LES VREGENS

Bons baisers de 1912

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Tim Thorpe a toujours entendu parler de « la lettre du 12.12.12 ». Enfant, dans les années 70, il écoutait la famille commenter l’ambitieuse lettre de son arrière-arrière-grand-père adressée « aux siens » de dans 100 ans, et il a fini par en recevoir sa photocopie. La puissance du message d’outre-tombe de Guy Wood, rédigé le 12 décembre 1912, fascine toujours ses descendants. Pour certains, comme Tim Thorpe, il a fait naître un intérêt pour l’histoire qui a décidé de leurs études et de leur carrière.

Tim Thorpe et son trésor

Tim Thorpe et son trésor

« Nous sommes à l’époque des balbutiements des Machines Volantes et des Voitures Automobiles. J’essaie souvent de m’imaginer le monde du 12 décembre 2012, » écrivait Guy Wood qui, à 51 ans, approchait de la fin de sa carrière de « gardien chef » d’un asile. « J’écris ce texte avant de le mettre de côté pour que certains de mes descendants puissent peut-être le lire. »

Wood n’avait pas fait d’études, mais il lisait beaucoup les journaux, et il prédit avec angoisse la montée en puissance de l’Allemagne et l’invention de « machine à porter la mort » capables de tuer les hommes par milliers. (…)

La lettre décrit la « Grande Guerre qui oppose les alliés balkaniques (Bulgarie, Serbie, Monténégro et Grèce) aux Turcs qui les oppriment depuis 500 ans ». Wood s’inquiétait aussi des milliers d’Anglais émigrant chaque semaine en Australie, au Canada et en Nouvelle-Zélande. « J’imagine que l’Angleterre existera toujours en 2012, mais on pourrait croire qu’elle sera absorbée par l’Allemagne ou une autre puissance, quand on regarde leurs dépenses en vaisseaux de guerre, maritimes ou aériens. »

Wood était clairement antimilitariste : « Il me semble que pendant que les médecins consacrent du temps et de l’argent à sauver des vies, d’autres s’ingénient à inventer des machines à porter la mort capables de tuer des les hommes par milliers, tout ça par cupidité et pour conquérir les autres. »

les machines à tuer

les machines à tuer

Thorpe note que la lettre rappelle le ton de La guerre des mondes de H.G.Wells, publié 14 ans plus tôt. Comme Wells, Wood était socialiste et lisait le Daily Herald, nouveau quotidien destiné à la classe ouvrière. (…) Mais qu’est-ce qui l’a poussé à écrire à des gens encore à naître ?

Selon Thorpe, « il avait besoin de coucher par écrit ses peurs, ses inquiétudes, et la date a servi de prétexte. Peut-être se sentait-il impuissant à changer le cours des choses, et cela le frustrait-il ? » La lettre montre bien comment les évènements historiques sont perçus par un employé ordinaire, mais elle révèle peu de choses sur la vie personnelle de Wood. Et pourtant, en l’écrivant et en s’adressant à ses lointains descendants, il est devenu un ancêtre à part.

On sait seulement de lui qu’il connut bien des malheurs. Né en 1861 à Batley, dans le Yorkshire, Wood épousa Sophia, mais quatre de leurs fils, qui partageaient la même chambre, moururent de la tuberculose. Après cette tragédie, le couple déménagea dans le Sud, et Wood trouva un emploi à l’Asile (devenu plus tard l’Hôpital) de Cane Hill, dans le Surrey. Sa fille Florence survécut, ainsi qu’un des fils, Harry, qui quitta l’école à 11 ans pour devenir « garçon de salle » à Cane Hill. Il semble que ses parents continuaient à s’inquiéter qu’il attrape la tuberculose, et ils le poussèrent à 17 ans à rechercher un climat plus doux, sur un bateau de croisière, en tant que violoniste. Plus tard, Harry devait devenir le premier conseiller municipal travailliste de l’Essex. (…)

Wood allait vivre assez vieux pour voir les effets de ses inquiétudes de 1912. À la mort de sa femme, il décida d’aller vivre chez son fils Harry et sa famille. « Ma grand’mère se souvient du jour où il est arrivé avec une grande caisse de partitions et a déclaré : Maintenant, occupez-vous de moi, » raconte Thorpe.

Wood et les trois premières générations de descendants

Wood et les trois premières générations de descendants

Daphne, sa mère, se souvient que dans son enfance, dans les années 40, Wood, en smoking et en fez, passait tout seul ses journées dans le grand salon de chez son grand-père à elle, où il mangeait seul et fumait la pipe. Avant les repas, on disait à Daphne d’aller parler à son arrière-grand-père. « Je crois qu’à cette époque, c’était devenu un vieux ronchon, dit Thorpe, il avait plus de 80 ans. » Il mourut en 1946, à 85 ans. (…)

Sa lettre montre aussi comme les prévisions sont difficiles. On « s’agite beaucoup », écrit-il, sur le droit de vote des femmes. « Des centaines de femmes se rassemblent, cassent des fenêtres et commettent d’autres violences de sang froid. ». La conclusion de Wood (« Je ne sais pas du tout si elles obtiendront le droit de vote. ») rappelle que c’était loin d’être acquis à l’époque. La première fois que Thorpe a lu cette lettre, il était enfant. « Dans les années 70, on s’imaginait 2012 comme un monde de voyages dans l’espace et de science fiction à la Arthur C Clarke. »

Thorpe ne connait aucun autre objet venant de son arrière-arrière-grand-père, en dehors d’une photo. Mais Daphne est devenue professeur d’histoire, et Thorpe a étudié l’histoire contemporaine, avant de faire une carrière de conservateur de musée. Thorpe est certain que cette lettre sera encore là dans 100 ans : ses deux frères et lui la transmettront à leurs enfants. (…)

« C’est fascinant d’être ainsi en lien direct avec lui. Sans ça, il ne serait qu’un nom dans les registres. Là, on s’en souviendra toujours comme d’un être humain en chair et en os, plein de sentiments. Il nous a envoyé un message personnel du passé, je lui en suis vraiment reconnaissant. »

http://www.guardian.co.uk/lifeandstyle/2012/dec/22/letter-from-a-century-ago

La plupart des commentaires de lecteurs pestent contre le Guardian, qui pérore sur 17 paragraphes au lieu de publier le texte intégral de la lettre.

Un autre souligne que le Daily Herald, « nouveau quotidien de la classe ouvrière » rebaptisé le Sun devait être racheté par qui l’on sait, qui allait en faire le torchon que l’on sait.

Un autre enfin, raconte sa propre expérience : né en 1966, il s’est écrit une lettre à lui-même à 13 ans en 1979, et ne l’a retrouvée qu’en 2000, ce qui a déclenché tout un tourbillon d’émotions et peut-être, dit-il, le courage de changer de direction dans sa vie adulte.

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Written by florence

22 décembre 2012 à 23 h 03 min

7 Réponses

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  1. Un peu différent, mais un peu pareil, ma grand-mère avait adapté une chanson en en transformant les paroles pour nous raconter la vie de mon grand-père, né petit paysan breton en 1884. Comme j’avais eu, pour ma communion, un radiocassette, le noël suivant je l’ai enregistrée, par jeu.
    Plus tard, après sa mort, on a réalisé que cet enregistrement était unique et précieux. Unecde mes cousines en a fait un cd qu’elle a distribué dans la famille.

    lenombrildupeuple

    23 décembre 2012 at 0 h 30 min

  2. Un grand merci Flo pour cette traduction/résumé de cette superbe histoire.
    Tu nous gâtes décidément en cette fin d’année.
    Il vient de me revenir en mémoire que ma fille s’est écrit une lettre à elle-même également, ce devait être quand elle est entrée au collège je pense, elle me l’a donnée et m’a demandé de la planquer et de la lui donner quand elle aura 18 ans. Je n’ai bien sûr aucune idée de ce qu’elle peut contenir.
    Le problème c’est qu’elle est tellement bien planquée que je ne sais plus où 😉

    alainbu

    23 décembre 2012 at 7 h 49 min

  3. Même en vacances, tu n’arrêtes pas ;o)). Merci Flo.
    Hasard ? Faute d’avoir trouvé le dernier Amin Maalouf « les désorientés », j’ai pris hier le livre qu’il a écrit dans lequel il fait une enquête sur sa famille, un peu par hasard… Car il affirme avoir toujours voulu vivre sans racines.
    Et au prix d’une véritable enquête de détective passionnante (en tout cas pour moi), Amin Maalouf va chercher dans les archives, dans ses souvenirs, chez ses vieux oncles, tantes, cousins encore vivants, toutes les ramifications de l’histoire de sa famille…
    Ta traduction de l’article du Guardian, ma lecture, me font m’interroger… moi qui n’ai jamais vraiment été passionnée d’histoire…

    clomani

    23 décembre 2012 at 9 h 27 min

  4. Je suis très ému par ce qu’exprime l’histoire de cette lettre de 1912. Comme j’ai pu l’être lorsque j’ai eu connaissance de l’existence de ce livre, écrit par un fils, à partir des carnets de souvenirs rédigés par sa propre mère, et qui raconte sa vie (1910-2011) : « Blanche et ses trois Georges ».

    https://cafemusique.wordpress.com/2012/09/24/et-jai-une-maman-comme-tout-le-monde/

    Juléjim

    23 décembre 2012 at 12 h 10 min

  5. Vous voulez pas qu’on imagine une lettre à lire en 2112?

    florence

    23 décembre 2012 at 19 h 30 min

    • Ouh la ! super projet mais ça me paraît vachement calé comme truc non ?

      🙂

      Juléjim

      23 décembre 2012 at 19 h 34 min

      • Pas forcément. Faut pas chercher à être exhaustif à mon avis, car ce ne sont pas les détails techniques les plus intéressants. Plutôt tenter de capter l’humeur de l’époque. Et laisser libre cours à l’imagination quant à nos idées de l’avenir. Tout n’a pas besoin d’être cohérent: ça peut être amusant aussi de voir comme dans le passé on se disputait sur des points, qui sait, passant à côté des bifurcations vraiment majeures?

        florence

        23 décembre 2012 at 21 h 22 min


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