LES VREGENS

Apprenons l’anglais avec la crise, 2ème leçon

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Skivers vs Strivers : Glandeurs contre lutteurs

Les Anglais parlent à l’envers, on s’en souvient depuis la visite de Jolitorax, ils aiment donc faire rimer les mots par le début, première consonne ou première syllabe : the bullet or the ballot, fit as a fiddle, friend or foe, around the rock the ragged rascal ran… Le dernier avatar de ce procédé a bien mis en colère Zoe Williams du Guardian :

Cet allocataire est-il un skiver ou un striver?

exercice 1: Cet allocataire est-il un skiver ou un striver?

Ça claque bien dans les tabloïds chers à Cameron, mais comment cette expression s’est-elle répandue ? Pourquoi Ed Miliband parle-t-il désormais de « strivers » comme s’il était tout naturel de décrire ainsi quelqu’un, alors qu’on ne le connaît pas et qu’on n’a aucune idée de sa bonne ou de sa mauvaise volonté ? Le « skiver », dans l’opposition, n’est jamais nommé, mais il menace : les Travaillistes n’en veulent pas non plus, de ce père fouettard incapable inventé par les Conservateurs. Mais comment cette dichotomie, qui domine le débat sur le plafonnement des allocations, a-t-elle si bien pris ?

Ne me dites pas que c’est la rime. Le problème, ce n’est pas que les hommes politiques recrachent ça ou que les gens y croient sans réfléchir. Le problème, c’est que cette expression s’est enracinée si vite et si profondément dans la conscience collective, comme si c’était une vraie idée, que les gens qu’elle insulte (ceux qui savent que ce sont les circonstances seules qui les maintiennent au chômage) se sentent jugés à l’aune de cette distinction fictive.

Avant d’en arriver à ces mots qui riment, à cette manie de donner à toute mesure sociale un petit air de comptine pour enfants, il y a eu l’effort délibéré de rebaptiser la sécurité sociale en « welfare » (allocations). Comme le disait la baronne Hollis lors d’un débat à la Chambre des Lords en 2011, la différence entre la sécurité sociale et le « welfare », c’est la même qu’entre un droit et une stigmatisation.

On dit parfois qu’il s’agit d’un américanisme, une synecdoque moqueuse qui confond les aides de l’état et leurs bénéficiaires. Pour moi, il s’agit aussi de déshumaniser ces derniers : au départ le « welfare » ne désignait que le bien-être animal.

exercice 2: repérez le skiver parmi ces deux animaux

exercice 2: repérez le skiver parmi ces deux animaux

Mais ce n’est pas tout, car même ce gouvernement nul en calcul sait bien que nous touchons presque tous des allocations : les plus chères ne sont depuis longtemps plus limitées aux chômeurs : 93% des nouveaux bénéficiaires d’allocations logement ne sont pas au chômage. Ce chiffre clé est très éloquent : sur l’état de l’économie, le décalage entre salaires et loyers, l’état du marché immobilier, l’incroyable intégrité de gens qui acceptent des emplois qui ne payent même pas leur loyer, et le décalage avec nos hommes politiques qui jouissent de logements de fonction alors qu’ils pourraient se payer un loyer. Elle est si éloquente, cette statistique, elle résume si bien les qualités et les défauts de ce pays, que je me la ferais bien tatouer… sauf que j’espère qu’un jour elle ne sera plus d’actualité.

Donc, il en faut plus qu’une nouvelle terminologie pour diaboliser les bénéficiaires. Il faut aussi créer une distinction entre ceux qui sont légitimes et les autres. Si on oublie cette étape, on connaît le genre de mésaventure qui est arrivée à Mitt Romney : en s’en prenant sans distinction aux personnes non-imposables sur le revenu, à savoir 47% de la population, il a réussi à créer une solidarité entre des groupes très hétéroclites. Il n’y a pas de formule magique pour calculer le bon effectif d’une population bouc émissaire, mais presque la moitié du pays, c’est clairement beaucoup trop.

Personnellement, je trouve que Ian Duncan Smith (Ministre du Travail) a été un des députés Conservateurs les plus actifs dans la construction d’une classe de parias : vous savez, ces bénéficiaires qui se moquent des services sociaux, détestent travailler et aiment avant tout leur écran télé 57 pouces. Cela passe surtout par le choix des mots (« des chômeurs de père en fils » sonne bien comme une tare congénitale) mais aussi par de la désinformation délibérée.

exercice 3: Ian Duncan Smith : sauveur ou menteur?

exercice 3: Ian Duncan Smith : sauveur ou menteur?

Le nombre de foyers dont des membres de deux générations n’ont jamais travaillé ? 1%. Pas 1% des foyers, 1% des foyers avec chômeurs. Pour trois générations, il n’y a pas de chiffre : cela ne doit pas exister, à moins qu’ils soient tous au pub, à boire en se moquant de nous. Quand aux « familles à problèmes » de l’an dernier (rappelez-vous : 120000 familles à comportement anti-social identifiées, avant qu’on s’aperçoive que ce qui était recensé, c’était des équipements qu’elles n’avaient pas, et non des comportements), elles ont eu le même effet.

Cela a fait naître l’image d’une catégorie sociale non pas différente, mais mauvaise, des gens qu’un honnête « striver » ne croise jamais, parce qu’ils n’auraient aucune activité et que leur lien social se limiterait à sortir toucher leurs allocations et à pondre des petits. À partir de là, il n’y a plus qu’à ajouter l’idée de malhonnêteté : quelqu’un qui n’aime pas travailler a forcément une stratégie d’évitement du travail, en partie malhonnête. Le terme de « fraude » s’accole désormais si facilement à celui d’« allocation » que c’est devenu un concept en soi. S’il reste encore des gens qui touchent des allocations sans frauder, ce n’est qu’une question de temps.

exercice 4: lancez-vous: dénoncez un fraudeur!

exercice 4: lancez-vous: dénoncez un fraudeur!

Tout cela aboutit à de la désinformation à grande échelle, dite ou non-dite, sous entendue ou par implication. Un sondage a montré qu’en moyenne, les gens croient que 41% des allocations vont aux chômeurs, alors que le chiffre réel est de 3%. Plus inquiétant, les gens croient en moyenne que 27% des allocations sont frauduleusement touchées, alors que le chiffre réel est de… 0,7%. Et 79% des personnes interrogées pensent qu’une famille avec deux enfants d’âge scolaire gagne plus en ne touchant que des allocations, que si un des deux parents touchait le SMIC. En réalité, avec un salaire, cette famille toucherait 138£ de plus par semaine. Nous avons une des assurances chômage les moins généreuses d’Europe, et l’écart se creuse d’année en année.

Mais il y a de vrais désaccords derrière ces questions : si l’on veut s’assurer que « le travail paye », ne faut-il pas augmenter les salaires au lieu de baisser les allocations ? Si l’on veut baisser le déficit public, ne faut-il pas aider les gens à garder leur emploi, au lieu de dénigrer les chômeurs, qui, bien-sûr, ne feront jamais rentrer un centime dans les caisses de l’état ?

Et c’est bien pour éviter ces questions-là qu’on a créé un faux débat. Tout le temps passé à dénoncer la malhonnêteté de la distinction entre « skivers » et « strivers », c’est du temps perdu qu’on aurait pu consacrer à débattre des choix économiques. Mais il faut quand-même en parler, sinon on accepte cette pollution du débat public, et on se résigne à voir colporter des contrevérités, du moment qu’elles sont souvent répétées.

Pour se consoler avec une citation de Churchill : « Statistiquement, un chômeur ne restera pas toujours chômeur. » Un Conservateur restera toujours Conservateur.

exercice 5 (niveau avancé): repérez les 2 ministres non Conservateurs au 1er rang

exercice 5 (niveau avancé): repérez les 2 ministres non Conservateurs au 1er rang

 En VO:

http://www.guardian.co.uk/politics/2013/jan/09/skivers-v-strivers-argument-pollutes?INTCMP=SRCH

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Written by florence

11 janvier 2013 à 0 h 11 min

3 Réponses

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  1. Tiens, tiens… ce genre de « musique » m’en rappelle une autre. Quand un certain Wauquiez (ministre aux affaires européennes sous sarkozy) associait les mots « assistanat » et « cancer » dans la même phrase…
    C’était en mai 2011.
    Wauquiez, un homme politique français so british ? No !!! Just a conservative politician.
    http://www.metrofrance.com/info/wauquiez-rsa-assistanat-et-cancer-de-la-societe-francaise/mkei!pupTkM7vBiOo/

    Juléjim

    11 janvier 2013 at 15 h 24 min

  2. Superbe trad, il y a plein d’argot politique dedans, ça aide beaucoup à la compréhension. Je ne connaissais même pas le premier mot « Skive ». Merci ! Et les petits exercices sont excellents ^^

    gemp

    11 janvier 2013 at 17 h 32 min

    • Il y a plein de méchants noms pour les méchants assistés: squeezers, shirkers, scroungers…
      Tout ça sonne un peu shark-requin, un peu Scrooge-vilain-radin-égoïste…

      florence

      12 janvier 2013 at 10 h 35 min


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