LES VREGENS

Anges et démons

with 6 comments

Florange, Gandrange, Huckange, Hayange, Morlange, Hagondangeje me souviens. Un couple d’amis, enseignants au lycée de Rombas, nous avait invités à passer la semaine de vacances de la Toussaint chez eux, en Lorraine. Je me souviens que la forêt est belle, en automne. Je me souviens de ce collègue, prof de philo, qui peignait les hauts fourneaux, mêlant fumées rouges et nuages gris cendre sur des toiles à la Nicolas de Staël. Je me souviens qu’à cette époque Bernard Lavilliers, le stéphanois, chantait « la Fensch Vallée ».

 « Fensch Vallée »

***

Viens petite soeur au blanc manteau
Viens c’est la ballade des copeaux
Viens petite girl in red blue jean
Viens c’est la descente au fond de la mine
Viens donc grand shootée du désespoir
Viens donc visiter mes laminoirs
Viens donc chevaucher les grands rouleaux
Et te coincer la tête dans un étau
Viens petite femme de St-Tropez
Nous on fume la came par les cheminées
Et si le bonheur n’est pas en retard
Il arrive avec son gros cigare

Viens dans ce pays
Viens voir où j’ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Viens petite bourgeoise demoiselle
Visiter la plage aux de Wendel
Ici pour trouver l’Eldorado
Il faut une shooteuse ou un marteau
La vallée de la Fensch ma chérie
C’est le Colorado en plus petit
Y’a moins de chevaux et de condors
Mais ça fait quand même autant de morts
Ma belle femelle de métal
Je t’invite dans mon carnaval
Ici la cadence c’est vraiment trop
Ici y a pas de place pour les manchots

Viens dans mon pays
Viens voir où j’ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Tu ne connais pas, mais t’imagines
C’est vraiment magnifique une usine
C’est plein de couleurs et plein de cris
C’est plein d’étincelles surtout la nuit
C’est vraiment dommage que les artistes
Qui font le spectacle soient si tristes
Autrefois y’avait des rigolos
Ils ont tous fini dans un lingot
Le ciel a souvent des teintes étranges
Le nom des patelins se termine par « …ange »
C’est un vieux pays pas très connu
Y’a pas de touristes dans les rues

Viens dans mon pays
Viens voir où j’ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur ma peau comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Viens petite soeur au blanc manteau
Viens c’est la ballade des copeaux
Viens petite girl in red blue jean
Viens c’est la descente au fond de la mine
Viens c’est la descente au fond de la mine

(in « Les Barbares » 1976)

 

Acier lorrain 

Aujourd’hui, l’automne se meurt, la neige arrive. Les nouvelles sont mauvaises, les poignards volent bas. Les démons de la finance ont terrassé les anges aux mains d’or et aux ailes d’acier. Mais ils se battront encore et encore, jusqu’à la dernière goutte de métal en fusion, jusqu’à la dernière larme de rage.

 

 

« Les Mains D’or »

 ***

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminée muettes – portails verrouillés
Wagons immobiles – tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouillé

On dirait – la nuit – de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces – le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivant

J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or

J’ai passé ma vie là – dans ce laminoir
Mes poumons – mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là – les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée rouge saignée sur l’espoir

On dirait – le soir – des navires de guerre
Battus par les vagues – rongés par la mer
Tombés sur le flan – giflés des marées
Vaincus par l’argent – les monstres d’acier

J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or

J’peux plus exister là
J’peux plus habiter là
Je sers plus à rien – moi
Y a plus rien à faire
Quand je fais plus rien – moi
Je coûte moins cher – moi
Que quand je travaillais – moi
D’après les experts

J’me tuais à produire
Pour gagner des clous
C’est moi qui délire
Ou qui devient fou
J’peux plus exister là
J’peux plus habiter là
Je sers plus à rien – moi
Y a plus rien à faire

Je voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or…

(in « Arrêt sur image » 2001)

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Written by Juléjim

7 décembre 2012 à 11 h 11 min

6 Réponses

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  1. Bel hommage, Jules, à cette région que je ne connais pas… et à son « monde du travail » et son industrie devenus patrimoines.

    clomani

    7 décembre 2012 at 15 h 14 min

  2. Dans cette vallée, il y a aussi Longwy, chantée dans les années 80 par un groupe hélas disparu et introuvable sur le net, les Châtelet :

    A Longwy Haut
    à Longwy Bas,
    Ya d’la fumée du haut en bas.
    Tant qu’ya de la vie y a de l’espoir, à Longwy

    athalouk

    7 décembre 2012 at 18 h 47 min

  3. Oui, et j’ai également un souvenir à ce propos. Il s’agit de la radio « Lorraine Cœur d’Acier, mise en place par la CGT et animée par les journalistes Trillat et Dupont. Mon pote le prof de philo/peintre y avait été invité pour présenter son travail à l’occasion d’une expo de ses toiles à Hagondange je crois bien. Nous l’avions accompagné pour l’émission dans l’entrée de la mairie de Longwy.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Lorraine_c%C5%93ur_d%27acier

    Juléjim

    7 décembre 2012 at 21 h 47 min

  4. J’avais entendu cette chanson dans un reportage sur Antenne 2 (ou bossait Trillat, si je me souviens).

    C’était du temps de Desgraupes, avant qu’il ne soit poussé dehors par ce s.. de Fabius,qui avait mis à la place un apparatchik du ps, un nommé Héberlé dont le nom ne dit plus rien à personne, alors que Desgraupes…

    athalouk

    7 décembre 2012 at 22 h 00 min

  5. les anges et les démons me font irrésistiblement penser aux Vivants et aux morts de Gérard Mordillat
    (en plus l’usine en cause dans l’histoire s’appelle la Kos …)

    Quatrième de couverture

    Lui, c’est Rudi. Il n’a pas trente ans. Elle, c’est Dallas. Bien malin qui pourrait dire pourquoi tout le monde l’appelle comme ça. Même elle a oublié son nom de baptême… Rudi et Dallas travaillent à la Kos, une usine de fibre plastique. Le jour où l’usine ferme, c’est leur vie qui vole en éclats, alors que tout s’embrase autour d’eux. A travers l’épopée d’une cinquantaine de personnages, Les Vivants et les Morts est le roman d’amour d’un jeune couple emporté dans le torrent de l’histoire contemporaine. Entre passion et insurrection, les tourments, la révolte, les secrets de Rudi et Dallas sont aussi ceux d’une ville où la lutte pour la survie dresse les uns contre les autres, ravage les familles, brise les règles intimes, sociales, politiques. Dans ce monde où la raison financière l’emporte sur le souci des hommes, qui doit mourir ? Qui peut vivre ?

    sgd

    8 décembre 2012 at 0 h 28 min

    • C’est assez bien vu ce parallèle, Sgd. J’ai lu le bouquin de Mordillat et vu l’adaptation qui en a été faite à la télé.
      Mais ceux qui aujourd’hui doivent trouver des solutions acceptables, à la fois humainement et économiquement, à des problèmes tels que Florange, ont-ils pris le temps de méditer à partir de tels récits ? J’ai un gros doute.

      Juléjim

      8 décembre 2012 at 15 h 43 min


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