LES VREGENS

Si je ne tue pas ce rat… chap. 22 & 23

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Chapitre 22

Suzanne lui manquait. Il aurait beau vieillir, « s’enveuver », elle continuerait de lui manquer. D’ailleurs, le seul deuil qu’il avait fait était celui de l’enfant, de son désir de pa­ternité. Et Suzanne lui manquait mainte­nant qu’il n’avait plus de désir. Pierre Lahaye dé­chira une fois de plus l’éternelle lettre qu’il lui écrivait tous les ans à la date anniversaire de leur séparation. Ce n’était jamais tout à fait la même, ses tourments vieillissaient aussi, devenaient caduques au fil du temps. Son attente d’enfant cessait d’être un combat pour n’être plus que vaine. Suzanne avait cinquante ans passés à ce jour. Le temps s’était chargé d’assassiner ses reliquats d’espoirs s’il en était. Elle lui man­quait. Ses emballements pour un livre, sa rage folle quand elle sortait d’un cinéma dé­çue par un réalisateur qu’elle admirait. Le cinéma tout court lui manquait, il n’avait ja­mais pu se ré­signer à y aller seul. Même le plaisir solitaire de la lecture perdait sa saveur à ne plus être partagé. S’il s’égarait à penser qu’il avait juste besoin d’une compagne, sa mémoire se re­biffait. Non, il avait besoin d’elle, de leur his­toire, de l’étoffe serrée de leurs accords et désaccords.
Il fit entrer Caroline Capon, mi-soulagé d’être arraché à sa vie intérieure, mi-agacé d’être interrompu, à la fois satisfait de la ren­contrer enfin et las de cette affaire. Il savait jouer l’ours bourru quand il était mal luné et abusa de la situation et de sa prestance pour en imposer à la demoiselle. Mais la digne fille de sa mère ne se décontenança pas d’un poil et s’assit tranquillement en face de lui puisqu’il ne l’y invitait pas. Il baissa les armes en souriant. C’était donc elle, la rebelle de la famille. Le volatile numéro 1 sur la liste de ses corbeaux potentiels. Il était un peu déçu, il avait envie pour une fois d’une image d’Épinal, de quelque chose d’attendu et de prévisible dans ce bourbier, en l’occurrence une parisienne en tenue élégante. Et bien, non, la famille Capon décidément était vouée à le contrarier, elle était en survêtement, les cheveux noués plus que coiffés. Avec une casquette, elle aurait pu être une rapeuse.– Désolée pour ma tenue, je termine à l’instant le déménagement de ma mère.
Tout de même ! Tout ne fichait pas le camp !  Il saisit la balle au bond et choisit l’attaque frontale :
– Votre père est-il au courant ?
– Je ne pense pas. C’est justement à ce propos que je souhaitais vous voir.
Comme l’avait fait Capon dans ce même bureau, Caroline sortit la carte de vi­site qu’elle posa sur la table, tournée vers le gendarme. Lahaye la parcourut des yeux sans y toucher, et soupira de ras-le-bol. Cette fille n’était pas plus tortueuse qu’une autre ni plus ingénue. Son interrogation muette, fran­che et directe lui donnait tout lieu de croire que son meilleur corbeau s’envolait. Retour à la case départ. Par acquis de conscience, il mena jusqu’au bout son interrogatoire comme il l’avait prévu et aboutit immanqua­blement à la conclusion qu’il avait entrevue : Caroline Capon n’était pas le Voleur de Vie. Trop fière, trop détachée, trop radicale pour avoir besoin de punir son père ni de venger son frère ou sa mère. Il lui tendit la feuille sur laquelle il venait de recopier à la suite des trois autres le petit message venimeux de la carte qu’elle venait de lui montrer.
Lahaye se rendait compte qu’il bâclait son travail, qu’il s’écoutait trop et lâchait prise trop vite. Il ne se sentait pas l’âme guerrière ni le cœur à traquer les souris. Pour la forme, il se défendit à sa barre d’accusation en se rappelant qu’il ne s’agissait pas d’une en­quête officielle, que si Capon voulait qu’on épuise minutieusement chaque piste, il n’avait qu’à porter plainte. Si la victime n’était pas assez déterminée pour le faire, pourquoi lui, si las, ferait-il du zèle ? Il n’agissait plus en flic parce que ce n’était pas son flair de flic qui le guidait, pas l’instinct du gen­darme, mais l’implacable lucidité qui s’était emparé de lui tandis qu’il écoutait Marie. La victime Capon avait pour clé le coupable Capon. Sa répugnance à le secourir ne faisait que croî­tre. Et puis, qu’y pouvait-il lui, Lahaye, si Capon s’était attaché par ses actes autant d’enne­mis que de pistes à suivre ? René Lesueur dont il avait gâché la fin de carrière, Gérard Savary, Paul Grimbert qu’il avait tou­jours regardé de haut, et les six autres pi­geons, puis Marthe Valin, Marie, Caroline, Benoît. Tous lui en voulaient, beaucoup jubi­laient secrètement de ce qui lui arrivait. Mais Lahaye savait qu’aucun d’entre eux n’était le Voleur. Parce que les cartes persistaient alors que Capon était au bout du rouleau. Aucun d’entre eux n’était capable d’un pareil acharnement. Il fallait une haine brûlante, aveugle presque théorique pour être aussi inflexible. Folie ? Absurdité ? Le Voleur ren­dait œil pour œil, dent pour dent. C’est du moins ce qu’il affirmait. Il volait la vie de Capon parce que Capon lui avait volé la sienne. Il lui volait son honneur parce que Capon lui avait volé le sien. Et cætera. Or, personne n’avait volé la vie de Caroline, encore moins son honneur.
– Travail. Famille. Maison… Discrédit. Isolement. Foyer.
La voix de Lahaye opposait ces mots, les disposait comme les pièces d’un échi­quier. Leurs consonances douteuses l’avaient déjà emmené sur des pistes invrai­semblables. En vain. Capon n’avait rien d’un militant, il rangeait ses convictions politiques au lendemain des élections. Bien malin aurait été celui qui aurait pu donner sa couleur en­tre deux séances de vote. Par un résidu de principe, Lahaye confronta « maison » et « foyer » à « patrie ». Il se souvenait qu’en alle­mand, c’était le même mot : « Heimat » dont la racine évoquait aussi l’intimité, voire le secret. Ou encore l’inconscient chez Freud. Il se perdait dans les circonvolutions de ses asso­ciations d’idées, son cerveau mijotait à petit feu. Il résuma ses impressions pour Caroline qui s’était absorbée dans l’étude des messages du Voleur.
– Les accusations du Voleur sont gra­ves. D’après lui, votre père aurait détruit la vie de quelqu’un. J’ai eu beau fouiller dans sa vie, lever des pierres pour dénicher de la vermine mais je n’ai rien trouvé qui justifie de telles ac­cusations. Les collègues que Capon a fait chanter s’en sont remis, sont passés à autre chose et ils ne sont pas du genre à se mor­fondre toute leur vie dans un mea culpa sans fin. Peut-être le Voleur connaît-il une frange du passé de votre père qui m’échappe.
Lahaye relut la dernière carte et ajouta :
– La carte que vous avez trouvée ne fait plus vraiment allusion à des leçons don­nées, mis à part l’idée d' »apprendre à vivre » qui revient dans toutes. « Leçon », « disciple », ces mots signifient que votre père a, en quel­que sorte, appris au Voleur comment s’y prendre pour…
– Mon père n’est qu’un salaud ordi­naire et il n’a aucun talent pour l’enseigne­ment. En gros, son égoïsme nous a fait du mal, mais il ne nous a rien appris.
Caroline se tut un instant, mesura la portée de ce qu’elle venait de dire, survola de nouveau la feuille que lui avait donnée le gendarme et rectifia :
– Si, il nous a appris à vivre… sans père. C’est déjà beaucoup. Il nous a appris une vie difficile, silencieuse… la vie peut-être.
– Je vais être franc avec vous, Ma­demoiselle. Il y a deux personnes dans la liste des suspects qui se sont senties discré­ditées, isolées et abandonnées. Première­ment, Marthe Valin, et je soupçonne une sale histoire avec votre père mais je suis per­suadé qu’elle ne peut pas être le corbeau, elle est trop enfermée dans sa souffrance pour passer à l’action, trop impulsive pour tirer des ficelles de loin.
Caroline hocha la tête pour signifier qu’elle était du même avis. Lahaye hésita avant de poursuivre : son suspect suivant l’agréerait sans doute bien moins.
– Et deuxièmement, il y a votre frère, déclara-t-il. Puis il se ménagea une pause, pour produire son habituel petit effet et laisser le temps à son assertion de faire son chemin. Capon a humilié Benoît. Il l’a empêché de faire les études qu’il souhaitait et le métier qu’il envisageait. Votre frère est aujourd’hui un homme isolé par son travail itinérant qui le prive de racines et de foyer. De plus, il n’a plus de père, il est abandonné.
– Mais, il y a un petit hic, monsieur. Benoît n’habite pas là, à Lessay. Or, aucune de ces cartes n’a été postée, n’est-ce pas ? Elles ont été livrées à domicile.
Lahaye se tut. Il sentait que sa dé­monstration ne tenait pas, pour d’autres raisons.
– Si c’est là sa seule défense, elle est bien fragile. On peut aisément imaginer que l’aller retour de Guingamp/Lessay n’est qu’une broutille pour un représentant habitué à avaler les kilomètres. Quant à se tenir in­formé de la situation à Lessay, nous savons tous deux que Benoît téléphone souvent à votre mère et qu’elle lui donne forcément des nouvelles de Roger, délibérément ou non. Mais vous avez raison, il est peu probable que Benoît soit le Voleur.
– Expliquez-moi ce retournement inattendu.
– Non, vous, expliquez-moi. Aidez-moi à comprendre. Je ne crois pas à la culpabilité de Benoît à cause de la première carte et du passage à tabac. Peut-être est-il dans l’ordre des choses qu’un fils veuille affronter son père et le battre. En combat singulier pour­quoi pas. Il est vrai que Benoît a, de ce point de vue, des comptes à régler avec votre père. Mais voilà, il y avait deux agresseurs, deux hommes baraqués qui ont prémédité leur coup et l’ont organisé. Et vérification faite, votre frère n’était pas l’un d’eux. Ils ont at­tendu Capon pour le surprendre. Ils ne lui ont pas dit un mot, ils ne lui ont pas transmis de message.
Enfin il vidait son sac, se soulageait de l’imbroglio inextricable de ses intuitions, dégoûts, colères, soupçons qui lui pourris­saient la vie. Il attendait depuis le début l’in­terlocu­teur capable de l’aider à démêler ce fatras avec objectivité. De fait, Caroline avait tant à cœur de ne pas laisser le Voleur salir le di­vorce de sa mère qu’elle était bien plus im­partiale que Lahaye. Il faudrait qu’il prenne le temps, plus tard, de comprendre pourquoi cette affaire l’avait remué au point de lui faire perdre toute objectivité, lui qui se croyait aguerri, à l’abri des réactions émotionnelles. Il avait beau se raisonner, rien ne faisait taire la satisfaction qu’il éprouvait à voir anéantie la routine tranquille de Capon.
– Alors aidez-moi, répéta-t-il, vous qui connaissez votre frère, vous qui savez ce que haïr son père signifie. Peut-on comman­diter ce genre de raclée : démolir un type en prenant garde de ne pas le tuer, en le lais­sant dans un sale état et totalement ignorant de l’origine du petit coup qu’on lui a concocté ?
Caroline l’écoutait d’une oreille. Elle cherchait dans les cartes les allusions au passage à tabac qui troublait tant cet homme. Lahaye lui donnait un peu l’impres­sion de perdre les pédales. Au premier abord, elle s’était impatientée que l’interro­gatoire vire à la confidence, peu encline à compatir pour un gendarme. Étaient-ce ses méthodes peu orthodoxes, sa franchise inso­lite ? Toujours est-il qu’il l’avait convaincue que l’anguille sous roche tenait du serpent. Il était réellement inquiet, comme sa mère ce matin. Elle abandonna ses réserves de prin­cipe et se prêta par curiosité à son jeu.
– Au bac de philo, la clé du problème résidait toujours dans les phrases les plus obscures du texte. C’étaient celles-là qu’il fallait expliquer. Les comprendre, ou du moins les questionner, c’était tout compren­dre. Interpréter, épuiser tous les sens possi­bles, les confronter, les éliminer. Voilà.
Elle leva un sourcil et avança avec une prudence feinte et amusée :
– « Faire connaissance », est-ce bien la phrase qui détourne vos soupçons de mon frère… et de moi-même ?
– En quelque sorte, oui, bien que j’aie pensé un moment que Roger Capon resterait de toute façon un étranger pour vous, et qu’en ce sens, faire connaissance était tou­jours possible. Mais je ne crois pas que le Voleur ait crypté ses messages à ce point. Les autres phrases sont limpides, les sym­boles clairs : discrédit/perte de travail et sur­tout de la considération de son patron et de ses collègues ; isolement/ perte de la famille ; foyer/perte de la maison. Non. J’en suis au contraire arrivé à penser qu’il fallait prendre chaque phrase au pied de la lettre. Rien n’est codé. Nous n’avons pas affaire à un dément illuminé qui s’appuierait sur des références bibliques, par exemple. Non, votre père est l’unique cible du Voleur et ses mobiles sont probablement très concrets.
– En somme, le passage à tabac constitue la première manifestation de la pré­sence du Voleur dans la vie de mon père.
– Je le crois. Je crois que votre père ne connaît pas son agresseur. Je suis con­vaincu aussi que le Voleur n’est pas l’un des deux hommes qui l’ont frappé. Il les a dirigé comme les acteurs d’une mise en scène macabre.
– Comment le Voleur le connaît-il alors ? Comment peut-il être son disciple ?
– Je me suis posé aussi cette ques­tion. On peut choisir d’être le disciple d’un parfait inconnu, il suffit d’adhérer à ses idées, de se conformer à ses actes. Sartre avait des milliers de disciples qui ne l’avaient jamais rencontré.
– Mon père n’a rien fait de particulier. Encore une fois, il est médiocre, égoïste, magouilleur. Il a été un mauvais père, mais rien n’est plus courant. Vous savez, j’ai pris conscience très tard du mal qu’il avait fait à Benoît. J’ai longtemps trouvé « normal » qu’il ne supporte pas d’avoir un garçon fragile. Pourtant, d’un autre côté, j’ai toujours aussi trouvé Benoît « normal », à l’image de nos co­pains. Mais « normal », ça signifie seulement conforme à notre environnement. Mon père est conforme à ce que son père voulait de lui, fort en gueule, débrouillard, macho. Des comme lui, dans la région, on en a treize à la douzaine. Je ne lui en veux pas vraiment. Je ne l’aime pas. Je ne peux pas aimer ce qu’il est. Je le méprise un peu d’être à ce point prisonnier de ces certitudes qu’il n’a jamais pu rien changer à son sort. Et je vous jure qu’il n’est pas heureux.
Lahaye se souvenait en écho de ses propres réflexions et réactions quand Capon lui avait raconté ses déboires conjugaux.
– A cette cadence, nous sommes tous coupables de nous accrocher à ce que nous sommes. Mon père n’est pas pire qu’un autre. Autant se proclamer disciple du premier venu.
– J’en conviens. Mais j’ai la conviction que penser ainsi, c’est nous éloigner du pro­blème. Votre père n’est peut-être pas le qui­dam que vous pensez. Les méfaits ordinai­res ne sont pas les mobiles de ce genre de vengeance cruelle et têtue. J’ai la conviction que les ac­cusations sont fondées et qu’il ne s’agit pas seulement d’un délire paranoïaque. C’est d’ailleurs une des raisons pour les­quelles je ne crois pas à l’implication de ma­dame Valin dans cette affaire. A ce propos, savez-vous pourquoi elle a tant de haine contre votre père ?
– Je me doute que je ne vous ap­prends pas qu’elle est folle. Si vous l’avez rencontrée, vous avez dû vous en rendre compte. Cette femme est littéralement pos­sédée par un délire de persécution… Ma mère vous a-t-elle raconté les coups de télé­phone anonymes que nous recevions quand j’étais enfant ?
La mine étonnée du gendarme lui confirma qu’il ne savait rien. Caroline eut quelques scrupules à ressortir cette vieille anecdote peu reluisante. Mais cette femme devait avoir ses raisons de crever de haine depuis si longtemps, et, si Caroline ne les connaissait pas, peut-être pourrait-elle aider Lahaye à les découvrir.
– Je devais avoir environ six ou sept ans quand tous les soirs, parfois la nuit, nous recevions des coups de fil bizarres. La per­sonne qui appelait ne parlait pas. Pendant un bon moment, nous avons simplement pensé que la ligne était en dérangement. Nous ve­nions juste de faire installer le téléphone. Peu de gens en avait à l’époque. L’idée de coups de fil anonymes ne nous est pas venue à l’idée immédiatement. Mais, la sonnerie nous réveillait le soir, parfois à plusieurs reprises. Les PTT prétendaient qu’il n’y avait rien d’anormal sur la ligne. Et comme la gêne devenait importante, mon père est allé à la gendarmerie. Cela a duré plusieurs mois, mais je me souviens que très vite mon père a accusé madame Valin. Il m’avait même inter­dit de lui dire bonjour quand je la croisais. Comme elle n’avait pas le téléphone, il la soupçonnait d’utiliser la cabine publique der­rière la mairie. Plusieurs soirs d’affilée, il s’est posté aux alentours pour la surveiller. Il a vu madame Valin venir à la cabine et tenir la main plaquée contre le combiné. Et juste­ment, ces soirs-là, il y avait eu des appels à la même heure. Les gendarmes l’ont atten­due et prise en flagrant délit. Ils lui ont pris le combiné des mains, ont demandé qui était à l’appareil, mon père a répondu : la preuve était faite. Il n’a pas porté plainte, sinon elle aurait eu de gros ennuis. Je me souviens en avoir discuté avec Benoît qui ne comprenait pas qu’il soit si généreux, ce n’était pas dans ses habitudes.
Mais le plus surprenant, c’est la réac­tion de madame Valin. Elle est entrée dans une rage folle et a menacé mon père qu’elle finirait bien par l’avoir, hurlant, comme cha­que fois, que tout se payait. Elle n’a ja­mais cessé de le faire depuis. Mais c’était la pre­mière fois à cette époque qu’elle s’y ris­quait. Les gendarmes n’ont jamais réussi à la faire taire, ni en la molestant ni en tâchant de lui faire comprendre qu’elle avait intérêt, vu les circonstances, à se calmer. Ils l’ont ramenée chez elle puisque, malgré cela, mon père a persisté dans son refus de porter plainte.
– Votre mère n’a pas voulu me ré­pondre, mais, pensez-vous qu’elle ait pu être sa maîtresse ?
La question était embarrassante. La vie privée de son père était un sujet tabou depuis longtemps.
– Mon père était volage et elle avait une sacrée réputation, cette femme, quand j’étais gosse. Mais rien ne prouve que ces ragots étaient justifiés. Folle, pute. Même les enfants s’en donnaient à cœur joie. Je con­naissais un peu sa dernière fille, elle était plus jeune que moi mais on mangeait à la même cantine le midi. C’était pas facile pour elle. « Ta mère est folle », « Fille de pute », « Pour­quoi tu rentres pas chez toi le soir ? Tu peux pas, hein ! » et ainsi de suite. J’ai pris sa dé­fense quelque fois, mais elle se débrouillait bien toute seule. Elle était coriace.
Pour le reste, je ne sais pas. J’étais petite. Mais c’est possible. Mon père a trompé ma mère, c’est sûr. Des années plus tard, quand j’étais au lycée, une employée de l’entreprise Redon est venue à la maison dire à ma mère qu’elle était enceinte de lui et qu’elle voulait qu’il paye l’avortement. Ma mère n’a pas discuté et lui a donné l’argent, en priant pour que cela ne s’ébruite pas. Elle craignait davantage un défilé devant sa porte que le scandale. En tous les cas, elle n’était pas dupe. Mais, je crois que la situation lui convenait. Je m’étais mise en colère contre le toupet de cette femme, la trahison de mon père, l’indifférence de ma mère qui me de­mandait de me calmer, m’assurant que je comprendrais plus tard. C’est ce jour-là, pour la première fois, que je lui ai conseillé de divorcer.
– Marthe Valin a des enfants, n’est-ce pas ? Ont-ils conscience de son état ?
– Je ne les connais pas, ils sont plus âgés que moi. Benoît connaissait le plus jeune des garçons quand ils étaient au col­lège puis ils se sont perdus de vue. Moi, je vous ai dit, je connais un peu Sarah, la der­nière, mais pas assez pour lui parler de sa mère. Je l’ai croisée d’ailleurs à Coutances le week-end dernier. Elle est en vacances dans la région, elle a loué un gîte du côté de Coutainville. Nous avons peu parlé, quelques banalités sur ce que « l’on devient ». Ce n’est pas seulement de la politesse mais nous n’avons rien à partager à part une vague reconnaissance. Quant à votre question, je suis persuadée que Sarah mesure très bien la folie de sa mère. Elle l’a, pour ainsi dire, toujours connue ainsi et en a sans doute largement subi les conséquences.
Ils restèrent songeurs un moment tous les deux. Caroline rompit le silence :
– Que pensez-vous de la deuxième carte : « J’ai fait coulé ton sang pour m’y vau­trer » ? Comment comprendre au pied de la lettre « se vautrer » ?
– Se salir. Un animal se vautre dans la boue. Je penche pour une insulte mais j’admets que ce n’est pas dans le ton des autres cartes. C’est précisément ce mot qui me tarabuste depuis le début. Et le sang aussi. Faire couler son sang semble aussi important que lui faire perdre son travail.
Lahaye demanda incidemment si Capon avait reçu son avis de licenciement. Caroline ne cacha pas sa surprise. Sa mère l’avait tenue au courant du déclassement de son père, mais elle n’avait jamais évoqué un licenciement. Le Voleur avait-il donc un tel pouvoir ! Elle frissonna de la même angoisse qui avait figé sa mère devant la carte de vi­site. Lahaye devina le malaise de la jeune femme :
– Le plus déconcertant est qu’il y a des raisons objectives à ce licenciement. Monsieur Redon n’a pas pris cette décision à la légère. Votre père a détourné une grande somme d’argent en volant du matériel. 
– Comme il y a des raisons objectives au départ de ma mère, à la vente de la mai­son, au rejet de notre père. Sommes-nous donc si prévisibles ? Notre petit monde serait-il un théâtre de marionnettes ?
Une rage sourde l’oppressait. Elle souhaitait presque que Benoît soit le corbeau.
– Qui a mis le feu au poudre pour cette histoire de détournement ?
– Difficile à dire. Dans les faits, c’est Gérard Savary que vous connaissez sans doute. Mais c’est plus ambigu. Savary l’a dénoncé parce votre père l’accusait de l’avoir agressé le soir du 24 novembre. Savary était suspect parce qu’il avait des griefs contre votre père : il s’est défendu. Mais au fond, le vrai responsable, c’est votre père qui a poussé Savary à bout en le faisant chanter.
– Et bien sûr, Savary n’est pas, selon vous, le corbeau ?
– Non. Il a un alibi pour le passage à tabac, et je le vois mal écrire ces cartes. Et puis, son alibi, ce sont justement les collè­gues de votre père qui tiraient des plans sur la comète ce soir-là pour l’empêcher de continuer ses pressions.
– Mais, alors, je ne comprends pas. Quel est le rôle du Voleur dans tout cela ? A vous entendre, sans la raclée, sans les cartes nous en serions au même point.
– Pas tout à fait. Les cartes ont cisaillé l’assurance de votre père. Ce petit groupe était déterminé à lui faire cesser ces ma­gouilles mais n’avait pas l’intention de le faire virer. Capon a craqué : la peur, l’angoisse lui ont fait commettre des bêtises. Il s’en est pris à un apprenti, il a frappé votre mère. Il a mis en place tout ce qui était nécessaire à la réa­lisation des prédictions du Voleur. En cher­chant ses ennemis, je les ai mis sur la brè­che. En fouillant dans sa vie, bien des saletés sont remontées à la surface. Bref, en venant me voir, il a déclenché le processus. J’en arrive à penser que c’est ce qu’espérait le Voleur en le faisant tabasser.
Lahaye soupira profondément. L’in­décision s’emparait de nouveau de lui. Le regard dépassionné de Caroline sur son père estompait l’aversion que lui inspirait Capon et adoucissait son jugement. Cependant, il ne pouvait pas se départir de son mépris. La pitié que lui inspirait le lynchage cruel or­chestré par le Voleur n’était pas assez vive, elle voilait à peine la déplaisante satisfaction qu’il éprouvait sans parvenir à l’ignorer. Il était las de sentir encore frémir en lui, représentant de la loi, cet appel fielleux d’une justice expéditive, aveugle.  Las de ne pas se contenter de la plainte en bonne et due forme déposée par Marie à laquelle Capon ne pourrait échapper. Mais les arrangements de M. Redon, les petits complots des gars de l’entreprise, par crainte du scandale d’une plainte officielle, entravaient la justice et la loi. Lahaye songea qu’ils le protégeaient peut-être d’une sanction pénale pour éviter d’être eux-mêmes éclaboussés, mais leur silence ne l’avait-il pas encouragé à poursuivre ses petites crapuleries ? Ce silence ne le livrait-il pas d’autant plus à la vengeance ? à un châtiment démesuré du fait de l’impunité, précisément ?
– J’ai l’impression que chaque avan­cée dans ce guêpier détruira davantage votre père. C’est ce que veut le Voleur. Ce qui broie Capon, c’est sa propre vie. Je suis dans l’impasse, Caroline. J’ai le pressenti­ment que laisser faire ou démasquer le Voleur, c’est de toute façon achever votre père.
Lahaye s’enfonça dans son fauteuil, songeur. Puis, après un nouveau silence substantiel, il ajouta :
– Quoi qu’il en soit, nous nous rappro­chons de l’issue. Quelle leçon peut-il encore donner à votre père maintenant qu’il lui a tout pris ?

* * *

 

Chapitre 23

« Vous, le juge, et moi, votre bourreau ! »
Dürrenmatt

« Nous nous rapprochons de l’issue ». Il n’avait pas cru bon ajouter qu’il s’était rési­gné à être le rouage décisif mais passif dans l’œuvre du Voleur, à cette réserve près que son objectif final l’inquiétait. Si l’envie le prenait de vouloir l’identifier, c’était surtout pour l’empêcher de commettre l’irréparable à défaut de vouloir l’arrêter. Spectateur impuissant puisqu’il n’était investi d’aucune mission concernant ce corbeau de malheur,  il se dédouanait bon an mal an de son manque d’initiative. Mais quelles que fussent ses raisons d’agir, Lahaye ne pouvait laisser aboutir le dessein fu­neste qu’il soupçonnait. Il s’était battu pour l’abolition de la peine de mort. Même pour les assassins. Même pour les violeurs d’enfants. Il s’était querellé avec ses amis, avec Suzanne pour défendre sa position. A fortiori, il ne pouvait pas cautionner la mise à mort de Capon.
A quelle catégorie de criminels ap­partenait ce corbeau ? On distinguait  tradi­tionnellement les criminels objectifs, ceux qui avaient un mobile compréhensible, à défaut d’être acceptable, parce qu’ils agissaient par passion ou par intérêt, des serial killers qui agissaient, eux, sans mobile logique, choisis­sant leur victime au hasard, ou sur des critè­res symboliques. Lahaye pensait depuis le début que le corbeau avait un mobile objectif. Sa vengeance, aussi froide et calculée qu’elle soit, n’était pas dénuée de passion.
Ses réflexions conduisirent Lahaye à s’interroger sur les raisons de son irrationnel parti pris contre Capon. Quel crime cet homme devait-il expier ? Lahaye songea alors qu’il y avait une troisième catégorie de crimi­nels, ceux dont les méfaits restent secrets, et par conséquent, impunis. La littérature et le cinéma s’était intéressés aux cas les plus spectaculaires de cette catégorie, La Corde d’Hitchcock, Le Juge et le Bourreau de Dürrenmatt mettaient en scène ce genre de meurtriers qui agissent froidement par défi, par indifférence et mépris pour les vies hu­maines et sont potentiellement insaisissables puisqu’ils n’ont pas de mobile repérable, pas même symbolique sauf peut-être leur soif aveugle de pouvoir ou de revanche. Dans cette catégorie, on pouvait aussi classer les criminels qui s’ignorent, gens pour qui suivre la pente tient lieu de loi et les dispense de s’interroger sur leur con­duite. Ceux dont les crimes passent inaper­çus parce qu’ils relèvent des aléas de l’exis­tence, de ces malheurs qu’on endure et con­tre lesquels on ne peut rien. D’une certaine façon, Eichman est une illustration extrême de ces quidams monstrueux qui ne feraient pas de mal à une mouche, imperméables à la pensée, drapés dans leur innocence sous prétexte qu’ils sont incapables de mesurer la portée de leurs actes. Mais à la différence de ce bureaucrate discipliné et sans conscience qui avait à son actif la déportation et l’exter­mination de millions de Juifs, Capon, qui se drapait de la même façon dans son irrespon­sabilité, n’avait quant à lui pas de morts qu’on puisse lui imputer. La barbarie d’Eichman avait trouvé comme excuse le devoir d’obéissance d’un fonctionnaire. Quelle justi­fication pourrait trouver la malfaisance ordi­naire de Capon ? Il ne se croyait pas innocent par impudence mais avec sincérité. Il ne s’était tout bonnement jamais posé aucune question. Il avait reçu le monde, son exis­tence et son éducation sans jamais les re­mettre en cause et s’était contenté d’agir dans la logique de ce qu’il connaissait et re­produisait par instinct. La banalité du mal.
Capon n’était pas un meurtrier. Était-il seulement un criminel ? Le racket auquel il s’était livré auprès de ses collègues resterait à ses yeux, et pour toujours, un simple mode relationnel. « Au plus fort, la pouc », disait-on dans la Manche. En dépit de toutes les avan­cées sociales, la loi du plus fort est la plus communément admise et reconnue. En somme, Capon n’avait rien fait de mal sinon tirer son épingle du jeu. Parce que la vie était dure et qu’apprendre à vivre, c’était s’adap­ter, se débrouiller et s’en sortir le mieux possible.  Pour lui, marcher sur les autres était un moyen simple et aisé de garder la tête hors de l’eau. Il était coupable pourtant et indéniablement de ces vexations, de son ascendant malsain sur les autres. Il était surtout coupable aux yeux de Lahaye d’avoir blessé ses enfants, d’avoir tourmenté, mé­prisé et brisé son fils, d’avoir humilié et battu sa femme. Surtout d’avoir aveuglément dis­tillé autour de lui une souffrance continuelle et soumise, au risque de transmettre son indifférence obtuse.
Être imbécile n’est pas un crime. Pourtant, Lahaye en doutait. Être imbécile quand on a en charge de faire découvrir le monde à des enfants, d’éveiller leur con­science, d’aiguiser leur sensibilité, de nourrir leur intelligence, n’était-ce pas là, au con­traire, un crime de la pire espèce ? Parce qu’on s’y était habitué, parce que la société avait renoncé, par impuissance, à combattre cet état de fait. Crime sournois qui comme un virus intellectuel était capable d’empoisonner les existences de ceux qui en auront été victi­mes, en leur inoculant les germes de la ran­cune, de la frustration, de la brutalité. Quand la mesquinerie, l’étroitesse d’esprit, le despo­tisme bête sont les paramètres incontesta­bles du quotidien, que peut-on espérer voir pousser sur ce terreau ? Bien sûr Capon était l’arbre qui cachait la forêt. C’est pour cela justement que Lahaye l’exécrait. Il peut y avoir des milliards de cafards au monde, c’est celui que l’on trouve dans sa cuisine qui nous arrache des haut-le-cœur. Qu’il ne soit qu’un exemplaire de la règle générale n’enle­vait rien à l’impunité de la bêtise en action.
Cible symbolique ou personnelle ? Le corbeau châtiait-il la nuisance intestine de Capon ou un crime précis et secret ? En tout cas, la machination du Voleur avait placé sous les projecteurs un homme qui n’aurait jamais dû y être. Un monstre au petit pied qui aurait dû traverser son existence sans souffrir d’incertitude, sans être remis en cause, en toute impunité.
Lahaye était réconforté de tenir des voies de faits bien réelles pour pincer cette crapule aux mains propres. Les coups et blessures subis par Marie Capon n’étaient que la crête émergée de l’iceberg, mais Lahaye s’y accrochait en attendant que monsieur Redon ne se décide à porter plainte pour les exactions dont il avait été victime. Ainsi la sanction serait-elle un peu plus sérieuse. Lahaye était bien placé pour savoir que les violences conjugales restaient des délits de sous-ordre et que Capon ne risquait pas grand chose avec la plainte de Marie. Cogner sa femme appartenait à la sphère privée dans laquelle l’autorité rechi­gnait à mettre le nez. Après tout, on ne pourrait jamais connaître les tenants et les aboutissants d’une dispute conjugale. A la rigueur, on désapprouvait et on remontait un peu les bretelles du méchant qui ne savait pas se contrôler. « Bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait ». Ces petits proverbes assassins étaient encore bien ancrés dans l’inconscient collectif. En revanche, at­tenter à la propriété était beaucoup plus grave. C’était l’un des fondements de la société qui était bafoué.
Lahaye avait retrouvé à Lessay tout ce qu’il avait fui en s’engageant dans la gen­darmerie. À quelques mois de la retraite, il se retrouvait à la case départ comme s’il ne l’avait jamais quittée : Capon semblait être le dépositaire des bassesses, des faux-fuyants, des coups de gueules injustes, du terrorisme aveugle de son père, maître en sa maison et incontesté dès lors que les coups et les bles­sures restaient invisibles aux yeux d’un mé­decin. En partant, il avait fui son père mais aussi sa propre rébellion, le regard critique qu’il portait sur cet homme violent, sur ses frères qui lui emboîtaient le pas. Souffrant d’être différent, de ne pas trouver normal leur quotidien. Marginal parce qu’il avait des es­poirs, des ambitions, marginal parce qu’il s’accrochait à la conviction que sa vie ne serait pas la réplique de celle de son père. Il avait souffert d’être si éloigné de leur simpli­cité résignée, de leur bon sens terre-à-terre qui leur dictait d’endurcir les enfants, de plier leur personnalité pour qu’ils soient aptes à affronter la vie. Pour leur apprendre à vivre comme son père lui-même avait appris à vivre, sans jamais imaginer qu’il puisse leur offrir autre chose que cette fausse fatalité qui n’est qu’un manque de courage.
Traître à sa caste et se rongeant les sangs de culpabilité, Lahaye en était arrivé à penser que comprendre et rêver étaient une condamnation à être seul, exclu du clan, et malheureux de cet abandon dont il était res­ponsable. Bien heureux les simples d’esprit qui ne savent pas ce qu’ils font : ils ignorent les affres de la mauvaise conscience. L’enfer est peuplé de criminels aux mains sales mais le Paradis perdu, l’Éden de l’âge d’or, quand l’Homme ignorant du Bien et du Mal n’avait pas encore goûté le fruit de l’arbre de la Connaissance, était sans doute peuplé de Capons, de pères Lahaye obéissant à leur petit destin. Ne pas voir, ne pas savoir était tellement plus commode. Malgré l’école obli­gatoire, l’enseignement encore à peu près gratuit, l’être humain persistait à éteindre en lui la lumière, l’intelligence pour ne pas souf­frir car il n’est plus implacable juge que notre propre conscience. Capon ne s’était jamais posé de questions, et cela lui convenait par­faitement. Une tranquillité d’âme à toute épreuve lui avait permis de désigner les res­ponsables de tous ses maux : son patron qui l’exploitait, sa femme qui ne le comprenait pas et lui gâchait l’existence, son avorton de fils qui le décevait. Tous coupables, sauf lui. Il n’avait pas obéi à des ordres, mais à l’ordre des choses. Le Voleur avait eu le mérite d’ar­racher Capon à sa torpeur confortable, de le forcer à ouvrir les yeux sur la réalité de sa vie. Il était parvenu à briser un peu son ar­mure de certitudes et l’avait mis face à lui-même, face au doute et à l’angoisse. Voilà pourquoi en son âme et conscience, Lahaye ne parvenait pas à donner tort au corbeau. Car la lâcheté n’est jamais punie. Peut-être était-elle même encouragée par une société si prompte à fermer les yeux pour avoir la paix, si empressée à louer les débrouillards et leurs signes extérieurs de richesse, si résignée et fataliste quand il s’agit de laisser les gueux à leurs insuffisances. On ne fait pas d’omelette sans casser d’oeufs, n’est-ce pas ?
Combien de gosses violés devenaient des violeurs d’enfants, d’enfants battus des parents violents, d’enfants privés d’amour des intolérants de tout poil. Bien sûr certains échappaient à cette condamnation. Bien sûr, la société se rassurait en essayant de se convaincre que ces héritages étaient moins vrais aujourd’hui que dans les temps lointains et barbares où les psy­chologues n’existaient pas. Aujourd’hui, l’analyse, la prise de conscience permettaient aux traumatisés de s’extirper de leur passé. Mais combien y restaient ? Parce qu’il faut un courage indicible pour essayer de changer. Parce que le droit de guérir ses plaies invisi­bles à un prix. Parce que pour se soigner, encore faut-il savoir qu’on est blessé. Parce que l’adaptation et la résignation sont les antalgiques spontanés et naturels de l’être humain. Parce que le meilleur verrou des classes sociales est la misère morale. Parce que l’instinct grégaire nous persuade que le connu le plus abject est préférable à l’in­connu. C’était une clé de l’inégalité sociale. Surmonter le poids des traumatismes incon­scients transmis de générations en généra­tions constituait la première épreuve de sé­lection des gosses des quartiers.  Lahaye se souvenait d’avoir arrêté des enfants violeurs d’enfants, des gosses battus devenus tor­tionnaires. Il avait cru qu’ils agissaient par vengeance avant de comprendre qu’il n’y a plus rien d’odieux quand l’odieux est normal. Parmi les révoltés, ceux qui se débattent pour échapper à l’horreur ordinaire, quelques élus s’en sortaient et effaçaient de leur vie les traces de leur passé, mais tant d’autres, vaincus, échouaient dans leur combat, rat­trapés malgré eux par ce qu’ils fuient. Comme Suzanne, convaincue d’abriter dans son cerveau une partie de la violence de sa mère. Comme lui-même, claquemuré dans sa bulle depuis tant d’années, faisant passer ses chers livres avant quiconque par peur de vivre.
Lahaye était revenu à Lessay les mains vides, avec aux tripes le sentiment désespérant du combat perdu. Il était par­venu à ne pas devenir son père par absti­nence. Il avait apaisé sa peur du vide en remplissant sa vie publique de devoirs ac­complis, sa vie privée de bouquins. Au bout du compte, dans son port d’échouage, il étanchait sa soif aigrie à la source du plan diabolique d’un corbeau.

 

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Written by saufcila

22 octobre 2012 à 10 h 11 min

Publié dans Fiction, travaux d'écriture

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  1. […] Si je ne tue pas ce rat… chap. 22 & 23 […]


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