LES VREGENS

« Les Lisières »

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« La seule chose qui m’intriguait, c’était de comprendre les raisons mêmes de cette distance. »

 Sur le bandeau qui accompagne la couverture du dernier roman d’Olivier Adam il y a cette phrase, sans doute choisie avec soin par l’éditeur, qui exprime à elle seule ce qu’on peut supposer être le pourquoi de ce roman .

 Mais lorsqu’on arrive au terme du récit, ces mêmes mots, lus dans le contexte de la page 449 (le livre en comprend au total 454), prennent encore plus de force. Paul/Olivier vient de perdre sa mère et il s’étonne de ne pas avoir pleuré, à l’image de son père, resté stoïque et apparemment froid lui aussi :

 « … Je ne valais pas mieux que lui. Ma mère était morte et aucune déflagration ne s’était produite en moi. Je n’avais pas versé de larmes. Comme si tout ce que signifiait cet évènement n’avait pas encore fait son chemin en moi. Comme si mon cerveau n’avait toujours pas réalisé. J’essayais parfois de me convaincre qu’il s’agissait là d’une sorte d’anesthésie générale due au choc, mais en fait je savais qu’il n’en était rien. Que la distance  qui s’était creusée, au fil des années, entre mes parents et moi était impossible à combler. Je n’avais d’ailleurs jamais souhaité le faire. Je m’y étais résolu, habitué. La seule chose qui m’intriguait, c’était de comprendre les raisons mêmes de cette distance. Non pas pour la réduire, mais pour l’expliciter… »

 

Le « Paul Steiner », à la fois narrateur et principal protagoniste de ce récit, ressemble évidemment beaucoup à l’auteur. A tel point que l’on a parfois du mal à distinguer si l’on est dans une fiction, ou si Olivier Adam s’est abandonné à l’autofiction. En tout cas, il est possible que certaines pages très acides et très désabusées sur le monde et les moeurs parisiennes de l’édition éloignent encore pour un temps cet écrivain de certains prix littéraires !

Mais ce roman qui dit « je » n’est pas pour autant l’œuvre de quelqu’un qui se regarderait en permanence le nombril. Ce personnage, écrivain célèbre, qui ne se sent bien que dans les mots, s’imbibe en permanence de la vie des autres et des palpitations du monde qui l’entoure. Il s’en nourrit pour en faire des livres. Cela étant, l’observateur qu’il est devenu s’est peu à peu déporté, décentré vers le bord du monde, en lisière. A tel point que tout le monde désormais le rejette, à l’exception de ses deux enfants. C’est un homme en crise qui parle. Un homme à la dérive. Séparé de la femme qu’il aime, de ses enfants qu’il adore plus que tout, oublieux de ses propres parents, de son frère aîné, de ses amis et de ses amours de jeunesse, il se sent comme déraciné, errant d’un lieu à l’autre, repassant le film de sa vie passée à l’envers, désespérant de ne pouvoir en réécrire certaines séquences.

Il suffit d’avoir lu quelques-uns des romans précédents d’Olivier Adam pour retrouver dans celui-ci ses principales obsessions, cette hypersensibilité qui fragilise ses héros, cette exigence d’authenticité des rapports humains, de justice sociale aussi, qui rend si difficile, si douloureuse, si incertaine toute quête du bonheur. A l’Ouest (2001), Falaises (2005), Des vents contraires (2009) etc…

A tel point qu’on pourrait penser que cette fois-ci tout Olivier Adam est contenu dans ce gros roman de 454 pages !

Adam, homme des lisières, traverse la vie, la sienne comme celle des autres, et ses mots nous rendent transparentes, au sens d’intelligibles, toutes ces existences. Qui sont aussi les nôtres.

 » Je suis arrivé à V. à deux doigts du sommeil. J’avais quitté l’autoroute, les yeux mi-clos, dans le flot défilaient des entrepôts, des rangées d’immeubles HLM séparées par des pelouses rases et mitées, des alignements d’enseignes et de cube en tôle, des nuées de panneaux d’affichage et de feux rouges. Puis j’avais traversé le fleuve sur la gauche, les arbres camouflaient les usines, filaient vers la campagne qui gagnait peu à peu pour s’épanouir, insoupçonnable, à trente kilomètre de là, en un désert de colza, de blé, de maïs et de pomme de terre. De l’autre côté, c’étaient l’hôpital et la casse automobile, les zones industrielles, les supermarchés, les parkings, les nationales, les voies ferrées, les habitations verticales, milliers de fenêtres allumées dans le matin, de gosses s’habillant et croulant sous leur cartable, d’hommes et de femmes aux yeux gonflés s’apprêtant à courir vers la gare du RER, à s’engouffrer dans leur voiture pour gagner leur bureau, leur atelier, leur boutique, leur école, leur cabinet, Pôle Emploi. Partout s’agitait une vie concrète et réduite, modeste et résolue, on y était un peu à l’étroit, mais c’était la seule dont on disposait vraiment. Le seul horizon tangible. Partout on se débattait, on se résignait, ça dépendait des jours, de la fatigue, des emmerdes, du boulot, des petits, de l’argent, de la santé. Je n’avais jamais pu m’y résoudre. Je m’étais toujours dit qu’il devait y avoir autre chose, du reste la plupart de mes amis s’enorgueillissaient de vivre une autre vie, mais je ne voyais pas très bien laquelle, ils bossaient, élevaient leurs enfants, partaient en vacances un ou deux fois par an, bien sûr ils étaient cultivés, lisaient des bouquins, les journaux, parlaient art et politique mais, fondamentalement, je ne voyais pas la différence. Il n’y avait qu’une seule vie. Et j’avais toujours été incapable de la vivre vraiment. Au final j’avais choisi de contourner l’obstacle. J’avais choisi de déserter. Je n’en étais pas spécialement fier. Dès que j’avais pu, j’avais laissé tomber tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un boulot, même « intéressant ». La moindre contrainte me pesait. Obéir à un patron, me lever pour me rendre au bureau était au-dessus de mes forces. Sarah en riait au début. Mais je crois qu’à force elle a fini par trouver ça indécent, cette façon d’affirmer que je n’étais pas fait pour le travail et la vie sociale. Comme si quelqu’un l’était. Comme si on avait le choix. Comme si quelqu’un pouvait encore se payer ce luxe. En partant pour la Bretagne j’avais enfoncé le clou. Je m’étais fabriqué une vie de vacances – et, à ce titre, que mon choix se soit porté précisément sur une ville entièrement vouée au tourisme et rayonnant sur une côte où s’égrainait un chapelet de petite stations balnéaires ne relevait sans doute pas du hasard : j’y menais une vie hors saison, une vie en lisière de la vie… » (p 39)

****************

Non, Olivier n’est pas un écrivain nombriliste ; lorsqu’il évoque le racisme anti-arabe et anti-noir qui règne dans les banlieues populaires saturées de misère sociale et économique, la « Blonde » qui « ne dit pas que des conneries » selon certains, le cynisme de la finance, cette fabrique du consentement qu’est devenue la machine télévisuelle… c’est un frangin, un complice, un compagnon de lutte qui s’adresse à nous, au travers de son monologue intérieur.

 

« Parce que franchement, moi, qu’on s’incline devant les marchés comme ça, que ces petits branleurs des agences de notation dictent leur loi aux politiques, que des types qui manipulent des produits financiers à haut risque mettent des pays entiers sur la paille pour gagner des milliards et qu’après ça on demande aux classes populaires et aux classes moyennes de faire des efforts pour résorber une crise dans laquelle elles n’ont aucune responsabilité, que les banques qui ont été sauvées par l’Etat, qui ont mis sur la paille ce même Etat avec leurs conneries, exigent maintenant de ce même Etat qu’il fasse des efforts et résorbe une dette dont elles sont la cause, putain, mais on va où ? Moi je dis, il faut remettre les marchés au pas, réaffirmer l’autorité des Etats sur la finance, remettre l’économie au service du bien public, vous êtes pas d’accord ? »

Si, « on » est d’accord Olivier ! « on » n’est peut-être pas encore assez nombreux à le dire mais on est bien d’accord ! Et merci à toi de l’avoir dit !

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Written by Juléjim

27 octobre 2012 à 17 h 14 min

5 Réponses

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  1. Très parlant, ce texte.

    On finit tous par s’enfermer, par fuir, par abandonner.

    Sa famille, ses amis. Et surtout ses idées, et la gniaque qui va avec. On baisse les bras, plus envie, plus l’énergie. On finit par se foutre du tiers comme du quart.

    Désenchantement…

    Et c’est sans doute encore plus vrai pour un écrivain, qui lui, a trouvé un moyen de s’extraire du monde, et simplement de le raconter, « depuis les tribunes ».

    Ne mettons plus les mains dans le cambouis.

    C’est l’époque, sans doute.

    Gavroche

    28 octobre 2012 at 8 h 59 min

    • Tant mieux si mon texte te parle, Gavrochounette, mais je ne vois pas en quoi il est désenchanté. Comme presqu’à chaque fois, si j’ai rédigé ce billet c’est au contraire pour tenter de faire partager un certain « enchantement  » personnel à la lecture de ce roman. Parce que je le trouve réussi sur le plan littéraire, tout simplement. Sans doute, la littérature, le cinéma ou la musique m’offrent désormais plus de raisons de m’enchanter que la politique par exemple. En ce sens oui, je veux bien admettre que je suis moi aussi gagné par le désenchantement ambiant (si c’est bien ce que tu veux suggérer). Tu y vois de nombreuses raisons d’enchantement toi à la vie politique actuelle ? Il y en a mais elles sont si rares.

      Mon père a mis les mains dans le cambouis, il fut mécano pendant plus de 40 ans. Mes frères, mes oncles, des cousins aussi. Mais il y a toutes sortes de cambouis. Quand tu bosses au tri postal, de nuit, au samu, aux urgences… ça semble évident. Mais quand tu es enseignant, ou animateur, en zep tu mets aussi les mains dans un certain cambouis, celui de la misère socio-économique et socioculturelle. Y -a-t-il des cambouis plus « nobles » que d’autres ? ou des façons d’y mettre les mains plus « utiles » que d’autres ? Je ne le crois pas. Le récit d’Adam nous parle de la vraie vie même si c’est un roman, une fiction romanesque. En cela, c’est un texte politique, un texte utile. Ni désenchanté, ni enchanté, plutôt malade ou mal à l’aise dans un monde détestable à bien des égards. Il y a une colère sourde aussi qui parcourt le récit, une colère intime nourrie d’une colère sociale.
      Certains passages des deux extraits choisis pour les besoins de mon billet se répondent de façon contrastée :

      – « Partout s’agitait une vie concrète et réduite, modeste et résolue, on y était un peu à l’étroit, mais c’était la seule dont on disposait vraiment. Le seul horizon tangible. Partout on se débattait, on se résignait, ça dépendait des jours, de la fatigue, des emmerdes, du boulot, des petits, de l’argent, de la santé. Je n’avais jamais pu m’y résoudre. » Ça c’est le mode « désenchanté » ou « désabusé » si tu veux.

      Mais il y a aussi la colère, la révolte, l’indignation, le refus lorsqu’il fait dire à un personnage :

      -« Parce que franchement, moi, qu’on s’incline devant les marchés comme ça, que ces petits branleurs des agences de notation dictent leur loi aux politiques, que des types qui manipulent des produits financiers à haut risque mettent des pays entiers sur la paille pour gagner des milliards et qu’après ça on demande aux classes populaires et aux classes moyennes de faire des efforts …etc… »

      Oui, écrivain c’est plus à l’abri de la nécessité qu’ouvrier spécialisé mais il y a écrivain et écrivain, comme il y a des ouvriers qui adhèrent aux syndicats patronaux et d’autres qui oublient d’où ils viennent.
      Je viens d’apprendre que Tanguy Viel (un autre écrivain breton de la même génération qu’Adam) a participé à une démarche d’écriture d’un roman avec des lycéens de Clichy sous bois. Tu vois, il y a encore bien des façons de mettre les mains dans le cambouis !

      http://www.jocaseria.fr/Catalogue/Livres/Fiche%20livre/cejourla.html

      Juléjim

      28 octobre 2012 at 11 h 38 min

  2. Je n’ai pas dû être très claire. Bien sûr que « les mains dans le cambouis » est une image…

    Rien à avoir avec une éventuelle échelle de valeur entre un mécano, un instit, ou un écrivain.

    Simplement, parfois, prendre du recul est une question de survie (je le sais, je l’ai fait).

    Gavroche

    28 octobre 2012 at 17 h 49 min

  3. Encore un roman à mettre dans mes futures provisions de lecture. Merci du conseil.
    A propos du désenchantement, j’ai lu récemment dans l’asiliste quelqu’un qui évoquait la difficulté d’être heureux quand on avait une conscience politique. Du moins, c’est la formulation qui m’en reste car elle a fait écho à une discussion avec des amis cette semaine qui me parlaient de jeunes de leur famille très engagés dans la décroissance. De belles personnes propres à redonner espoir. Pourtant, la conclusion était que cet engagement nourrissait une colère quotidienne qui les privait du plaisir de l’instant et les laissait plutôt malheureux.
    La source du désenchantement est la clé. Même les rêves utopiques sont imprégnés désormais d’un pragmatisme plombant. Peut-être faudrait-il parvenir à être plus insouciant pour donner de la chair à la révolution.

    saufcila

    29 octobre 2012 at 10 h 32 min

    • « … cet engagement nourrissait une colère quotidienne qui les privait du plaisir de l’instant et les laissait plutôt malheureux. »

      ********************************
      C’est vrai que ça a quelque chose de paradoxal, ce refus que les choses soient ce quelles sont, cette envie de vouloir changer l’état des choses, sont souvent nourris par une colère quasi permanente qui peut gâcher le plaisir. C’est plus facile à vivre lorsque la lutte est ponctuée de victoires, même minimes. Et puis il y a le bonheur d’être ensemble avec d’autres qui partagent les mêmes idées, les mêmes valeurs, les mêmes rêves, le même projet de changement.
      Il y a chez certaines personnes une manière d’être au monde qui implique en permanence la nécessité du combat, de la lutte. Et cette sorte de « seconde nature » les porte, les transporte et les rend heureux.

      Le truc qui me met personnellement facilement en colère c’est le discours, distillé notamment par une certaine télévision dite de divertissement et qui consiste à dire « vous avez des soucis, des problèmes ? ne vous prenez pas la tête ! passez un bon moment devant X ou Y et ça ira mieux demain ! » Ah ouais ? et par quel miracle je vous prie ? Non seulement c’est mensonger mais c’est surtout irresponsable.
      Il n’y a rien qui me réjouit plus que le spectacle d’une manif où les gens, tout en revendiquant et en exprimant leur opinion, font la fête dans la rue en chantant et en dansant.

      Juléjim

      29 octobre 2012 at 15 h 02 min


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