la, ré, sol, do, fa

    Mais tu es partie, fragile
    Vers l´au-delà
    Et je reste, malhabile
    Fa, sol, do, fa
    Je te revois souriante
    Assise à ce piano-là
    Disant « bon, je joue, toi chante,
    Chante, chante-la pour moi »

    Si, mi, la, ré
    Si, mi, la, ré
    Si, sol, do, fa
    Si, mi, la, ré
    Si, mi, la, ré
    Si, sol, do, fa
    Oh mon amie, oh ma douce
    Oh ma si petite à moi
    Mon Dieu qu´elle est difficile
    Cette cantate sans toi

    Une petite prière
    La, la, la, la
    Avec mon cœur pour la faire
    Et mes dix doigts
    Une petite prière
    Mais sans un signe de croix
    Quelle offense, Dieu le père
    Il me le pardonnera

    Si, mi, la, ré
    Si, mi, la, ré
    Si, sol, do, fa
    Si, mi, la, ré
    Si, mi, la, ré
    Si, sol, do, fa
    Les anges, avec leur trompette
    La joueront, joueront pour toi
    Cette petite cantate
    Que nous jouions autrefois
    Cette petite cantate
    Qui monte vers toi

    Si, mi, la, ré
    Si, mi, la, ré
    Si, sol, do, fa…

    saufcila

    18 octobre 2012 at 18 h 30 min

  4. Cet été, sur inter, il y a eu une série d’émissions consacrée à Barbara, le samedi matin. Un jour où nous rentrions de Bretagne, nous avons entendu l’histoire de cette chanson, racontée par l’homme qui était au volant de la voiture meurtrière. Bouleversant.

    Juléjim

    18 octobre 2012 at 21 h 56 min


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