LES VREGENS

Conte de Noël

with 2 comments

Dernier épisode: corruption, bêtise, incompétence?

Même le grand magicien d’Oz n’a pu sauver le studio qui devait sauver la petite ville de Pontiac (Michigan). Ce studio, équipé pour réaliser des blockbusters, avait été construit sur les ruines d’un site General Motors, et conçu par un petit groupe d’investisseurs malins : le projet devait attirer des grands réalisateurs, créer des emplois et renflouer l’économie locale. Mais à Pontiac, les histoires finissent mal en général.

carte postale de 1941

carte postale de 1941

Pourtant, ça ressemblait à un conte de fée hollywoodien : des personnages hauts en couleurs, des coups de fils de la Maison Blanche, et les contribuables du Michigan en guest stars. Et pour compléter l’affiche, un film Disney à gros budget : Le monde fantastique d’Oz.

Tout a commencé en 2007 quand le Gouverneur Granholm (aspirante actrice dans sa jeunesse) a décidé de rendre le Michigan de nouveau compétitif. En quelques mois, avec l’aide du réalisateur local Mike Binder, son État, ancien fleuron de l’industrie automobile, est devenu le champion des crédits d’impôts aux studios : pour chaque dollar dépensé sur place, le Michigan leur rembourserait près de la moitié. Une semaine après le lancement de cette formule, les services étaient pris d’assaut par les studios, petits et grands.

Hollywood peut bien tourner des films sur les méfaits du capitalisme, peu se font sans l’obtention d’avantages fiscaux. L’industrie touche 1,5 milliards de dollars par an sur l’ensemble du pays. En deux mois, 24 films ont signé pour tourner au Michigan, contre deux l’année d’avant. Les producteurs avaient prévu de dépenser 195 millions sur place, et de s’en faire rembourser 70. Même Michael Moore a touché des avantages fiscaux pour le tournage de Capitalism : a Love Story.

C’était à l’époque où les finances et l’industrie du Michigan allaient mal, et très vite, les députés ont commencé à se demander s’ils auraient de quoi payer la loi qu’ils venaient de voter. À Pontiac, les recettes fiscales ont chuté quand GM a fermé et que les ouvriers sont partis. La moitié des maisons du centre ville se sont retrouvées vides.

Lindon Nelson, le gentil?

En 2008, Lindon Nelson, un entrepreneur local met sur pied le projet de studio de Pontiac. Il prend contact avec Ari Emanuel, agent des stars à travers William Morris Endeavor Entertainment (et frère de Rahm, futur chef de cabinet d’Obama), qui se déclare emballé. Motown Motion Pictures LLC voit le jour, avec l’aide de deux autres gros entrepreneurs locaux. Début 2009, ils rachètent le site de l’ancienne usine GM pour une bouchée de pain.

Les quatre investisseurs mettent 12 millions dans l’affaire et financent le reste (70 millions) par un emprunt et des avantages fiscaux. Aux services qui les leur accordent, ils assurent que ce sera une affaire rentable. Dans la presse, ils annoncent qu’il y aura 3600 créations d’emploi à la clé. Pontiac en a bien besoin : cette année-là, un habitant sur deux y est au chômage, et la ville fait les gros titres quand un groupe de jeunes bat à mort des SDF. En février 2009, le Gouverneur estime la ville officiellement en crise, et nomme un administrateur d’urgence, Fred Leeb.

Le nouveau studio obtient des avantages fiscaux de la ville, mais aussi de l’État et du gouvernement fédéral. La ville, elle, est aussi encore liée par d’anciens engagements de réductions d’impôts envers des industries, comme GM, qui ont déménagé. Quand M. Leeb exige que le chiffrage des créations d’emplois apparaisse dans le contrat avec le studio, les investisseurs refusent : ce sont les réalisateurs qui loueront les locaux qui doivent les créer, ces emplois. Pressé par les services du Gouverneur, M. Leeb finit par approuver le contrat.

Première anicroche à l’été 2009 : les investisseurs ont besoin d’un garant pour leur emprunt de 18 millions en bons municipaux. Malgré l’opposition de quelques élus, l’État choisit le fond de pension des fonctionnaires comme garant. C’était l’époque du plan de sauvetage de GM par Obama. M. Montgomery, en charge des populations affectées par la faillite de GM, s’implique dans le projet de studio. Il déclare aujourd’hui que ce projet devait aussi bénéficier de réductions d’impôts fédéraux, et qu’il n’était pas au courant de l’implication du fond de pension.

c'est parti!

c’est parti!

En juillet 2010, tous les élus locaux font le déplacement pour le premier coup de pioche. Nelson, l’investisseur, passe sur les chaînes de radio pour rappeler que les cadeaux fiscaux sont nécessaires, qu’il y a beaucoup de concurrence pour attirer les réalisateurs. Au même moment, un rapport publié à Washington déclare que États qui accordent des cadeaux fiscaux aux studios les justifient par « des estimations fantaisistes de leur activité économique ».

Été 2011 : le studio ouvre et accueille son premier gros tournage, Oz (Disney), qui obtient 40 millions de l’État en avantages fiscaux. Le nombre d’emplois créés se monte à 200, le reste du personnel arrivant de Los Angeles. Mais si on ne compte pas les CDD engagés pour la construction, Pontiac a engagé 2 personnes en 2010 et 12 en 2011.

Le tournage se poursuit, et la ville en est maintenant à son troisième administrateur d’urgence, Louis Schimmel. M. Schimmel n’aime pas beaucoup les cadeaux fiscaux aux entreprises. Ancien analyste du Trésor, cela fait des décennies qu’il déconseille ce genre d’accords aux villes du Michigan. « Cet argent, on en a besoin pour la police, pour les pompiers, pour le ramassage des ordures. Tout est très glamour à Hollywood, mais pour les communes qui cherchent à toucher ce qu’on leur doit, c’est une autre affaire. »

Louis Schimmel, le méchant?

Louis Schimmel, le méchant?

Un nouveau Gouverneur a été élu fin 2010, et il commence à se montrer plus avare en réductions d’impôts. L’équipe d’Iron Man 3 décide finalement que le tournage se fera en Caroline du Nord.

En février 2012, le studio doit payer les intérêts de son emprunt : il verse 210 000$, et c’est le fond de pension qui débourse le reste, 420 000$. M. Nelson assure qu’il aurait tout payé si l’État n’avait pas changé son fusil d’épaule. Les investisseurs auraient de quoi payer de leur poche, mais l’État s’était engagé, et quand on signe, on signe. Ils n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

En août dernier, le studio a fait défaut sur les 630 000$ qu’il devait de nouveau. Les quatre investisseurs font du lobbying pour inciter les députés à revoter des avantages fiscaux au studio. Sinon, il va probablement fermer. En attendant, les plateaux sont déserts : le mois dernier, un tournage de la Warner s’est terminé, celui de Black Sky, qui parle d’une petite ville ravagée par des tornades.

L’article complet: Michigan Town Woos Hollywood, but Ends Up With a Bit Part

 

Publicités

Written by florence

5 décembre 2012 à 1 h 12 min

Publié dans économie, Etats-Unis, Société

2 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. « Un nouveau Gouverneur a été élu fin 2010, et il commence à se montrer plus avare en réductions d’impôts. »

    ************************************
    Ce M. Schimmel semble avoir un CV correct. Politiquement, on sait s’il penche vers les démocrates ou pas ?

    Et puis merci pour cette trilogie de traductions. A good job Flo !

    😉

    Juléjim

    5 décembre 2012 at 12 h 03 min

  2. Ça ne va pas nous consoler de voir que corruption (la galaxie Bettencourt), bêtise (la galaxie Morano) et incompétence (la galaxie Ayrault) ne sont pas notre exclusivité.
    Voici un autre conte de Noël, américain lui aussi.

    Un conte de Noël, de Brady Udall

    Pour ceux d’entre nous qui devaient rester à la Theodore Roosevelt Indian School, un pensionnat pour jeunes Indiens, Noël n’était qu’une punition de plus.
    La plupart des garçons rentraient passer les fêtes en famille, mais nous, les laissés-pour-compte, les orphelins, les enfants abandonnés, nous n’avions nulle part où aller. Les professeurs et le personnel étaient partis, et il n’y avait pour nous surveiller que Raymond Tayozi, le maître d’internat, un homme poupin aux dents en avant et à la peau huileuse couleur bonbon au caramel.
    Raymond faisait son possible pour mettre un peu de gaieté. Il nous avait emmenés dans les montagnes chercher un arbre de Noël. Pataugeant dans la neige mouillée, juste chaussés de nos mocassins, on avait scié un sapin beaucoup trop grand puis, couverts d’égratignures et de résine collante, on l’avait porté jusqu’à la salle de jeux, grognant en chœur comme des galériens. Après l’avoir décoré de découpages en papier et de guirlandes de pop-corn, nous éviterions de le regarder.
    La veille de Noël, comme d’habitude, les dames de l’Entraide sociale de Pinetop, la ville voisine, viendraient nous apporter des repas qu’elles auraient elles-mêmes cuisinés et un sac de cadeaux pour chacun de nous. Pour les mériter, il nous faudrait chanter d’interminables cantiques de Noël dont nous connaissions à peine les paroles et interpréter une scène de la Nativité qui consiste pour l’essentiel à piétiner un tas de paille, une serviette de toilette sur la tête. Les vieilles dames aux gros postérieurs, entourées d’un nuage de parfum, applaudiraient poliment et s’exclameraient devant les adorables petites choses aux visages bruns que nous sommes. Elles tourneraient autour de nous pendant que nous engloutirions la dinde et les pommes de terre avant d’ouvrir enfin nos cadeaux, toujours les mêmes : un sachet de vieux sucres d’orge, un assortiment d’échantillons (shampooing, dentifrice, crème à raser, déodorant, bain de bouche), un peigne, un yo-yo, une pochette de stylos à bille.
    Sous le contrôle de Raymond, nous remercierions les dames avec effusion :
    – Merci, m’dame, joyeux Noël, m’dame.
    Et une fois qu’elles seraient rentrées chez elles, remplies du sentiment d’être de bonnes chrétiennes, nous pourrions nous accroupir sur nos lits et nous gaver de nos sucres d’orge datant de la guerre de Sécession jusqu’à nous en rendre malades. Puis nous nous endormirions sans qu’aucune vision de friandises ou de Père Noël ne vienne danser dans nos têtes.
    Ce Noël, cependant, nous avons eu une surprise. Au matin, nous avons trouvé le Père Noël en personne qui titubait dans la cour, traînant un énorme sac militaire kaki dans la neige et hurlant :
    – Oh ! Oh ! C’est Noël ! Oh ! Oh ! Alors quoi, y a personne ?
    Raymond, en caleçon, la gueule de bois, a été le premier à descendre.
    – Qu’est-ce qui se passe ? a-t-il crié depuis le seuil de la porte du dortoir.
    – Où sont les gosses ? J’ai des cadeaux pour eux !
    J’aurais reconnu n’importe où la voix nasillarde de mon père. Il a balancé le sac de toile avec un peu trop d’enthousiasme, de sorte que, déséquilibré, il s’est étalé dans la neige, pédalant en l’air.
    – Merde ! J’ai perdu ma barbe.
    Je ne l’avais pas vu depuis trois ans, quand tout s’était écroulé. Ma mère était morte un soir, renversée par une voiture alors qu’elle rentrait à pied de son travail à la Taverne du Chat sauvage, et mon père, qui était déjà un marginal et un ivrogne, s’était mis à boire tellement qu’il disparaissait durant des semaines entières et me laissait me débrouiller tout seul. La première fois qu’une assistante sociale était venue, elle m’avait découvert endormi sous l’escalier de la maison où je m’étais glissé en rampant, couché en rond sur un morceau de carton comme le chien de la famille.
    Les autorités ne savaient pas quoi faire de moi. J’étais métis – de mère apache et de père blanc – et personne, ni du côté de ma mère, ni du côté de mon père, ne voulait de moi. On m’avait donc envoyé à Theodore Roosevelt, un fort militaire reconverti devenu le dépotoir du système scolaire indien. Bien que situé sur la réserve de Fort Apache, il accueillait des élèves de toutes les tribus imaginables : Pima, Papago, Yavapai, Maricopa, Havasupai, Hopi… Nous étions tous indiens d’une manière ou d’une autre, mais la similitude s’arrêtait là. Nous parlions des langues différentes, certains venaient de grandes villes comme Albuquerque ou Phoenix, d’autres, d’endroits dans le désert où l’eau courante et l’électricité n’étaient que des rumeurs. Hormis nos cheveux noirs et nos peaux de toutes les nuances de brun, nous n’avions qu’une seule chose en commun : nous étions ici parce que personne ne voulait de nous.
    Je m’étais toujours imaginé que mon père avait disparu pour de bon, comme ma mère. Je n’avais jamais nourri l’espoir qu’il viendrait un jour me chercher, de même que je n’avais pas la bêtise de croire que ma mère allait sortir de sa tombe pour me ramener à la maison. J’avais 6 ans, et il ne m’avait pas fallu longtemps pour que mes parents ne soient plus que des ombres de souvenirs. Après une année passée à Théodore Roosevelt, je pensais même avoir oublié à quoi ils ressemblaient.
    Et là se tenait mon père, mal rasé, les joues creuses, le sourire qui clignotait comme une lumière quand il étirait ses lèvres. Il est entré dans la salle de jeux et, frissonnant théâtralement, a secoué la neige de ses vêtements. « Ouh là là ! Il fait frisquet, aujourd’hui !»
    Les autres garçons, à moitié nus, les cheveux ébouriffés et les yeux encore gonflés de sommeil, se sont pressés autour de lui, tandis que je demeurais paralysé, planté au pied de l’escalier. Il a ouvert son sac d’où il a tiré des GI Joes, des pistolets à eau, des revolvers de cow-boy, des bombes à eau, des camions bennes jaune vif, des poignées de bonbons, des petites voitures et des tas de chewing-gums. Il n’avait plus sa barbe, il puait le tabac, l’alcool et le désodorisant de voiture senteur de pin, mais il jouait son rôle avec passion, tapotant son ventre rembourré par un oreiller et poussant des exclamations d’une voix de plus en plus rauque.
    C’était sans doute pour chacun de nous la première fois qu’on participait au joyeux chaos d’un matin de Noël. Il y avait des cris et des bagarres pour la possession de tel ou tel jouet, pendant que, les yeux écarquillés, on déchirait les boîtes avec émerveillement. Chester Rolland, un petit garçon pima, une énorme quantité de chewing-gum dans la bouche, était si excité qu’il courait partout en sous-vêtements, incapable de s’arrêter ne serait-ce qu’une seconde pour profiter de ses jouets.
    Mon père, comme un Père Noël de grand magasin, nous a pris chacun son tour sur ses genoux. Il posait des questions : « Tu as été sage, cette année ? » ou « Tu te brosses les dents tous les soirs ? ». Bien que tous les cadeaux aient été distribués et que ça nous embêtât plus qu’autre chose, nous répondions à ses questions aussi poliment et succinctement que possible. C’était le moins qu’on puisse faire.
    J’étais le dernier de la file. Il m’a soulevé sous les bras et m?a pris sur ses genoux. Il ne m’a pas posé de questions, n’a pas prononcé un mot. Personne n’a fait attention parce que tout le monde était bien trop occupé à faucher le jouet d’un autre, à se gaver de chocolat ou à lancer des petits camions du haut de l’escalier. Son visage était tout contre le mien et, sous son haleine chaude chargée de bière, j’ai été submergé d’un tel sentiment de nostalgie et de solitude que je parvenais à peine à respirer. Je me rappelais les matins où j’étais assis en sa compagnie à la table de la cuisine dans notre ancienne maison, lui vêtu du peignoir jaune de ma mère, moi du vieux sweat-shirt Mickey Mouse qu’il m’avait donné. La plupart du temps, il buvait à petites gorgées une bière Coors pendant que je mangeais mes céréales directement dans la boîte parce que nous n’avions jamais de lait. Ma mère dormait encore, car elle était rentrée tard de son travail au bar.
    – Alors, mon petit bonhomme, qui est-ce que tu aimes le plus au monde ?
    Je répondais toujours la même chose : « Mon papa !» Le sourire qui illuminait son visage était ma récompense.
    – Bravo, excellente réponse !
    Aujourd’hui, en ce matin de Noël, on a regardé George et Virgil Opah, deux frères orphelins, se battre pour une Wonder Woman, et Willie Quintero arroser calmement la pièce avec une mitraillette AK-47 en plastique bleu vif. Nous sommes restés longtemps ainsi, moi raide et suffocant à moitié sur les genoux de mon père, sans dire un mot. Il a fini par me reposer par terre.
    Avant de partir, il a mis sa main sur ma tête et prononcé mon nom : « Edgar. » Pour moi, c’était suffisant.
    On a essuyé un coin de la fenêtre embuée et on l’a suivi des yeux pendant qu’il traversait la cour en direction de la route, criant des « Nom de Dieu ! » à chaque fois qu’il trébuchait sur un tas de neige durcie, tandis que l’oreiller sous son manteau avait craqué et laissait une sillage de plumes virevoltantes.
    On s’est efforcé de ne pas le perdre de vue, mais son costume rouge ne cessait de rapetisser et de se fondre petit à petit au milieu des teintes noires des nuages et des arbres. Et puis il a disparu d’un seul coup comme un esprit, un ange ou un être venu d’ailleurs.

    athalouk

    5 décembre 2012 at 12 h 30 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :