LES VREGENS

Lutter?

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L’éditorialiste anglais Nick Cohen, lui, estime que « les Anglais ne sont plus d’humeur à lutter« , c’est le titre de son dernier article dans le Guardian. Traduction:

Winter of Discontent, 1979

Winter of Discontent, 1979

Un jour de l’été 1981, je m’étais faufilé hors de la maison de mes parents, à Altrincham (banlieue chic de Manchester) pour aller fumer, assis sur le mur du cimetière. Une voiture de police arriva, et le policier m’ordonna de rentrer chez moi et d’y rester. C’est dur à croire, mais j’étais du genre discutailleur, et je lui dis que la police n’avait pas à donner d’ordre à un citoyen britannique qui ne commettait aucun délit, ou n’avait pas l’air de s’y préparer.

Le flic se rua sur moi. « Il y a des émeutes partout ! hurla-t-il. Rentre chez toi, putain ! » C’est vrai que les ghettos de Birmingham, Liverpool et Bristol s’étaient soulevés, mais on était à Altrincham, et je voyais mal ses habitants joncher ses verdoyantes ruelles de cocktails molotov. Je songeai à expliquer cela au policier, mais il y avait de la violence – et de la peur – dans ses yeux, et je battis en retraite.

émeutes de Toxteth (Liverpool), juillet 1981

émeutes de Toxteth (Liverpool), juillet 1981

La peur était partout, pendant la longue crise de 1973 à 1983. Le militantisme syndical poussa les Conservateurs dans leurs derniers retranchements. La grève des mineurs de 1973-1974 commença par déclencher des coupures d’électricité, puis la limitation de l’électricité à trois jours par semaine dans les commerces (three-day week, de janvier à mars 1974), avant de discréditer le gouvernement conservateur de Heath. L’inflation rampante, les conflits sociaux et la guerre en Irlande du Nord persuadèrent tous les observateurs que le Royaume-Uni était ingouvernable. (…) Et le Winter of Discontent déboucha sur la chute du gouvernement Callaghan, inaugurant 18 ans de pouvoir conservateur.

three-day week, janvier 1974

three-day week, janvier 1974

Dans son livre sur les années 70, Strange Days Indeed (2009), Francis Wheen retrace comment, à cette époque, l’image d’un peuple poli et stoïque a volé en éclats. « Adieu, Grande-Bretagne, heureux de t’avoir connue », concluait un éditorial du Wall Street Journal. Kissinger déclarait au président Ford que l’Angleterre n’était plus capable que de « mendier, emprunter et voler ». (…)

Eh bien, nous avons retrouvé notre comportement traditionnel. Les puissants peuvent bien déplorer notre manque de respect, ce qui caractérise les Anglais d’aujourd’hui c’est leur docilité, leur servilité, même. Il n’a qu’à voir la renaissance du royalisme populaire (en comparant l’ambiance des jubilés de 1977 et de 2012).

jubilé 1977

jubilé 1977

Ce penchant à l’obéissance est encore plus flagrant quand on regarde l’incapacité de la plupart des gens à se rendre compte de la situation catastrophique dans laquelle ils sont tombés. Le niveau de vie avait baissé dans les années 70, et d’ailleurs, les grèves de l’époque reflétaient la résistance des syndicats à la baisse des salaires face à l’inflation.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une baisse temporaire, mais d’un déclin interminable. (…) Pourtant, même si dans les cercles conservateurs, on s’affole de temps à autre en redoutant un nouveau Winter of Discontent, entre les lois anti-syndicales de Mme Thatcher, et l’arrivée sur le marché de l’énorme main d’oeuvre chinoise, les syndicats n’ont plus aucun pouvoir. En 1979, l’année du Winter of Discontent, il y a eu 29.474.000 jours de travail « perdus » pour cause de grève. En 2011, en pleine austérité, alors que les patrons baissent les salaires et que le gouvernement annonce des suppressions d’emplois dans le secteur public, on tombe à 1.389.700.

À propos d’austérité, vous avez dû lire les louanges du discours de George Osborne. On dirait que le simple fait qu’il soit arrivé jusqu’au Parlement sans se prendre les pieds dans ses lacets, et à prononcer son discours sans bredouiller, est un triomphe en soi. Sur le fond, à l’en croire, les augmentations d’impôts et la baisse des dépenses publiques vont continuer jusqu’en 2018. Comme il s’est toujours trompé dans ses prévisions, il paraît plus probable que nous soyons engagés dans une austérité sans fin.

George Osborn pendant le Autumn Statement, le 5 décembre 2012

George Osborne pendant le Autumn Statement, le 5 décembre 2012

D’accord, il y a eu des émeutes en 2011, et d’importantes manifestations étudiantes. Mais comparez ça aux mouvements des années 70 et 80, vous verrez comme l’Angleterre s’est assagie.

Même la délinquance a baissé, depuis le milieu des années 90. Et ça continue, malgré la crise, malgré le million de jeunes chômeurs, malgré les millions d’emplois précaires et de logements insalubres et pourtant hors de prix.

Je ne rêve pas d’émeutes ou de vagues de criminalité, mais regardons les choses en face : quand on parlait de « la crise des années 70 » chez les Conservateurs, il s’agissait du fait que les syndicats ouvriers avaient le pouvoir de limiter la marge de manoeuvre des puissants.

Maintenant que ces syndicats sont à terre, les patrons et les propriétaires peuvent se servir sans limite, et les gouvernements peuvent aligner les erreurs, sans songer un instant aux masses de gens qui en subissent les conséquences.

Quarante ans plus tard, nous nous trouvons dans un nouveau genre de crise : une crise déclenchée par les élites, pas par le peuple. Et ce qui fait vraiment peur, c’est que les élites n’ont plus peur.

même pas peur

même pas peur

Le texte complet: The British have no fight in them any more

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Written by florence

9 décembre 2012 à 15 h 18 min

Une Réponse

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  1. « Maintenant que ces syndicats sont à terre, les patrons et les propriétaires peuvent se servir sans limite, et les gouvernements peuvent aligner les erreurs, sans songer un instant aux masses de gens qui en subissent les conséquences.

    Quarante ans plus tard, nous nous trouvons dans un nouveau genre de crise : une crise déclenchée par les élites, pas par le peuple. Et ce qui fait vraiment peur, c’est que les élites n’ont plus peur. »

    *********************************
    Brrr… ces deux dernières phrases sont terribles. Même si ça fait déjà un bon moment que les élites au pouvoir et celles qui possèdent ne me donnent pas de raisons de me réjouir d’être et de vivre en France, j’aurais encore moins envie d’être anglais et de vivre en GB. Surtout si j’y étais pauvre.

    😦

    Juléjim

    10 décembre 2012 at 21 h 31 min


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