LES VREGENS

Après avoir vu « Après Mai » d’Olivier Assayas.

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S’il y a quelque chose de réussi dans ce dernier film autobiographique d’Olivier Assayas c’est bien d’avoir évité le piège d’un regard nostalgique ou passéiste. Dans « L’ignorance » Milan Kundera écrit : « Le retour, en grec, se dit « nostos ». « Algos » signifie « souffrance ». La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. »

L’objectif d’Assayas, dans « Après Mai » n’est pas de décrire ou d’analyser avec minutie Mai 68, ni même l’esprit de mai ; son but est d’élucider ce qui l’a conduit à devenir cinéaste. Son personnage principal, Gilles, jeune lycéen adolescent, est travaillé par des influences diverses, politiques, culturelles, artistiques, sentimentales.

Nous sommes en 1971. Une partie de la jeunesse étudiante et lycéenne, d’origine bourgeoise ou petite bourgeoise, et principalement parisienne et banlieusarde, tente de raviver par une contestation tout azimut l’esprit de mai 68. La question principale pour ces activistes, adeptes des écrits de Lénine, Trotski ou Mao, est de renouer les fils entre une classe ouvrière démobilisée parce qu’échaudée par l’impasse 68 (amplifiée par la trahison ou le réformisme des grands partis ouvriers) et une intelligentsia révolutionnaire qui pense avoir suffisamment tiré les leçons des échecs passés pour « éclairer » et « guider » cette classe ouvrière vers la révolution socialiste. Mais Gilles/Olivier a 17 ans, il ne sait pas encore s’il veut devenir révolutionnaire professionnel ou… artiste-peintre. De même qu’il ne sait pas s’il aime Laure ou Christine. Ce ne sera finalement ni l’une ni l’autre, et c’est vers le cinéma qu’il s’orientera définitivement. Pour faire la carrière que l’on sait.

J’ai été touché par la sincérité et l’élégance avec laquelle Olivier Assayas a mené son projet. Et je fais mienne cette conclusion d’un critique qui écrit :  » Après Mai touchera tous ceux et celles qui, un jour ou l’autre, se sont interrogés sur leur engagement dans la société, sur leur vie affective et professionnelle, et leur capacité à en modifier le cours. Sans rire, ça fait beaucoup de monde…  » (Aurélien Ferenczi)

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 » « Le réel frappe à ma porte, et je n’ouvre pas », dit Gilles dans le film. C’est une image juste et concise de ce qu’a été pour moi l’adolescence. J’ai été plus observateur qu’acteur à cet âge-là. Je n’ai pas été établi en usine, ni membre d’un groupuscule, ni communautaire en Corrèze. J’ai fait preuve d’une radicalité diffuse qui était celle de ma génération et de mes amis. L’art et les idées, je m’y suis engagé, mais cela procédait de l’observation du monde plutôt que de sa pratique. Adolescent, on a le sentiment que la vraie vie est ailleurs, que le monde vous échappe. C’est seulement quand on a trouvé sa voie qu’on est capable de dire enfin : « Je suis là parce que je l’ai choisi. » Après mai décrit ce chemin semé d’embûches où l’on apprend à penser tout seul, tout en demeurant perméable à l’air du temps, sans en être dupe ni victime. » Une route qui serpente autant que possible à l’écart des lieux communs que charrie l’action collective, toujours porteuse d’une forme de conformisme.(*)

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« Sur l’avenir, tout le monde se trompe. L’homme ne peut être sûr que du moment présent. Mais est-ce bien vrai ? Peut-il vraiment le connaître, le présent ? Est-il capable de le juger ? Bien sûr que non. Car comment celui qui ne connaît pas l’avenir pourrait-il comprendre le sens du présent ? Si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine. »(**)

(*) Notes de prod (Olivier Assayas)

(**) L’ignorance (Milan Kundera)

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Written by Juléjim

16 novembre 2012 à 17 h 49 min

4 Réponses

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  1. Le présent ne nous mène vers rien du tout, c’est nous qui lui faisons prendre un cap, non? Ou qui laissons d’autres prendre le gouvernail.

    florence

    17 novembre 2012 at 14 h 18 min

  2. Le présent est vraiment un drôle de truc, je trouve, en tant que catégorie temporelle. D’abord par son caractère éphémère, fugitif mais aussi paradoxal puisqu’il meurt et renaît à chaque seconde. D’autres l’ont fait ou dit avant moi je pense, j’aime bien me représenter le présent comme un sas entre passé et futur. On peut avoir à y faire des choix, à y prendre donc des décisions plus ou moins influentes sur notre avenir ; mais on peut aussi se laisser porter par le présent lorsque l’on s’y sent bien non ? Et dans ce cas, pourquoi tenter quelque chose d’autre que de vivre simplement, intensément ce temps présent ? en l’étirant au maximum…
    S’agissant du temps commun ou collectif (genre destin des peuples), nous serons facilement d’accord pour dire que c’est une toute autre affaire !

    ***************

    J’ai fait un détour par ce bouquin de Kundera « L’ignorance » parce que je me souvenais vaguement qu’il évoquait à un moment la nostalgie, en en rappelant l’étymologie. J’ai l’impression que ce qui le passionne lui, Kundera, c’est le passé. Parce que c’est la seule catégorie temporelle qui nous est accessible, non pas pour la modifier mais l’étudier, l’analyser, et si possible en tirer des enseignements pour l’avenir mais aussi le présent.
    Revenir sur le passé sans nostalgie, c’est à dire sans regret, sans ressentiment, sans souffrance.
    Dans ce passage sur la nostalgie Kundera cite plusieurs façons d’exprimer la notion de « nostalgie » à travers différentes langues. Celle qui concerne l’espagnol m’a paru la plus éclairante par rapport à ce qu’il semble vouloir dire :
     » En espagnol, anoranza vient du verbe anorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. »

    Juléjim

    17 novembre 2012 at 16 h 34 min

    • Sur le temps, un humoriste qui n’est pas le moins pertinent (ni le moins impertinent d’ailleurs) est G.Carlin. Ce court extrait donne une idée, le présent est traité à partir d’1mn30 à peu près. (Pas de sous-titre, hum).

      florence

      17 novembre 2012 at 17 h 14 min

      • Are you serious ?
        😉

        En musardant entre quelques liens gouglés j’ai trouvé un extrait des Pensées de Pascal qui donne à… penser. Oui, c’est ça, un humoriste français du 17e !

         » Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt: si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient : et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
        Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.  »

        Pascal, Pensées

        Juléjim

        17 novembre 2012 at 17 h 41 min


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